LGBTQ / Culture

«J'ai 2 amours», un regard intelligent sur les amours plurielles

Temps de lecture : 10 min

Diffusée jeudi 22 mars sur Arte dans son intégralité, la première saison de la série réalisée par Clément Michel se penche avec mordant et bienveillance sur les amours multiples. L'occasion de balayer idées reçues et généralités sur les différentes manières d'aimer.

Julia Faure et François Vincentelli / François Vincentelli et Olivier Barthélémy dans «J'ai 2 amours». |
Image fournie par Arte France.
Julia Faure et François Vincentelli / François Vincentelli et Olivier Barthélémy dans «J'ai 2 amours». | Image fournie par Arte France.

Dans la première saison de J’ai 2 amours, dont les trois épisodes seront diffusés ce jeudi sur Arte, un homme amoureux d’un homme tombe aussi amoureux d’une femme et tente de mener les deux relations de front... tout en essayant de faire un enfant avec sa meilleure amie. Autant dire que pour Hector, le héros, ce n’est pas simple. Pour nous, c’est aussi limpide que jubilatoire. Co-écrite par Olivier Joyard (le monsieur séries des Inrocks) et Jérôme Larcher (scénariste pour la télévision et le cinéma), cette première saison s’interroge notamment sur la viabilité d’une double relation au sein de notre société profondément monogame.

Pour être clair, J’ai 2 amours est une réussite, déjà par son ton et son rythme, mais aussi et surtout parce qu’elle dit pas mal de choses intéressantes sur le polyamour. Me sentant concerné par le sujet à titre personnel, j’avoue être entré dans la série avec pas mal d’appréhension, craignant de croiser une énième fois les lieux communs et les contre-vérités liées à ce sujet. J’ai fini par me détendre.

Dans le grand bingo de la «domination», je coche allègrement toutes les cases: homme, blanc, hétéro, valide, financièrement pas à plaindre (je gère très mal, mais c’est un autre problème)… Il y a donc assez peu de sujets sur lesquels je ne suis pas considéré comme appartenant à la norme, à la classe dominante, à la majorité bruyante et encombrante. Sur le polyamour, c’est autre chose. Et j’ai d’autant plus apprécié J’ai 2 amours, qui a non seulement le bon goût de ne jamais verser dans la série-dossier, mais qui en plus parvient à ne jamais s’abandonner à des généralités.

Nous avons vu la série à deux, nous aurions pu la voir à trois, mais les calendriers sont assez difficiles à aligner –c’est d’ailleurs l’un des points abordés dans la série. Une fois passée cette phase de méfiance, nous avons passé les détails au crible en nous disant «Tiens, chez nous aussi ça se passe comme ça», «Tiens, ça me rappelle la fois où», «on n’a absolument pas vécu ça mais chaque histoire est différente». C'est important de sentir qu'on existe, que d'autres vivent des histoires voisines –à défaut d'être jumelles– que notre situation n'est pas anormale (à défaut d'être courante). J’ai 2 amours est peut-être l’introduction idéale pour un cours sur le polyamour.

1. Le polyamour ne naît pas (toujours) du mensonge

C'est certes le cas dans J'ai 2 amours. En couple avec Jérémie depuis cinq ans, et essayant qui plus est d'avoir un enfant avec sa meilleure amie Anna, Hector retrouve Louise, une femme qu'il a aimée vingt ans avant et dont il retombe amoureux presque instantanément. Dans un premier temps, la mécanique comique et dramatique de la série résulte de cette double vie naissante: soucieux de ne pas porter atteinte à sa relation avec Jérémie, Hector décide de voir Louise en cachette. Jérémie ne connaît pas l'existence de Louise, et réciproquement. Un schéma d'adultère apparemment classique... sauf que c'est plus compliqué que ça.

«Les personnes polyamoureuses ne cherchent pas à combler un manque, mais elles aspirent à se sentir complètes. Tout comme on peut se sentir en équilibre à partir d'un certain nombre d'enfants ou d'un certain nombre d'heures de sport par semaine, certaines personnes se sentent moins bancales avec plusieurs partenaires. C'est difficile à expliquer à des gens qui ne le vivent pas, mais c'est un fait», témoigne Pauline, qui vit régulièrement des amours plurielles.

Et le mensonge dans tout ça? «J'ai vite réalisé que mentir ne pouvait pas permettre de vivre des relations à long terme. Il faut plus de confiance dans le polyamour que dans une relation simple. Cela nécessite donc des bases saines. Mais lorsqu'on est jeune et qu'on tombe amoureuse d'une deuxième ou d'une troisième personne, ce n'est pas simple d'avoir le cran d'avouer à tous les gens concernés qu'on ne peut pas ou qu'on ne veut pas se contenter d'un ou d'une partenaire», confie Pauline.

On ne saurait en vouloir aux scénaristes de films et de séries sur le sujet... mais la plupart des fictions qui l'abordent se nourrissent d'abord de l'idée du mensonge, voire du quiproquo. C'est pourquoi un film pourtant prometteur comme À trois on y va de Jérôme Bonnell peut sembler frustrant: les protagonistes passent leur temps à se cacher ou à se fuir, et la thématique du polyamour finit par passer au second plan. Un film comme Le Bonheur d'Agnès Varda, qui possède par ailleurs plein de défauts, a au moins le mérite de montrer simplement une relation polyamoureuse.

Bande annonce du film À trois on y va de Jérôme Bonnell. | Via YouTube.

Olivier Joyard, co-scénariste de la série, m'a expliqué que le passage par la case mensonge était absolument nécessaire:

«L'idée était d'abord de faire d'Hector un agent secret de l'amour. La double vie est une convention intéressante dans ce cadre-là. Je voulais montrer un personnage qui découvre lui-même ce qu'il traverse. Qui est traversé par son désir. Donc, c'était impossible de le montrer en tant que polyamoureux assumé dès le départ. C'est plutôt le point d'arrivée de cette saison, même si Hector est encore un peu débordé. En fait, c'est ce qui m'intéresse profondément: il assume ses désirs en se laissant déborder par eux. Il frétille en direct devant nos yeux.»

2. Ça n'est pas juste une passade, et c'est potentiellement aussi viable qu'un couple traditionnel

La série s'interroge évidemment sur ce point, et on souhaite de tout coeur qu'une saison 2 puisse voir le jour afin que le problème de la viabilité puisse être traité de façon plus profonde. Mais J'ai 2 amours a en tout cas le mérite de ne pas résumer le polyamour à un caprice, ou à une petite futilité pour trentenaires en mal de frissons.

Trio amoureux. | Image fournie par Arte France

Médecin urgentiste, contraint de partager son temps entre l'homme avec qui il vit et la femme avec qui il voudrait aussi vivre, Hector s'épuise. Physiquement et mentalement. Et pourtant il s'obstine. Si tout cela relevait réellement du caprice, n'y aurait-il pas un moment où le héros aurait dit stop?

«Le polyamour, ça peut être très épanouissant, mais c'est également assez exténuant, décrit Simon*. Il faut beaucoup d'organisation et de dialogue pour que cela fonctionne à long terme. Mais ça vaut vraiment le coup. On ne se tuerait pas à la tâche si ce n'était pas le cas. Ce serait tellement plus simple de ne vivre qu'une relation monogame, de pouvoir débrancher son cerveau de temps à autres pour ne penser qu'à soi.»

Simon n'a pas encore vu la série.

«Si j'en crois ton résumé, me dit-il, le héros passe surtout du temps à courir partout pour cacher à ses deux amours qu'il a une double vie. C'est vrai que ça doit être éreintant. Mais est-ce que ce sera vraiment plus reposant ensuite, quand il n'y aura plus de mensonge? Un peu. Pas vraiment. Tout dépend des circonstances.»

Est-ce que c'est viable? «Ça nécessite des gens intelligents, des plannings bien tenus, assez de place tout de même pour laisser jaillir l'imprévu... et aussi une bonne dose de chance», dit Pauline.

Comme dans tous les couples, en réalité?

«Oui, voilà, sauf que trois personnes, c'est trois relations à gérer, pas juste une. Il y a donc beaucoup plus de raisons potentielles pour que ça foire. Il est nécessaire que l'entente soit bonne entre tes deux partenaires. Que ces deux-là doivent se croiser ou pas, c'est nécessaire à l'osmose de l'ensemble. En termes de gestion du quotidien ou de prise en compte des limites de chacun et de chacune, c'est même absolument indispensable.»

3. Polyamour ne rime pas (forcément) avec bisexualité

Hector est bisexuel. J'ai 2 amours insiste d'ailleurs sur ce point de fort belle façon: il n'est pas un homme hétéro qui a fini par coucher avec un autre homme, ni un homme homosexuel qui s'est tapé des filles. Hector peut éprouver des sentiments pour un homme ou pour une femme, point final. Le genre n'est pas son critère. La bisexualité est un concept simple, mais qui peine encore trop souvent à se frayer un chemin. Les gens ont l'impression qu'être bi, c'est forcément devoir sortir simultanément avec des hommes et des femmes. Rappelons que cela n'a rien à voir. On peut par exemple aimer à la fois les bruns et les blonds (ou les petits et les grands) sans avoir pour autant besoin de fréquenter les deux à la fois. Avec la bisexualité, c'est pareil.

Trouver son chemin. | Image fournie par Arte France.

«C'est un raccourci très courant, confirme Pauline. Voilà ce qui se passe dans la tête de la plupart des gens: tu es bisexuelle, donc tu aimes à la fois les pénis et les vagins, les torses d'hommes et les seins, donc tu dois forcément être très malheureuse si tu n'as pas tout ça à la fois. Non seulement ça ne fonctionne pas comme ça, mais en plus, c'est faire l'amalgame entre homme et pénis, entre femme et vagin.»

Bref, Hector est bisexuel, mais jamais la série n'entretient cette confusion entre son orientation sexuelle et ses sentiments simultanés pour Louise et Jérémie.

«Je suis actuellement en couple avec deux hommes», dit Pauline. J'aurais très bien pu l'être avec deux femmes. Ce sont juste les hasards de la vie.»

La notion de fluidité est capitale, explique Olivier Joyard: «Je ne voulais absolument pas que la rencontre du héros avec sa partenaire féminine soit l'occasion d'une “conversion” à l'hétérosexualité. Il fallait installer d'emblée la vérité de son désir et de son amour pour un homme et pour une femme. Je voulais qu'Hector incarne une fluidité en actes, même s'il ne comprend pas tout ce qui lui arrive, en essayant de le placer au-delà de la binarité hétéro-homo.»

4. Il peut tout à fait y avoir des enfants dans l'équation

Sans divulgâcher, il est explicitement question de grossesse dans J'ai 2 amours. Se créent évidemment des interrogations supplémentaires sur la viabilité d'une situation dans laquelle un ou des enfants entreraient en ligne de compte. Spoiler de la vraie vie: comme sur pas mal d'autres points, les marmots sont quand même vachement plus tolérants et compréhensifs que nous. Lorsqu'elles leur sont expliquées avec simplicité et pédagogie, certaines configurations amoureuses peuvent même leur sembler complètement naturelles.

«Mes enfants rencontrent souvent l'autre amoureux de leur mère, raconte Simon. Jamais dans des circonstances qui pourraient être glauques, attention. Mais on n'essaie pas de faire passer cet autre homme pour un simple ami ou un tonton. Les enfants savent que quand maman n'est pas là, c'est qu'elle est avec lui ou chez lui. Parfois, nous nous voyons pour dîner ou dans le cadre d'une activité familiale. Tout se fait très naturellement.»

Qu'en pense le reste de la famille?

«On n'a tout de même pas mis tout le monde au courant. Mais désormais, on ne ment que par omission. Et on n'interdit pas aux enfants d'en parler. On n'en est pas encore au stade où la femme qu'on aime va se pointer aux réunions de famille en compagnie de ses deux mecs, mais il ne faut jamais dire jamais. Les choses avancent, on essaie de faire évoluer les mentalités autour de nous, peut-être qu'un jour on assumera totalement que notre famille ne soit pas coulée dans le même moule que la majorité des autres.»

Le très beau message de J'ai 2 amours n'est pas très éloigné de ce que dit Simon. Il y a cette idée grisante et un peu effrayante d'être en train de construire quelque chose de nouveau, de différent, sans avoir vraiment de référence. C'est terrifiant. Mais c'est aussi follement décomplexant: il n'y a pas ou peu de modèles à singer. On crée sur des bases saines, sans regarder autour de soi. Et c'est ce que laisse entrevoir la fin de la première saison, qui donne gravement envie de pouvoir découvrir un jour la suite.

Il n'est d'ailleurs pas étonnant qu'Olivier Joyard cite notamment Jill Solloway parmi ses références (tout en reconnaissant humblement qu'«elle va beaucoup plus loin»): la créatrice de Transparent et I love Dick n'a pas son pareil pour imaginer de nouvelles conjugaisons en matière de désir et d'amour. Se sentir proche d'une créatrice à ce point capable de redistribuer les cartes est forcément un gage de confiance.

Bande annonce de la série I love Dick de Jill Solloway. | Via YouTube.

5. Oui, il est assez rare que tout le monde finisse par coucher ensemble

Là aussi, la règle, c'est qu'il n'y a pas de règle. Mais réfléchissons deux secondes: si par exemple une femme est en couple avec un homme hétérosexuel et une femme lesbienne, il n'y a en toute logique pas de place pour un éventuel plan à trois. Idem si un homme est en couple avec deux femmes hétérosexuelles. Il faut de toute façon cesser de voir le sexe à plus de deux comme un fantasme universel, ou comme la suite logique d'une relation polyamoureuse. Pauline confirme:

«C'est même un truc que je déconseille. Essayer de construire plusieurs relations à la fois, ça nécessite de cloisonner un minimum. Si tout le monde finit par coucher avec tout le monde, ça peut finir par rendre encore plus bordélique une situation qui n'est déjà pas simple à gérer au quotidien. Il y a peut-être des personnes chez qui ça ne pose pas de problème, mais moi, je ne me vois pas tout mélanger.»

Dans la série, il semble que Jérémie ne soit pas bisexuel, mais «seulement» homo, comme le laisse à penser une scène absolument géniale –et qu'il serait cruel de révéler– entre Olivier Barthélémy (Jérémie) et Camille Chamoux (qui joue Anna, la copine lesbienne). Quant à Louise, rien ne porte à croire qu'elle soit spécialement portée sur l'amour à trois. Ça n'est pas en tout cas le sujet de la série, dont l'objectif n'est pas de multiplier les combinaisons de façon purement mécanique.

À ce titre, il est un peu regrettable que l'une des principales photos de promotion de J'ai 2 amours montre Hector entouré de Jérémie et Louise, tous les trois dans le même lit, comme s'il venait de se passer des choses inavouables sous les draps. Une séquence qui n'existe pas dans la série.

Le polyamour, c'est plus compliqué que trois personnes dans un même lit. | Image fournie par Arte France.

On comprend que ce genre de cliché soit vendeur, mais ce n'est tellement pas le message véhiculé par la série que c'est bien dommage.

La vraie question que se posent les personnes vivant des amours multiples, c'est plutôt: qui dort avec qui ce soir? La bonne nouvelle c'est que, sur ce point comme sur tant d'autres, Jérôme Larcher et Olivier Joyard ne se sont pas trompés.

*Le prénom a été changé

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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