Sports / Monde

La famille royale n'ira pas à la Coupe du monde. Qu'est-ce que ça change? (Spoiler: rien)

Temps de lecture : 4 min

Theresa May a annoncé le 14 mars que son gouvernement et les membres de la Couronne ne se rendraient pas en Russie pour la prochaine Coupe du monde de football.

Le prince Harry lors d'un entraînement de football à Ipswich (Royaume-Uni), le 29 mai 2014 | AFP Photo / Pool / Arthur Edwards
Le prince Harry lors d'un entraînement de football à Ipswich (Royaume-Uni), le 29 mai 2014 | AFP Photo / Pool / Arthur Edwards

Branle-bas de combat au 10 Downing Street, la résidence et le lieu de travail de la Première ministre britannique Theresa May. Le 4 mars dernier, l’ancien espion du KGB Sergueï Skripal et sa fille Youlia ont été hospitalisés entre la vie et la mort, après une tentative d’assassinat au novichok, un poison extrêmement puissant dont l'utilisation est inédite sur le territoire européen. Un policier a également été retrouvé dans un état grave, victime des dommages collatéraux de l’agent innervant.

Les soupçons se sont très rapidement portés sur les autorités russes, les seules capables de produire un tel gaz mortel. Alors que le chef de l’opposition travailliste Jeremy Corbyn affirmait que «l'agent neurotoxique aurait pu être utilisé par quelqu'un d'autre que l'État russe», l’immense majorité du personnel politique britannique a dénoncé le Kremlin et a appelé à des sanctions.

Un acte terriblement symbolique

Mercredi 14 mars, le gouvernement conservateur britannique a annoncé devant le Parlement le gel des contacts avec Moscou, la suspension des contacts bilatéraux de haut niveau, l’expulsion de vingt-trois diplomates russes et le boycott diplomatique de la prochaine Coupe du Monde de football, qui aura lieu en juin prochain en Russie. Certains se demandent si d'autres pays européens vont, en signe de solidarité, emboîter le pas au Royaume-Uni, menaçant ainsi la tenue du Mondial.

L'annonce de boycott par les Britanniques ne concerne pour l'instant que l'aspect diplomatique. Autrement dit, les membres de la Couronne et du gouvernement ne fouleront pas le sol russe entre juin et juillet 2018; aucun officiel ne sera présent dans les tribunes lors de la cérémonie d’ouverture, des matchs des Three Lions ou de la finale –qui sera regardée par au moins un milliard de téléspectateurs.

Inutile dans les faits, ce genre de boycott n’en reste pas moins terriblement symbolique. La Coupe du monde est l’évènement sportif le plus populaire et le plus médiatisé de la planète –avec les Jeux olympiques d’été. Afficher aux yeux de tous sa désapprobation permettrait-il de forcer le pouvoir russe à plus de concessions et à un début de dialogue, si ce n’est à une certaine remise en cause de sa politique internationale?

Un boycott sportif tabou

Pas sûr, si l'on écoute Sébastien Gricourt, expert en géopolitique associé à la Fondation Jean Jaurès. La décision de Theresa May a été particulièrement pragmatique, mais elle «ne pourra pas aller plus loin», estime-t-il:

«L’acte est symbolique mais sans incidence sur la Coupe du monde. […] Theresa May s’est interdit d’aller jusqu’à un boycott sportif du mondial, qui aurait des conséquences négatives pour elle. Ne pas envoyer en Russie l’équipe nationale de football, le sport le plus populaire du pays, approfondirait la crise en interne et dans les couches populaires, au grand ravissement de Moscou, qui applique une politique d'ingérence pour diviser les sociétés occidentales.»

Ne pas aller au Mondial reviendrait à se mettre à dos toute une partie de la population, celle qui attend cet événement avec impatience, et à accélérer la chute de la cote de popularité du Parti conservateur.

«À l'heure où le mariage coûteux de la princesse et du prince vient contraster avec les chiffres scandaleux de la pauvreté, il est inutile de priver le public de ces matchs ou de laisser le gouvernement et la Couronne y assister. Dans ce dernier cas, ce serait se rabaisser et raviver les foudres des plus nationalistes, qui auraient condamné un rabaissement de la Couronne, commente Sébastien Gricourt. Cela aurait également étendu indirectement le débat à la question du financement des clubs de football par les oligarques: la russophobie pourrait s'accroître et alors interroger l'hypocrisie du système financier britannique, qui fait la part belle à l'opacité.»

Un boycott total aurait pu jeter un froid sur les investissements russes dans le sport. La société d’exploitation gazière Gazprom –dont le Kremlin possède 50% des parts– aurait pu suspendre en représailles son contrat de sponsoring avec la Ligue des champions, estimé à plus de cinquante millions d’euros.

Sans cette source de financement, c’est tout un pan de l’économie du football qui risquait gros, d'autant que les oligarques russes pourraient également cesser d'investir dans le football européen. À Chelsea depuis 2003, le milliardaire Roman Abramovitch pourrait par exemple se retirer de la direction du club.

Un impact dérisoire du sport dans l'histoire

Malgré sa visibilité certaine, la diplomatie sportive n'a qu'un impact très relatif lors des conflits entre nations; jamais un boycott n’a porté ses fruits ou n’a apporté une modification substantielle de politique jusqu'à présent.

La menace de boycott de la Coupe du monde 1978 en Argentine, contre la dictature des colonels, n’a pas fonctionné –le régime a perduré jusque dans les années 1980. Le boycott des nations africaines lors des Jeux olympiques de Montréal, en 1976, n’a pas mis fin à la politique d’apartheid sud-africain. Les boycotts successifs des pays de l’Ouest, en 1980, et des pays de l’Est, en 1984, aux Jeux olympiques de Moscou et de Los Angeles n'ont pas davantage rencontré de succès.

«On a tendance à donner trop d’importance à la diplomatie du sport», affirme Jean-Baptiste Guégan, auteur du livre Géopolitique du sport. Il n’est qu’un reflet de nos sociétés et non un vecteur de changement, de révolution ou de renouvellement. Le Mondial aura lieu, la compétition se déroulera sans encombre et le pouvoir russe profitera très certainement de l’hypermédiatisation de l’événement.

Un boycott total n'aurait qu'un effet «perdant-perdant» –rien ne change sur le plan diplomatique et les spectateurs sont floués. Le sport ne peut pas être la variable d’ajustement de l’amélioration des relations géopolitiques internationales, ni en être une victime collatérale.

Le boycott diplomatique britannique lors de la prochaine Coupe du monde ne provoquera ni l'annulation de la compétition, ni un changement politique fort. Il ne sera qu’un vernis, une ligne supplémentaire dans les livres d’histoire.

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

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