Culture

Les navets, le nouveau filon des producteurs de ciné

Temps de lecture : 5 min

La nouvelle idée de génie d’Hollywood pour vendre ses films? Faire croire que ce sont d’innommables bouses (parfois à raison).

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Il pleut sur Londres. As usual? Euh... non. Il pleut des requins. | Capture d'écran du film «Sharnado 5: Global Swarming».

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Pour devenir culte, un film doit être très très bon, ou bien... catastrophiquement mauvais. C’est ce qu’on pourrait appeler l’effet Showgirls. Conspué à sa sortie en 1985, le long-métrage de Paul Verhoeven fait désormais partie du top 10 des critiques ciné du 11e arrondissement et de Navarre. Surtout, il a connu un succès hors salles phénoménal. Depuis, que ce soit au second ou au premier degré, les studios ont bien compris qu’il valait mieux faire le pire film de tous les temps qu’un long métrage qui passe inaperçu.

Bande annonce de Showgirls. | Via YouTube.

C’est peut-être ce qui a motivé «une source proche de Disney» à déclarer au site Screengeek que le prochain spin-off de Star Wars (Solo: A Star Wars Story, sortie le 23 mai) serait «un véritable crash». Depuis plusieurs mois, le géant du divertissement ne se gêne plus pour désavouer publiquement son film, virant les réalisateurs Phil Lord et Chris Miller en plein tournage, s’exprimant pépouze sur la prestation de son acteur principal Alden Ehrenreich, tellement décevante qu’ils lui ont collé un «coach de jeu» pour limiter les dégâts. Vous sentez poindre en vous une envie malsaine d’aller voir ce naufrage annoncé en salles? Rien d’étonnant, c’est justement l’effet recherché. On vous explique pourquoi Hollywood a adopté la culture du fail pour vous vendre ses blockbusters.

Bande annonce de Solo:A Star Wars Story. | Via YouTube.

Parce que ça flattte notre goût du méta

«Un film Netflix n’a pas besoin d’être bon, il a juste besoin d’être là.» En commentant le énième bad buzz frappant la récente sortie Netflix –The Cloverfield Paradox– Alison Willmore, journaliste pour le Buzzfeed US, résume parfaitement la politique du géant du streaming. Peu importe que l’on aime ou non ses produits, l’important, c’est qu’on les commente.

Dans l’essai The Age of Netflix, Cory Barker et Myc Wiatrowski expliquaient comment l’avènement du binge watching au tournant des années 2010 avait transformé les comportements des usagers mais aussi leurs attentes: ce qu’ils espéraient, c’était avant tout des contenus à buzz, capables de leur donner l’impression de «faire partie du club» et
de les faire «participer à la conversation collective sur les réseaux sociaux.»

Ça s’appelle «l’inclusion culturelle» et c’est sans doute ce qui explique le succès du récent Bright, pot-vraiment-pourri d’heroic fantasy urbaine avec Will Smith et un orque, estampillé «pire film de 2017». Sur RottenTomatoes (le site critique de référence qui fait bien flipper les studios hollywoodiens), il atteint péniblement un score de 27%. N'empêche qu'il a été vu par onze millions de spectateurs en un seul week-end, ce qui aurait fait de lui, s’il avait été diffusé en salles, le neuvième démarrage de l’année.

Bande annonce de Bright. | Via YouTube.

«Suicide Squad», malgré un désastre critique, s’est malgré tout hissé à la 10e place du box-office annuel

En 2016, une étude de Crimson Hexagon, plateforme spécialisée dans les réseaux sociaux, observe que les succès surprises de l’année, type Crazy Amy, émanaient de films 1,5 fois plus discutés sur Twitter que les flops. Un attrait qui s’explique certainement par la force d’un casting ultra-suivi sur les réseaux (Amy Schumer et LeBron James, en l’occurrence) qui a su faire monter la sauce.

Suicide Squad et sa clique de super-vilains, malgré un désastre critique et un désaveu de son propre cast («Y a-t-il quelque chose qui n’a pas été coupé du film?», se scandalisera Jared Leto), s’est ainsi malgré tout hissé à la 10e place du box-office annuel avec 750 millions de dollars de recettes mondiales.

David Honnorat, cofondateur de la newsletter ciné Calmos, a du mal à y voir une stratégie préméditée de studio: «On est plutôt dans un dérapage contrôlé. Le succès de ces films se joue dès le week-end de sortie, avant qu’une montée de bad buzz ait le temps d’atteindre le bouche-à-oreille». Tant que les spectateurs n’ont pas été déçus en personne, ils peuvent avoir envie d’y croire encore. Une tactique employée par Disney également, contraint d’entretenir l’attention générée par Solo: A Star Wars Story sur le mode du ratage annoncé: licenciements en série dans l’équipe du film, rumeurs de reshoots sur sa quasi-totalité, désaveu de sa star, le tout dans un contexte de colère des fans suite au décevant dernier opus Les Derniers Jedi.

Bande annonce de Suicide Squad. | Via YouTube.

«Mauvais films sympathiques»

«Même chez les cinéphiles les plus passionnés, personne n’a envie de regarder un chef-d’œuvre tous les soirs», rappelle David Honnorat. Régis Brochier, qui a fondé le site Nanarland à la gloire de ces séries Z sous-produites qu’il appelle «mauvais films sympathiques», nous explique pourquoi les nanars gagnent peu à peu la sphère grand public: «La culture du “so bad it’s good” a sa place dans la culture mainstream. Preuve en est avec ces studios qui se sont spécialisés plus ou moins malgré eux dans les faux nanars.»

«N’y allez pas, c’est une merde!»

Laurent Baffie, (trop) précurseur

Comme The Asylum, qui produit les tornades de requins blancs de la franchise Sharknado: «L’étiquette de saga de nanars ultimes n’était pas encore l’esprit du premier épisode, mais elle s’est transformée depuis en marque de fabrique.» D’ailleurs, Sharknado est un double précurseur: à la fois de la prise de pouvoir de la culture bad taste et… du poids des réseaux sociaux dans les stratégies de sortie (il n’y a pas de hasard). Le hashtag officiel a établi un record maison à la chaîne Syfy le soir de la sortie du film (5.000 tweets par minute), et la production tape dans les comptes les plus suivis pour recruter son casting –derniers en date, les YouTubeurs français Kemar et Natoo, à l’affiche du cinquième épisode.

Bande annonce de Sharnado 5: Global Swarming. | Via YouTube.

Un succès estampillé navet et toujours pas démenti: de quoi faire enrager Laurent Baffie, qui avait cru bon en 1999 d’habiller l’affiche de ses Clefs de bagnole d’un immense: «N’y allez pas, c’est une merde!». Résultat: le public l’a pris au pied de la lettre, le film s’est cassé la gueule (180.000 entrées) et Baffie a mis sept ans à rembourser ses dettes. Le monde n’était pas prêt, Laurent.

Théo Ribeton

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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