France / Économie

La France continue à vivre au-dessus de ses moyens

Temps de lecture : 6 min

Prudence... et action rapide. Selon Pierre-Yves Cossé, commissaire au Plan de 1988 en 1992, l'embellie apparente de certains indicateurs économiques ne signifie absolument pas une prochaine sortie de crise.

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La France vit au-dessus de ses moyens… Elle consomme plus qu’elle ne produit et vit aux dépens des autres. Depuis le début des années 2000, notre balance commerciale est déficitaire et le déficit a fortement augmenté en 2017. Baisse de nos parts de marchés dans l’Union européenne, hausse des importations de produits courants: tous les indices sont concordants. Beaucoup de nos produits sont trop chers ou d’une qualité insuffisante, sauf dans quelques secteurs comme l’aéronautique, les vins et spiritueux, une partie de la chimie…

Tant qu’il y a des prêteurs, la situation reste indolore

Un déficit commercial n’est pas nécessairement malsain. Pour un pays en croissance rapide et à fort taux d’investissement, cela correspond à une phase de son développement. La France n’est nullement dans cette situation: la croissance et l’investissement y sont faibles. Ce déséquilibre pourrait être compensé au niveau de la balance des paiements si la France était massivement et durablement importatrice de capitaux. Ce n’est pas le cas. Elle est donc obligée, année après année, de s’endetter. Notre dette publique équivaut à notre PIB et, à la différence du Japon, elle a été en grande partie souscrite par des étrangers, ce qui la rend plus fragile.

Certes, une partie de la classe politique dénonce à cor et à cri l’endettement et le déficit. Un Premier ministre avait même en son temps déclaré que le pays était en faillite, avant d’être rapidement rabroué. À la vérité, l’indifférence domine et l’opinion comme les médias ne s’en préoccupent guère. Il est vrai que tant qu’il y a des prêteurs, la situation reste indolore. L’abondance des liquidités est telle sur le marché international que le «papier» du Trésor français se place sans difficulté presqu’aussi bien que le «papier» allemand. Et pour le budget de l’État, des taux d’intérêt durablement et exceptionnellement bas limitent le coût pour les finances publiques.

Pourtant, le risque de crise est considérable. Il n’y a que les États-Unis, émetteurs d’une monnaie mondiale, le dollar, qui puissent s’endetter de façon quasi illimitée en l’état actuel du rapport de forces. La France ne bénéficie pas de ce privilège. Sa capacité à s’endetter à des taux bas dépend de la confiance que lui font les marchés.

En cas d’une nouvelle crise, comparable à celle de 2007 et malheureusement plausible, l’État ne pourrait guère intervenir en venant au secours des banques et des entreprises, faute de capacité d’endettement supplémentaire.

Pierre-Yves Cossé

De funestes perspectives malgré le choc Macron

Sous l’influence d’un «choc Macron» favorable, beaucoup de commentateurs considèrent comme acquise et durable cette confiance, en dépit d’indices défavorables. Le premier indice est une perspective défavorable pour notre déficit et notre endettement qui vont continuer d’augmenter. L’accélération, même modérée, de la croissance a pour effet d’accroître le déficit commercial. Faute d’une offre nationale disponible ou compétitive, il faut recourir à l'importation, surtout pour les équipements et autres machines-outils dont traditionnellement nous sommes peu producteurs. Le délai de reconstitution ou d’extension éventuelle d’un appareil productif moderne est de l’ordre de la décennie. Il en va de même pour la reconquête de parts de marchés à l’exportation.

Le second indice est la montée des taux d’intérêt, résultant de la hausse de prix et d’une moindre liquidité du marché à la suite de la politique de resserrement des banques centrales. Elle est inéluctable, seule son ampleur et le calendrier en sont incertains.

Ajoutons qu’en cas d’une nouvelle crise, comparable à celle de 2007 et malheureusement plausible, l’État ne pourrait guère intervenir en venant au secours des banques et des entreprises, faute de capacité d’endettement supplémentaire.

Le moment de retournement de la confiance est imprévisible. Compte tenu de sa dimension psychologique, il peut être extrêmement rapide. La seule réponse serait une politique brutale et aveugle de compression de la demande, suivie en cas d’échec d’un recours aux mécanismes de solidarité financière européens. Nous serions alors dans une position à l’italienne (sans le handicap institutionnel) ou à l’espagnole d'il y a quelques années. C’en serait fini de nos ambitions européennes et peut-être même de l’euro. Comment miser sur l’avenir d’une zone monétaire si l’un des principaux pays qui la composent fait défaut? La catastrophe serait à la fois nationale et européenne.

Faire de l’investissement productif une priorité

Empêcher une telle situation est une priorité pour nos gouvernements. Pour l’éviter, l’investissement productif doit progresser afin d’accroître le volume et la compétitivité de notre offre productive, et les charges des entreprises devraient être le plus possible comprimées. L’effort de productivité et de compétitivité, sous tous ses aspects, devra être soutenu pendant de nombreuses années. Lorsque de premiers résultats apparaitront (réduction de notre déficit et stabilisation de notre endettement), le risque de perte de confiance sera écarté, même s’il restera du chemin à parcourir. Il n’est pas question de supprimer notre endettement public, mais de retrouver une marge de manœuvre, en commençant par le stabiliser puis en l’infléchissant à la baisse.

Cette priorité à l’investissement signifie qu’il faut mettre au second plan l’augmentation des salaires et de la consommation des ménages, dont les effets immédiats sont la croissance du déficit commercial et du déficit. Les innombrables commentaires actuels, quoique parfaitement explicables sur le plan politique et social, sur la hausse nécessaire du pouvoir d’achat des ménages, sont irresponsables et conduiraient à la faillite, s’ils étaient écoutés.

La seule bonne augmentation du pouvoir d’achat est celle qui vient de la diminution du chômage, le chômeur redevenant un salarié convenablement payé. Est également supportable celle qui résulte d’une croissance des salaires de la part des entreprises dont la productivité croit sensiblement –ce n’est pas le cas de la majorité d’entre elles– ou devant faire face à de graves pénuries de main d’œuvre. Le gouvernement semble partager ce diagnostic et il en tire des conséquences, mais de façon partielle, peu cohérente et sans effort de pédagogie. Il marque une priorité pour l’investissement, quoique le dispositif Pisani reste modeste et que les investissements dits supplémentaires ne soient pas fléchés dans la loi de finances 2018. Il ne donne pas de «coup de pouce» au SMIC et n’augmente pas «le point» dans la fonction publique. Il consolide la baisse des charges des entreprises en consolidant le CICE. Il baisse le taux de l’impôt sur les sociétés, ce qui peut inciter les entreprises à investir, quoique cela ne soit nullement automatique. Il cherche à rendre le marché de l’emploi plus flexible (les ordonnances), ce qui à terme devrait conduire les entreprises à recruter plus aisément, même si à court terme son premier effet est de faciliter les licenciements.

L’absence de cohérence, c’est de mettre à la portion congrue un grand nombre de salariés et, en même temps, d'alléger fortement la taxation des plus riches. Supprimer l’ISF, pour sa plus grande part, et limiter à 30% les prélèvements sur l’épargne la même année est difficilement explicable. De plus, le calendrier retenu pour les allègements consentis aux contribuables les plus modestes, principalement la suppression de la taxe d’habitation en fin d’année, alors que des hausses de charge sont intervenues en début d’année, accroît le déséquilibre.

L’absence de pédagogie, c’est le refus d’expliquer les raisons de cette politique. Le président ne veut pas dramatiser, car ce serait reconnaitre que l’économie française n’est pas encore sur les rails et que le danger va rester grand pendant plusieurs années. Cette attitude est paradoxale de la part d’un président qui, dans de nombreux domaines, fonde sa politique sur le constat des lâchetés et hypocrisies des gouvernements précédents. Ce silence est source d’incompréhension.

Mais peut-on mener une politique de redressement, nécessairement austère, sans dire aux Français que le pays vit au-dessus de ses moyens et qu’il est dans une situation de dépendance croissante? Le doute est permis.

Aussi le discours du président devrait-il être complété par la fixation de premiers résultats positifs à partir desquels la politique de rigueur pourrait être assouplie.

Pierre-Yves Cossé Pierre-Yves Cossé est ancien commissaire au Plan.

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