Culture

Salon du Livre de Paris: pitié pour les auteurs

Temps de lecture : 3 min

Le sort d'un écrivain exposé dans un salon du livre est celui d'un être humilié au-delà de toute considération. Ayez pitié d'eux !

Flickr/ActuaLitté-Salon du Livre 2014
Flickr/ActuaLitté-Salon du Livre 2014

Un écrivain, contrairement à ce qu'on pourrait penser, n'est pas une vache.

Pourtant à se promener dans les travées du Salon du Livre on jurerait, en apercevant une brochette de ces auteurs qui derrière leurs piles de livres attendent la venue d'un hypothétique acheteur, leur appartenance à l'espèce bovine: même attitude pataude et quelque peu ahurie, même accablement dans la posture, même supplication, au fond de leur regard mouillé où se perçoit toute la détresse du monde, à être délivré de cet enfer.

Le sort d'un écrivain exposé dans un salon du livre et plus particulièrement quand il se tient à Paris, à l'emplacement exact où, la quinzaine d'avant, vaches, veaux, cochons, chevaux venus des quatre coins de la France paradaient sous les yeux attendris du président de la République, est le sort d'un être humilié au-delà de toute considération, d'un migrant du livre, d'un déporté de l'édition, dont chaque heure de présence à son stand s'apparente à un chemin de croix, à un lent et long supplice où, sous le regard attendri de son attachée de presse s'il ne s'est pas déjà disputé avec elle au sujet de son absence du Libé des écrivains, de sa famille –si elle a daigné venir saluer ce malotru qui d'ordinaire boude toutes les réunions familiales ou alors s'énivre copieusement ou alors n'ouvre pas la bouche de toute la soirée de ses amis si, après toutes ces années, il lui en reste il verra défiler sous ses yeux la vaste cohue de ce public qui ne le connaît pas et n'a aucune envie de le connaître.

Il reste là des heures durant, à jouer de son stylo, à lire et relire le programme des dédicaces afin de s'assurer que sa venue est bien signalée, à étudier sous toutes les coutures la couverture de ses livres, à entamer une brève conversation avec son voisin, un autre écrivain que, généralement, il ne peut voir en peinture, d'autant moins que lui a eu le droit de participer au Libé des écrivains, choix qu'il ne s'explique pas autrement que par une sombre histoire de coucheries, à réclamer un verre d'eau qui jamais ne vient, à admirer la savante architecture du plafond du salon du Parc des expositions, à s'interroger sur le sens de sa présence en ces lieux si hostiles, sur le sens même de sa vie en général, sur ses échecs passés et à venir, sur cet étrange sentiment, venu d'on ne sait où, qui l’amène à penser que son existence est un naufrage à nul autre pareil.

Pressés, écrasés de chaleur, affairés à trouver le stand où signe Loana (Stand F48/G48), Caroline Receveur (même stand que Loana), Capucine Anav (Stand M41), autant d'émérites écrivains, les gens vont et viennent sans jamais prendre la peine de s'arrêter à son niveau, sans jamais s'emparer de l'un de ses livres pour l'interroger d'une voix dépourvue de la moindre étincelle de cet étrange phénomène qu'on nomme intelligence, palpitation de l'esprit, appétence du cerveau à se révéler à lui-même «Ça parle de quoi votre bouquin? C'est un polar ou bien? Combien qu'il coûte votre truc? C'est où qu'elles sont les toilettes? Il revient quand PPDA ?'», sans jamais s’intéresser à son sort si ce n'est pour lui demander, de la même voix où triomphe l’abâtardissement de la condition humaine, «Tu sais pas où que signent Loana, Caroline Receveur, Capucine Anav, je tourne en rond depuis des plombes et j'ai plus de batteries pour m'orienter avec la boussole de mon iPhone».

Ainsi gît l'écrivain en son stand à l'heure de sa séance de dédicace.

De livres, il n'en signera évidemment aucun ou alors un seul exemplaire vendu à une âme charitable qui, stationnée dans la longue file remontant jusqu'à la nouvelle papesse de la littérature hexagonale, j'ai nommé Loana Petrucciani, concédera à lui en acheter un, dans cette même noblesse de sentiments qui nous anime lorsque, apercevant un malheureux chien tenu en laisse à l'entrée d'un supermarché, on ne peut s'empêcher de venir le caresser en l'assurant d'une voix pateline que son maître ne saurait plus tarder désormais.

Désabusé comme jamais, las du commerce des hommes, éreinté de fatigue, sous le regard navré de son attaché de presse, parmi la foule anonyme, il quittera sans regrets les lieux de son humiliation, emmenant seulement avec lui un exemplaire dédicacé du livre de Loana dont le titre Si dure est la nuit, si tendre est la vie, servira de remède à sa déprime existentielle.

Et le réconciliera avec la littérature, cette vache sacrée, qui à l'heure du salon du livre, empeste si fort le purin qu'on se demande bien à quoi rime tout ce barnum!

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