Culture

Les «Bonnes Manières»: quand le fantastique se nourrit de la bien réelle étrangeté du monde

Temps de lecture : 2 min

Le film de Juliana Rojas et Marco Dutra est un conte fantastique et horrifique qui passe par les codes du genre pour mieux regarder la réalité.

Ana (Marjorie Estiano) et Clara (Isabel Zuaa). | ©Jour2fête
Ana (Marjorie Estiano) et Clara (Isabel Zuaa). | ©Jour2fête

On la voit venir, cette histoire située sur une ligne de crête entre réalisme social et fantastique horrifique.

Clara, la nounou noire au passé opaque, est embauchée par Ana, la riche jeune femme célibataire et enceinte, dans un appartement chic de Sao Paulo. Somnambule et accro à la viande crue, Ana s’avère avoir un comportement bizarre –auquel fait écho un instinct mystérieux chez Clara.

Bande annonce du film

Séquence après séquence, avec un sens incontestable du graphisme et du rythme, les deux cinéastes avancent sur ce fil qu’ils ont explicitement tendu. Un fil qui passe par des scènes de pur onirisme comme par la description attentive de certains états des relations humaines, définies par l’argent, l’éducation, la couleur de peau, mais aussi par l’architecture et l’urbanisme, ou encore, très différemment, par le désir et la solitude.

Changement d'univers visuel

Le film bascule avec la naissance du bébé. Il change d’univers visuel, des tours modernes du centre aux baraques d’une banlieue pauvre, où c'est Clara qui élève le petit Joel, tout à fait mignon mais qu’il est plus prudent d’enfermer et d’attacher avec de grosses chaînes quand revient la pleine lune. Et pourtant, Les Bonnes Manières poursuit son chemin.

Joel (Miguel Lobo), enfant singulier et dangereux. | © Jour2fête

Il est extrêmement touchant et plaisant de voir un film qui avance ainsi à visage découvert, assemblant ses ressorts dramatiques et ses références en toute franchise, et de découvrir combien, à rebours de la roublardise et du second degré cynique qui dominent partout, cette (apparente) simplicité est porteuse d’émotion, de signification, de beauté.

Les acteurs, en particulier l’impressionnante Isabel Zuaa, y sont pour beaucoup, mais peut-être plus encore la façon dont Juliana Rojas et Marco Dutra considèrent leurs personnages –et aussi bien les situations qu’ils inventent ou décrivent que les lieux, réalistes ou fantasmagoriques, où se situe l’action. C’est-à-dire, finalement, la façon dont ils considèrent également leurs spectateurs: avec respect et confiance.

Sao Paulo by night (et pleine lune) | © Jour2fête

Le naturel du surnaturel

Cosigné par deux cinéastes qui travaillent parfois ensemble (Travailler fatigue) et parfois séparément, Les Bonnes Manières n’est pas seulement un beau film, émouvant et gracieux. C’est un film important, dans une époque où, pour la plus grande joie des marchands, le fantasme du retour du film de genre dans le cinéma d’auteur et tout particulièrement du film d’horreur sert le plus souvent de prétexte à la paresse et à la complaisance régressive.

Les contre-exemples sont rares, qui dans l’héritage de La Féline de Jacques Tourneur ou de Trouble Every Day de Claire Denis, savent comme ici associer les codes du fantastique et une invention artistique originale, et attentive au monde comme il va –pas super bien.

Bande annonce de Trouble Every Day de Claire Denis. Via YouTube.

Avec ce film, très créatif visuellement mais sans effet ostentatoire, s’accomplit ce bel oxymore d’un récit surnaturel qui semble constamment se déployer naturellement. Les Bonnes Manières est un conte dont le fantastique se nourrit de la bien réelle étrangeté du monde.

Façon de rappeler au passage, par l’exemple et de manière à la fois ludique et sensible, que pas plus que toutes les autres oppositions binaires auxquelles on a voulu assujettir le cinéma, il n’existe fondamentalement pas de contradiction entre réalisme et fantastique, et que tout film digne de ce nom est toujours, à des degrés divers, à la fois l’un et l’autre.

Les Bonnes Manières

de Juliana Rojas et Marco Dutra, avec Isabel Zuaa, Marjorie Estiano, Miguel Lobo, Cida Moreira.


Durée: 2h15. Sortie le 21 mars 2018


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