Médias / Monde

Au Cambodge, Facebook n'est plus l'instrument de liberté qu'il a été

Temps de lecture : 6 min

Arrestations d'utilisateurs qui critiquent le pouvoir en place, achat de mentions «j'aime»: le plus important réseau social au monde participerait-il indirectement à la campagne de répression menée par Hun Sen, Premier ministre cambodgien depuis trente-trois ans?

Un Cambodgien compare les pages Facebook du Premier ministre Hun Sen et de l'ancien leader de l'opposition Sam Rainsy. |
Tang Chhin Sothy / AFP
Un Cambodgien compare les pages Facebook du Premier ministre Hun Sen et de l'ancien leader de l'opposition Sam Rainsy. | Tang Chhin Sothy / AFP

C’est l’histoire d’une page Facebook qui compte plus de mentions «j’aime» qu'il n'y a d’utilisateurs du réseau social au Cambodge. Hun Sen, Premier ministre âgé de 65 ans, dont trente-trois occupés à diriger le pays, était le troisième chef de gouvernement le plus populaire sur Facebook en 2017. Alors que le Cambodge a subi un tournant autoritaire sans précédent depuis l’automne dernier, le géant de la Silicon Valley est accusé par l’opposition d’être complice du délitement démocratique du pays.

Ces derniers mois, Hun Sen a mis fin mis fin aux espoirs d'une véritable démocratie au Cambodge. Le principal parti d’opposition, le Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP en anglais) a été dissous en novembre 2017, et son président Kem Sokha arrêté pour trahison en septembre dernier, à moins d’un an des élections législatives de l’été 2018. Parallèlement, le gouvernement fermait plusieurs médias, dont le quotidien anglophone Cambodia Daily et une douzaine de radios indépendantes, et expulsait le personnel de plusieurs ONG faisant la promotion de la démocratie ou luttant contre la corruption.

Kem Sokha, le 4 juin 2017, déposait son bulletin dans l'urne à l'occasion des éléctions municipales... | STR / AFP

Fermes à clics et menaces de mort

Exilé de son propre chef en France depuis 2015 pour échapper à des plaintes à son encontre, l’ancien président du CNRP Sam Rainsy a entamé en février une procédure juridique aux États-Unis afin que Facebook donne accès aux informations du compte du Premier ministre, qu’il accuse de recourir à des fermes à clics. Selon une enquête publiée par le quotidien anglophone Phnom Penh Post en 2016, 55% des utilisateurs ayant aimé le profil Facebook de Hun Sen vivaient au Cambodge, mais seulement 20% des nouvelles mentions «j’aime» provenaient du pays, tandis que la plupart étaient générées en Inde, aux Philippines et au Brésil...

Sam Rainsy accuse en outre le Premier ministre cambodgien d’avoir formulé des menaces de mort à son encontre sur Facebook. Le 1er février 2018, Hun Sen a notamment posté une vidéo d’un discours durant lequel il menaçait d’utiliser des camions lance-roquettes soviétiques BM-21 contre l’opposant et les autres membres de son parti.

Il s’agit de la première procédure intentée contre Facebook concernant un chef de gouvernement.

Pour Noah Hagey, l’avocat de Sam Rainsy, la requête de son client pose la question de l’utilisation du réseau social par des régimes autoritaires. Selon lui, «les problèmes soulevés par cette procédure posent des questions fondamentales sur le rôle de Facebook dans le processus démocratique, y compris la façon dont l’entreprise réagira en cas de mauvais usage par des régimes répressifs».

Début mars, Facebook a rejeté la requête de Sam Rainsy, invoquant le «Stored Communications Act» –une loi qui protège les informations personnelles– et le «Communications Decency Act», qui donnerait «l’immunité» à Facebook sur les commentaires publiés sur sa plateforme. Contacté par Slate.fr, un porte-parole de Facebook a déclaré que «Facebook évalue attentivement les allégations crédibles d’abus et de mauvais usage». Cependant, il assure que «Sam Rainsy n’a pas pris les mesures nécessaires au regard de la loi fédérale [américaine] pour soutenir cette procédure».

Dans sa réponse, Facebook dépeint la requête de Sam Rainsy comme émanant d’une querelle personnelle avec Hun Sen, dans le cadre de sa propre quête pour accéder au pouvoir. La firme californienne accuse en outre Sam Rainsy d’essayer de mêler une entreprise neutre à un conflit politique. Pourtant, Facebook reconnaissait en janvier dernier que les réseaux sociaux pouvaient avoir un effet délétère sur la démocratie, s’engageant à «combattre les influences négatives et s’assurer que [sa] plateforme est incontestablement une source de bonne gouvernance démocratique». Désormais, c’est une cour de l'État de Californie qui statuera sur l’obligation ou non pour le mastodonte de la Silicon Valley de se soumettre à la requête de Sam Rainsy.

Comme l’indique une étude de l’Asia Foundation réalisée en 2016, Facebook est devenu en 2016 le principal médium au travers duquel les Cambodgiens s’informent, au point que le réseau est presque devenu synonyme d’internet. Dans un pays où les chaînes de télévision appartiennent toutes au gouvernement ou à des proches du pouvoir, Facebook est devenu incontournable. En 2016, la diffusion en direct sur le réseau des funérailles de Kem Ley –un analyste politique critique du régime assassiné en pleine rue– regroupait des millions d’utilisateurs, tandis que les chaînes de télévision n’y consacraient pas une minute.

Offensive de charme et répression des voix dissidentes

La conversion de Hun Sen à Facebook date des élections législatives de 2013, lors desquelles le Parti du peuple cambodgien (CPP), sa formation politique, avait été talonnée par le CNRP, en dépit de fraudes massives, notamment dénoncées par l’ONG Human Rights Watch. Selon Sebastian Strangio, journaliste et auteur de Hun Sen’s Cambodia (Le Cambodge de Hun Sen, Yale University Press), l’opposition avait alors réussi à utiliser Facebook pour contourner le contrôle du gouvernement sur les médias et communiquer auprès des électeurs.

«Comme c’est souvent le cas, les militants de l’opposition ont utilisé l’avantage accordé par les nouvelles technologies, avant que le CPP ne se saisisse des réseaux sociaux. En dressant le bilan des résultats en demi-teinte de son parti, Hun Sen a reconnu l’importance de Facebook, et s’est rapidement converti au nouveau médium.»

Le Premier ministre publie en vrac discours, histoires, photos de familles et dénonciations de ses adversaires politiques. L’homme fort du Cambodge, un ancien commandant Khmer rouge ayant fait défection au Vietnam avant que ce pays ne mette fin au régime de terreur de Pol Pot, utilise les réseaux sociaux pour adoucir son image.

«Sur Facebook, il se présente comme un personnage bienveillant, affable et en contact avec le peuple», analyse Sebastian Strangio.

«Je dois faire attention aux contenus que je poste sur Facebook. Actuellement, j’ai le sentiment que je ne peux pas exprimer mon opinion librement et sans risque.»

Noan Sereiboth, jeune blogueur

La tentative par le régime de Hun Sen de contrôler l’information passe aussi par la promotion d’organes de propagande. Le gouvernement affiche notamment sa proximité avec un nouveau média pro-gouvernement, le pure player Fresh News, dont les contenus sont directement pensés pour être partagés massivement. Ce même média a préparé la récente répression de l’opposition en publiant de nombreux articles ciblant ses dirigeants.

Parallèlement à l’offensive de charme du CPP, le gouvernement emprisonne de plus en plus fréquemment des utilisateurs cambodgiens de Facebook pour des publications critiques du pouvoir. Entre juin et octobre 2017, le Cambodian Center for Independent Media a recensé sept arrestations pour des contenus publiés sur Facebook. En février dernier, le gouvernement a obtenu l’extradition depuis la Thaïlande d’une Cambodgienne accusée d’avoir publié une vidéo dans laquelle elle lançait une chaussure en direction d’un panneau sur lequel étaient représentés le Premier ministre et le président de l’Assemblée nationale cambodgienne. Pour cela, elle risque deux ans de prison.

La conséquence de ces arrestations est une autocensure des utilisateurs cambodgiens sur Facebook. Noan Sereiboth, un jeune blogueur politique très actif, explique ses craintes par rapport aux poursuites:

«Je dois faire attention aux contenus que je poste sur Facebook. Actuellement, j’ai le sentiment que je ne peux pas exprimer mon opinion librement et sans risque. Facebook est un espace bénéfique pour la démocratie et pour faire passer ses idées, mais il s’agit aussi d’un endroit où l’on risque des poursuites judiciaires, et dont profitent certains politiciens qui servent leur propre intérêt ou celui de leur groupe.»

Il était membre de Politikoffee, un forum qui encourage les jeunes à débattre de questions politiques et sociales actuelles et qui a interrompu ses activités en novembre 2017 en raison du climat politique répressif.

Pour Sebastian Strangio, il s’agit d’une politique délibérée d’intimidation de la part des autorités:

«Le CPP a réalisé qu’il ne pouvait fermer ou coopter Facebook, comme il l’a fait pour les médias d’opposition locaux, et s’est donc attelé à submerger le réseau social de messages pro-gouvernement tout en poursuivant une poignée d’utilisateurs publiant des commentaires critiques. L’objectif de ces poursuites est de museler les voix dissidentes en ligne et d’atténuer l’efficacité de Facebook pour le CNRP et ses alliés.»

Facebook avait déjà fait l’objet de nombreuses critiques en octobre 2017, alors que la répression de l’opposition battait son plein. L’entreprise californienne avait alors testé une nouvelle fonctionnalité au Cambodge et dans plusieurs autres pays, qui se traduisait par la suppression du fil d’actualité des informations fournies par les pages, c’est-à-dire les entreprises, associations et organisations.

Un musellement de fait des médias indépendants et ONG, alors que Facebook constitue la principale source de visites pour les sites de ces organisations.

Pierre Motin Journaliste indépendant

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