Culture

«La Prière», l'étrange chemin d'un drogué vers lui-même

Temps de lecture : 3 min

Accompagnant le parcours, spirituel mais très physique, d'un jeune toxico, le nouveau film de Cédric Kahn se révèle un émouvant et stimulant film d'aventure.

Pierre, «l'ange gardien»(Damien Chapelle), et Thomas (Anthony Bajon) |
©LePacte
Pierre, «l'ange gardien»(Damien Chapelle), et Thomas (Anthony Bajon) | ©LePacte

Il arrive. On ne sait pas d’où. Ni comment. Avec sa bouille ronde marquée par des coups. Cet adolescent a l'air d'un gosse et d'un dur à la fois. On ne sait pas d'où il vient mais on sait de quoi il est devenu le produit: de l’addiction aux drogues dures.

Bande annonce du film.

On ne sait pas comment il est arrivé là, mais où comprend où c’est, là: une communauté d’hommes, en montagne, d'anciens camés, désormais voués à la prière, au travail, à la redécouverte de soi. Pas drôle? Non (encore que, parfois…). Mais intense, ô combien. Physique, précis, énergique.

Une intelligence sensible

Aux côtés de Thomas, de son parcours, de ses conflits intérieurs et avec les autres, de ses décisions, refus et choix, le film construit une intelligence sensible du rapport au monde, située mais capable de concerner également des situations très différentes.

Grâce aussi à des acteurs aussi remarquables que peu ou pas connus, parmi lesquels Anthony Bajon qui a bien mérité son prix d’interprétation à la Berlinale, mais aussi Louise Grinberg, ainsi qu'aux choix de scénario et de mise en scène, Cédric Kahn signe son plus grand film depuis Roberto Succo.

On remarque également le beau travail du chef opérateur Yves Cape, qui fit l'image des grands films «habités» de Bruno Dumont (L'Humanité, Hadewijch, Flandres, Hors Satan).

Sybille, la fille des fermiers voisins de la communauté (Louise Grinberg). | ©LePacte

Il faut, oui, une grande croyance, une sorte de foi (dans le cinéma), pour filmer aussi justement les gestes du travail, les pratiques de la prière et aussi bien les moments de détente avec chants et guitare entre individus cabossés en train de se reconstruire.

Les épreuves physiques et morales qui s’ouvrent sous les pas de Thomas, la solitude dangereuse en montagne –comme la rencontre plus que tentante avec la fille des voisins– l’hésitation entre plusieurs trajectoires possibles et la relation de plus en plus diversifiée avec les autres membres de la communauté, composent un cheminement qu’on pourra sans peine identifier comme une parabole.

Les gestes et les matières

Mais cette trajectoire narrative ne perd jamais le fil très concret des gestes et des matières, n’impose à aucun moment un symbolisme venu d’ailleurs, éventuellement «d’en haut».

La communauté que décrit La Prière est catholique, et la religion catholique est ici traitée avec soin et respect. Cédric Kahn est-il lui-même chrétien? On n’en sait rien, et cela n’a aucune importance. Rigoureusement conforme à la liturgie lorsqu’il l’évoque, le film se réfère en fait à une spiritualité plus vaste, qui peut référer à toute religion, ou se passer de religion.

C'est un vibrant plaidoyer pour l’importance essentielle des règles et des codes dans la construction de chacun vis-à-vis de lui-même et des autres, au nom d’une idée de la liberté plus haute et plus exigeante que la liberté de se camer, de maltraiter les autres, de les exploiter. Sans en avoir l’air, La Prière est (aussi) un pamphlet anti-libéral.

Il se trouve que deux autres films français distribués récemment croisent, chacun à sa manière, les enjeux du film de Cédric Kahn. L’Apparition de Xavier Giannoli, lui aussi confronté aux effets de la croyance dans la vie quotidienne, et La Fête est finie de Marie Garel-Weiss, lui aussi situé en grande partie dans un centre de réhabilitation pour personnes dépendantes.

De la neige et des hommes. | ©Le Pacte

Les évoquer, sans vouloir ici minimiser leurs qualités par ailleurs, aide à mettre en évidence ce qui fait la réussite de La Prière: ne pas croire devoir recourir, en plus de l’enjeu spirituel et de la question sur la foi, à un appareillage romanesque envahissant, comme le premier, ni à des rebondissements psychologiques et à des commentaires sur le sens de la vie comme le second.

La présence physique des corps, la rudesse perceptible de l’environnement, la confiance totale dans la possibilité qu’il se passe «quelque chose», quel que soit le nom qui sera donné par les uns ou les autres à ce «quelque chose», entre les gestes, les mots, les regards et les silences, sont les seuls ressources de La Prière. Ressources amplement sufisantes pour offrir un film émouvant et stimulant à la fois.

La Prière

de Cédric Kahn, avec Anthony Bajon, Damien Chapelle, Alex Brendemühl, Louise Grinberg, Hanna Schygulla.

Durée: 1h47. Sortie le 21 mars 2018

Séances

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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