Histoire

L'histoire rocambolesque de l'acteur qui s'est fait passer pour un général durant la Seconde Guerre mondiale

Temps de lecture : 4 min

Les services secrets britanniques ont brouillé les pistes en 1944 en utilisant l’acteur Clifton James, pour interpréter le rôle de sosie du général Montgomery.

Pete Gaine, Mickey Barr et Stan Streather déguisés en maréchal Bernard Law Montgomery et Winston Churchill | DOMINIC LIPINSKI / POOL / AFP
Pete Gaine, Mickey Barr et Stan Streather déguisés en maréchal Bernard Law Montgomery et Winston Churchill | DOMINIC LIPINSKI / POOL / AFP

Opération Copperhead de Jean Harambat a reçu le prix René Goscinny du meilleur scénario au Festival d’Angoulême 2018. Très connu des amateurs d'histoire en bande dessinée, Jean Harambat y raconte une histoire véridique, rocambolesque et méconnue du grand public: l'opération Copperhead. Montée par les services secrets britanniques, elle consista à engager un acteur de seconde zone, Clifton James, afin qu'il se fasse passer pour Montgomery, le chef des troupes britanniques, durant le conflit.

L’objectif de cette opération d'intoxication était de tenir les services secrets allemands éloignés du lieu réel du débarquement allié en 1944: la Normandie. Les services secrets de Sa Majesté doivent impérativement maintenir le plus grand secret autour de l'opération Overlord (le débarquement) afin que celui-ci ait des chances de réussir. Pour cela, les Allemands devront ignorer aussi bien le lieu que la date. Cette mission est confiée au service britannique de la Désinformation dont le rôle est d'envoyer les espions allemands qui pullulent outre-manche vers de fausses pistes.

Clifton James y voit une occasion de sortir de sa condition d'acteur médiocre et de lancer sa carrière. Il joue donc très sérieusement le rôle de Monty (Montgomery) partout où on lui demande de le faire. Après le conflit, ses espoirs seront déçus, car il devra garder le silence près d'une dizaine d'années. En 1958, le film Contre-espionnage à Gibraltar reprend les aventures de Clifton James, mais passe quasiment inaperçu. Il faut attendre 2017 et les recherches très sérieuses de Jean Harambat pour voir l'opération Copperhead sortir du placard.

Vignette tirée d'Opération Copperhead de Jean Harambat

Les acteurs de l'opération Copperhead

Opération Copperhead est le fruit de nombreuses recherches documentaires et historiques. Pour écrire son scénario, Jean Harambat s'appuie sur plusieurs mémoires d'acteurs (dans les deux sens du terme) de cette opération folle: le héros, Clifton James, mais aussi deux autres de personnages connus et reconnus du grand écran de l'époque: David Niven et Peter Ustinov. Niven est une gloire du cinéma britannique, contemporain d'un autre monstre sacré, Laurence Olivier. Les films auquel il participe sont nombreux et couronnés de succès, à l'image des Canons de Navarone, du Cerveau ou du Tour du monde en 80 jours. Dans l'après-guerre, cet acteur représente l'archétype du gentleman anglais grâce à son élégance et à son flegme. Peter Ustinov est un touche-à-tout du cinéma britannique de l'époque, puisqu'il est aussi bien écrivain que comédien ou metteur en scène. Polyglotte, doté de facilités épistolaires, ses œuvres au cinéma et au théâtre sont alors reconnues.

Jean Harambat en fait les narrateurs d’un récit dans lequel ces deux personnages rivalisent de bons mots, dans des situations parfois loufoques. Il exagère leur attitude très british pour faire rire le lecteur, ce qui ne manque pas de réussir. Même s'il est au cœur de l'intrigue, Clifton James est donc relégué au second plan par Ustinov et Niven, comme dans la vie réelle. C'est d'ailleurs tout à l'honneur de Jean Harambat de présenter au public deux immenses acteurs britanniques surtout connus chez les cinéphiles. Le lieutenant-colonel Niven et le soldat Ustinov nous entraînent donc dans les arcanes d'une opération secrète de la Seconde Guerre mondiale.

Guerre totale, désinformation et propagande

Entre 1940 et 1945, les services secrets des pays belligérants rivalisent d'audace et de plans les plus divers pour prendre l’avantage. Les services britanniques ont connu plusieurs succès significatifs, dont le principal est sans doute d'avoir percé les codes de la machine Enigma qui servait à crypter toutes les communications du IIIe Reich. À travers Opération Copperhead, le lecteur peut se rendre compte du fonctionnement d'une opération secrète, des moyens employés pour la mettre sur pied et pour sa réussite. Guerre moderne, le second conflit mondial se joue sur des aspects qui peuvent aujourd'hui paraître bien futiles comme la notion de désinformation, qui avait pourtant une extrême importance à l'époque. En effet, pour nos yeux actuels, la Seconde Guerre mondiale signifie 60 millions de morts, la Shoah, Hiroshima ou Stalingrad. Nous oublions que c'est avant tout une guerre totale où tous les moyens sont bons pour faire triompher son pays.

Vignette tirée d'Opération Copperhead de Jean Harambat

Le cinéma, principal vecteur de propagande, permet aussi comme le raconte Harambat de monter une opération secrète, et participe ainsi à l'effort de guerre. Opération Copperhead révèle comment le sosie de Montgomery s’inscrit dans cette guerre totale en participant à sa façon au déroulement du débarquement et par conséquent à la victoire finale des alliés. Que ce soit auprès des jeunes ou des moins jeunes, ce message passe. Pari gagné pour cette bande dessinée historique.

La guerre autrement, loin des massacres et du sang

Opération Copperhead s’apprécie à la fois sur le fond et sur la forme. D'une remarquable plasticité graphique, elle nous emmène dans les années 1940, avec sa musique, ses tenues et ses codes. Le coup de crayon est précis, les aplats de la coloriste Isabelle Merlet sont justes. Les dialogues sont savoureux et souvent décentrés par rapport à la gravité de l'action: on est dans de l'humour très british où les personnages de Niven et Ustinov excellent. Les termes élégant et amusant pourraient tout à fait résumer cet ouvrage et les personnages qui le composent. Harambat montre la guerre autrement, loin des massacres et du sang, loin des batailles et de la folie meurtrière des hommes. Et pourtant, sous un côté très humoristique, le conflit est toujours présent, tout comme les acteurs importants, à l'image de Churchill. Par l'humour, par le flegme et par l'élégance de ses personnages, Harambat ressuscite une époque.

Nicolas Charles Professeur agrégé d'histoire.

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