Société

No Fap Challenge: la vie est-elle meilleure quand on arrête de se masturber?

Temps de lecture : 11 min

Ils sont quelques milliers en France à avoir fait le choix de se priver d'onanisme. Les sexologues sont partagés quant aux risques et avantages de cette abstinence volontaire.

Les mouchoirs, c'est pour le nez! | Profernity via Flickr CC License by
Les mouchoirs, c'est pour le nez! | Profernity via Flickr CC License by

Quand l’idée est venue d’écrire un sujet journalistique sur l’abstinence masturbatoire, j’envisageais quelque chose de léger, l'occasion d'un peu de dérision.

Puis je me suis souvenu de Woody Allen, qui dans son film Annie Hall lance: «Eh! Ne te moque pas de la masturbation! C'est faire l'amour avec quelqu'un qu'on aime.»

Votre mission, si toutefois vous l'acceptez

D’abord combattue dans une société influencée par l’Église catholique, la pratique masturbatoire s’est répandue, jusqu’à être banalisée –du moins pour les hommes. Sauf que ce va-et-vient parfois mécanique n’apporterait pas que de la satisfaction. C’est en tout cas le ressenti de certaines personnes, qui tentent de s’en éloigner.

Le point de rendez-vous? C’est un site, Stop Fap [«Fap» est un terme familier anglais, synonyme de masturbation, ndlr]. Le concept? Arrêter la masturbation le plus longtemps possible. Les règles sont simples:

«Pendant l'abstinence, vous ne devez pas vous masturber. Vous pouvez en revanche avoir des rapports sexuels normaux. Les éjaculations nocturnes ne sont pas éliminatoires», explique le site.

La masturbation sans aller jusqu’à l’éjaculation et la consommation de contenus érotiques ne sont pas interdites, mais fortement déconseillées. Celui qui accepte ces règles et veut participer n’a plus qu’à s’inscrire et pointer régulièrement pour informer de l’avancement de son abstinence.

Avec 7.000 inscrits, le challenge a trouvé des clients, même si beaucoup abandonnent rapidement. La population semble diversifiée, avec une majorité de jeunes de moins de 30 ans. «La plupart des participants ne renseignent pas leur âge», explique Tony, le fondateur du site –ce qui ajoute une difficulté au moment de dresser le portrait-robot des participants, dont les motivations varient.

«À force de se branler, quand on est face à quelqu’un en réel, on ne bande plus, on n’est plus réceptif à l’autre.»

Jérémy

«C’était un moment de ma vie où je n'étais pas forcément bien. Je venais de me faire virer, c’était compliqué. Dans ces cas là, on se branle assez souvent pour se vider la tête», raconte Jérémy, 42 ans. Cette masturbation «de l’ennui» a provoqué chez lui quelques remous: «À force de se branler, quand on est face à quelqu’un en réel, on ne bande plus, on n’est plus réceptif à l’autre.»

Hachim, 35 ans, voulait arrêter parce qu’il voyait sa relation avec sa femme se dégrader et qu'il éprouvait un «sentiment de honte» au moment de la pratique masturbatoire ou de la consultation de contenus érotiques. «Chaque masturbateur a honte de se branler et est tétanisé à l'idée que celui qui lui parle pense qu'il s'est branlé récemment. C'est un cauchemar», assure Paul, 41 ans.

Biais religieux

Les discours des hauts gradés du site –une notation militaire permet de distinguer ceux qui résistent des autres– sont souvent liés à la religion ou à une forme de conservatisme social: l’un parle du carême qui arrive bientôt, l’autre des «extrémistes LGBT»,

Le Youcat, livre de catéchisme à destination des jeunes catholiques, explique que «la masturbation est une faute contre l’amour, parce que l’excitation de plaisir se fait dans une finalité égoïste, qui n’a rien à voir avec l’épanouissement de l’amour dans les rapports normaux entre un homme et une femme. C’est pourquoi le plaisir sexuel recherché pour lui-même est un désordre.»

L’islam et le judaïsme rejoignent cette position. Au fil des lectures, des nuances sont apportées, mais la masturbation reste globalement associée au péché et est à ce titre déconseillée.

Jérémy atteindra bientôt, selon son pointage, les 500 jours sans se masturber. Croyant, il admet la présence de la religion sur le site Stop Fap. Selon lui, la plupart des nouveaux inscrits arriveraient par «ce biais religieux».

«Il existe souvent une confusion dans les interprétations du Coran ou de la Bible. Des textes sont accentués, qui interdiraient l’acte masturbatoire. Mais en fait, ce n'est pas vrai.»

Tony, le fondateur du site Stop Fap en France, se fait mystérieux. Il refuse l’entretien téléphonique, indique un nom sans vraiment assurer que ce soit le sien et ne préfère pas dévoiler son âge, indiquant qu’il a «entre 25 et 30 ans». Il convient d’une «présence religieuse» sans la trouver majoritaire:

«Le site n'est en effet pas fermé aux religieux. Je n'ai rien contre cela, mais j'aimerais que l'esprit du site reste le plus neutre possible, pour que tous les participants puissent continuer d'apprécier la plateforme sans ressentir la pression d'une quelconque prédominance religieuse.»

La pornographie dans le viseur

Dans les arguments du fondateur du site, nulle trace de la religion. Pour lui, il s’agirait avant tout de combattre une dépendance à la pornographie.

«Si le porno n'existait pas, nous ne ressentirions pas l'envie de nous masturber autant. Une fois devenu accro au porno, on devient de fait accro à la masturbation. Regarder du porno donne envie de se masturber, se masturber donne envie de regarder du porno», lance sans trembler le site internet.

«On est dépendant du support, mais pas de l’acte. Enlevez le support, vous vous masturberez moins.»

Philippe Arlin, psychologue spécialisé en sexologie

«C’est du porno qu’il faut se détacher, juge Philippe Arlin, psychologue spécialisé en sexologie, également connu pour intervenir régulièrement dans les émissions de Brigitte Lahaie. L’addiction est bien plus au porno qu’à la masturbation. Au grand maximum, 10% des accros à la masturbation le font sans film porno. On est dépendant du support, mais pas de l’acte. Enlevez le support, vous vous masturberez moins.»

Dans un épisode du podcast Transfert de Slate, «Comment peut-on s’enfoncer dans une relation qui ne marche pas?», la narratrice finit par découvrir que son compagnon est accro à la pornographie. Cette addiction, silencieuse, aura fait des ravages.

«Le drame des films pornos, c’est qu’il produit exactement l’effet inverse de celui recherché. Au lieu de stimuler l’image érotique, il va l'appauvrir. Au lieu de me permettre de constituer mon imaginaire érotique, il me colle dans la tête des tas d’images. Au lieu d’inventer ma vie sexuelle, je vais juste reproduire ce que j’ai vu», estime la sexologue Marie Bareaud.

Selon Evelyne Schreier, docteure en psycho-sexologie, le porno peut tout de même être «stimulant au niveau des fantasmes, pour une vie sexuelle plus épanouie»: «Les tentatives de détachement au porno viennent souvent d’une demande extérieure, des femmes un peu jalouses ou qui ont l’impression d’être délaissées à cause de ça», dit-elle, pas convaincue –au contraire de la plupart des témoignages– que ce soit le porno qui provoque des tensions dans les relations de couple.

Paradoxalement, le challenge n’interdit pas explicitement la consommation de contenus érotiques. Le fondateur du site Stop Fap explique:

«À mon sens, seules les personnes ayant une addiction au porno ou qui souhaitent en réduire leur consommation devraient entreprendre ce challenge. Bien entendu, les personnes qui se masturbent frénétiquement plusieurs fois par jour même sans visionner du porno ont également intérêt à rejoindre le rang des abstinents. Je suis convaincu qu'il est avant tout question d'une addiction à la pornographie, qui pousse à la masturbation à outrance. Avant de découvrir l'existence des sites porno, je peux vous assurer que je me masturbais extrêmement peu.»

Gain d'énergie et voix plus grave

Stop Fap essaie de convaincre des bienfaits nombreux de l'abstinence masturbatoire, mis en avant sur la page du site: gain de temps, gain d'énergie, meilleure santé, meilleures érections, plus de joie de vivre, plus de libido, plus grande vivacité d'esprit, meilleur pouvoir de séduction, meilleurs rapports sociaux, une voix plus grave, plus d'aisance et d'éloquence dans la prise de parole, une peau bien plus belle...

Sur la plateforme YouTube, de nombreuses vidéos font l’apologie du No Fap Challenge, avec des témoins qui se filment avant de commencer, puis après un ou plusieurs mois d’abstinence. Avant, ils se trouvent disgracieux; après, ils deviennent miraculeusement attirants.

Une partie de ces résultats seraient non pas liée à l’arrêt de la masturbation, mais plutôt à la satisfaction d’avoir accompli un but –des bénéfices qui viendraient donc d’aspects psychologiques plus que physiologiques: «Les effets bénéfiques sont ceux que vous ressentez quand vous atteignez un objectif, que ce soit pour la masturbation ou pour le jardinage. On gagne en confiance en soi», indique Evelyne Schreier.

Selon Marie Bareaud, l’arrêt de la masturbation, si celle-ci est addictive, peut tout de même présenter quelques avantages directs:

«Sur une “meilleure santé” et le “gain d’énergie”, par exemple, la médecine traditionnelle chinoise dit que l'éjaculation trop fréquente entraîne une perte d’énergie. Le sperme, c’est délicat, c’est pas de l’urine…»

«Le gros des bénéfices survient aux environs de la deuxième semaine d'abstinence: la voix change et la confiance en soi augmente drastiquement»

Tony, fondateur du site Stop Fap

Quant à devenir plus beau et plus intelligent, les No Fapers n’auraient pas non plus trouvé la potion magique:

«Ça me renvoie à ce qu’on disait de la masturbation pendant et après la Révolution: la masturbation donne des boutons, rend débile mental, etc. C’était une idéologie de la bourgeoisie post-révolutionnaire, qui n’est pas exacte.»

Tony défend son bout de gras et reprend:

«De mon ressenti personnel, le gros des bénéfices survient aux environs de la deuxième semaine d'abstinence: la voix change et la confiance en soi augmente drastiquement, ce qui est probablement lié à la hausse de la testostérone au cours de cette période, qui tend ensuite à revenir à la normale.»

Lien social ou culpabilisation?

L’initiative est regardée de façon bienveillante par les sexologues, si elle s’adresse réellement à des victimes d’addiction et que l’énergie sexuelle est gérée autrement: l’aide et le soutien que peuvent trouver les accros à la branlette permet notamment de réprimer la honte que certains ressentent.

À l’addiction, les No Fappeurs préfèrent la liberté de choix, d'autant que l’intensité de la pratique masturbatoire peut provoquer quelques dysfonctionnements –éjaculation précoce, anéjaculation, trouble de l’érection.

«Mais tout masturbateur est forcément accro!», assure Paul, qui encouragera l’auteur de ces lignes à rejoindre la communauté à la fin de l’interview. L’autre participant, Jérémy, cherche plutôt à nuancer: «En soi, la masturbation n’est pas quelque chose de mauvais, elle l'est quand c’est extrême.» Tony, notre fondateur mystère, ne dit pas autre chose: «La masturbation n'a rien de mal en soi, dès lors qu'elle est pratiquée avec modération».

«Si quelqu’un arrête la masturbation alors qu’il n’a pas de vie sexuelle, ça me gêne, confesse le sexologue Philippe Arlin. Si je reçois un homme qui prétend éviter la masturbation, je vais d'abord l'interroger, lui demander s’il a un ou une partenaire. S’il a des rapports sexuels réguliers et qu’il en est satisfait, tant mieux. Il n’est écrit nulle part qu’il faut se branler.»

Sur Stop Fap, il est plutôt écrit qu’il ne faut pas, et les No Fappeurs s’encouragent. Les débutants vont demander conseil auprès des «gradés» qui ont arrêté de se branler voilà plusieurs mois.

«Dans “ne pas se masturber”, ce qui est dangereux, c’est le discours moralisateur qui accompagne l'injonction»

Philippe Arlin, psychologue spécialisé en sexologie

Les nouveaux venus font part de leur difficulté sur le chat: «Je me suis déjà masturbé ce matin, et j’ai déjà envie de recommencer», avoue un «déchet» –le nom du grade le moins élevé, pour ceux qui n’ont pas encore résisté une seule journée. Des «empereurs», qui s’abstiennent de pratique masturbatoire depuis plus d’un an, prodiguent des conseils. «Les sites de ce genre sont faits pour créer du lien, et c’est ce lien qui va aider à tenir», explique Marie Bareaud.

Mais justement, tenir, est-ce vraiment nécessaire? «Il ne faut pas culpabiliser la personne qui se masturbe, insiste de son côté Evelyne Schreier. La masturbation, c’est bon pour les fantasmes, c’est un relaxant au niveau nerveux, je n’y vois que des avantages.

«Dans “ne pas se masturber”, ce qui est dangereux, c’est le discours moralisateur qui accompagne l'injonction. Si on ne se branle pas parce qu’on est adepte de la chasteté ou qu’on a vu la Vierge, ça ne me plait pas, c’est dangereux», juge Philippe Arlin, qui estime qu’il ne faut pas se contraindre.

À consommer, mais avec modération

Il faudrait, selon les spécialistes, distinguer trois pratiques: la masturbation en tant que telle, la pratique intense et addictive, et une forme d’auto-érotisme qui ne consiste plus simplement à «tirer sur la nouille», pour reprendre les mots de Philippe Arlin.

Marie Bareaud a trouvé l’initiative du StopFap «très positive»: «La masturbation de temps en temps n’est pas un problème. Elle va permettre d’être en contact avec son énergie sexuelle et d’apprendre à la gérer.» Elle distingue ce comportement de la pratique intense: «Trop fréquente, la masturbation enferme dans un fonctionnement solitaire.»

«Pour un jeune qui n’est pas en couple et qui n’a pas d’exutoire sexuel, il faut encourager la masturbation.»

Evelyne Schreier, docteure en psycho-sexologie

Les deux sexologues conseillent également de découvrir son corps autrement. «Dans le tantra, on ne parle pas de masturbation mais d’automassage, d’un temps pour s’honorer», dit la première. Philippe Arlin poursuit, sans détour: «Il faut apprendre à se masturber. La plupart du temps, les hommes se secouent la nouille. La masturbation est normalement un acte auto-érotique, sauf que la branlette de certains mecs est auto-pathétique».

Dans la continuité de Stop Fap, Tony a lancé plusieurs sites sur le même principe, aidant à arrêter la cigarette, la pornographie, les jeux vidéo, etc… –ce qui semble indiquer que le No Fap Challenge est avant tout à l’attention de victimes d’une addiction entraînant potentiellement des problèmes de couple ou une solitude.

Sauf que certains inscrits ne sont pas majeurs, et célibataires de surcroît. Un danger? «Pour un jeune qui n’est pas en couple et qui n’a pas d’exutoire sexuel, il faut encourager la masturbation», assure Evelyne Schreier.

Paul, quant à lui, conseille toujours, même aux célibataires, de ne pas se masturber: «Je conseille l'abstinence et même d'éviter les papillonnages sexuels, qui sont une technique de masturbation à deux», dit celui qui est en couple, dont les fréquents rapports sexuels sont consignés sur le site du NoFap et qui fait montre de sa foi religieuse dans nombre de ses posts.

Le site, dans sa partie «conseils», met en garde contre l’abstinence de ceux qui n'ont pas de relation sexuelle: «Si vous êtes célibataire, essayez de vous limiter au maximum à une masturbation toutes les deux semaines, mais sans regarder de vidéos ou images pornographiques.»

Pour la plupart des personnes interrogées, la masturbation deviendrait une pratique à consommer avec modération –comme l'alcool. De fait, de nombreuses études ont pointé les bénéfices de la masturbation, tels que la prévention des infections urinaires et la diminution des risques de diabète chez les femmes, ou celle des risques de cancer de la prostate chez les hommes.

À l'image des business capitalisant sur les autres addictions, l'abstinence masturbatoire peut permettre de développer une nouvelle économie: aux États-Unis, la No Fap Academy demande cinquante dollars par mois pour accompagner quelqu’un souhaitant arrêter. Entre le portefeuille et le service trois pièces, il ne reste plus qu’à choisir quoi se vider.

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