Sports

Plaidoyer pour la vidéo tous terrains

Yannick Cochennec, mis à jour le 18.01.2010 à 18 h 01

L'utilisation réussie de la vidéo dans le tennis et le rugby démontre que cela peut fonctionner dans le football.

Le débat continue de faire rage au sein des instances du football depuis le pathétique dénouement du France-Irlande du Stade de France, mais il a été tranché depuis mars 2006 sur bien des courts de tennis du monde entier. L'arbitrage vidéo fait désormais intégralement partie du paysage des plus grandes épreuves internationales, à commencer par l'Open d'Australie, premier rendez-vous du Grand Chelem, qui se déroule jusqu'au 31 janvier sur les courts surchauffés de Melbourne.

Baptisé Hawk-Eye (œil de faucon), le système mis en place sur le circuit professionnel est aujourd'hui parfaitement rodé et admis par tous les joueurs, même si Roger Federer continue d'en être un critique parfois énervé, comme il l'avait montré lors d'une vive colère à l'occasion de la dernière finale de l'US Open où, pour qualifier la machine, il avait employé des mots crus captés par les micros de la télévision.

Rappelons le principe du Hawk-Eye pour les non-initiés. Positionnées en hauteur dans les tribunes, dix caméras haute définition filment le court. Les images transmises à des ordinateurs permettent alors de reconstituer la trajectoire de la balle avec précision. En dix secondes maximum, les images sont diffusées sur les écrans géants du court et livrent leur verdict, à la fois aux joueurs, à l'arbitre et aux spectateurs.

Trois possibilités

Chaque joueur peut faire appel à la vidéo autant de fois qu'il le veut... enfin aussi longtemps que ses contestations se révèlent fondées. Dans chaque set, il perd ce droit après trois demandes (appelées challenges) injustifiées. Un challenge supplémentaire est ajouté au début de chaque tie-break. Si un joueur n'a pas utilisé ses trois chances du set avant le tie-break, il en possède donc trois pour la durée du seul tie-break.

Les avantages de cet arbitrage vidéo sont nombreux. Fiable et rapide, il corrige les fautes des officiels. Le recours à une machine pacifie les rapports entre joueurs et arbitres et désamorce la plupart des contestations. A jamais révolu (dommage penseront certains) le temps où John McEnroe piquait des colères mémorables en raison de prétendues erreurs d'arbitrage. Les joueurs évacuent aussi beaucoup plus vite la frustration d'une décision contraire à leurs intérêts puisque la machine n'est soupçonnée d'avantager aucun d'entre eux. Le public, témoin de la reconstitution de la trajectoire, accepte lui aussi la décision dans le calme. Il y trouve même matière à spectacle supplémentaire, avec l'excitante attente du verdict de la technologie. Les juges de ligne quant à eux sont rendus (en principe) plus attentifs par l'existence d'une instance de vérification de leurs jugements.

Parmi les points noirs, il y a, bien sûr, le fait que tous les tournois et tous les courts ne sont pas équipés du Hawk-Eye (seulement deux sur 17 à Melbourne), et que les joueurs connaissent donc deux traitements différents suivant le court sur lequel ils sont programmés. Une sorte d'arbitrage à deux vitesses dû à des contingences budgétaires, l'installation du Hawk-Eye sur un court pour une durée de deux semaines coûtant aux alentours de 70.000 euros.

Le jeu n'est pas mort

Le système des trois challenges par set n'évite pas ensuite les problèmes quand le nombre maximum de réclamations est épuisé. Le rôle des arbitres de chaise est enfin diminué. Sur les courts équipés, ils hésitent à corriger les décisions de leurs juges sachant que la machine risque de les déjuger. Ils peuvent aussi perdre l'habitude d'être aux aguets sur les courts qui ne sont pas équipés du système, ou à un moment d'un set où un joueur a déjà épuisé ses trois contestations erronées.

Près de quatre ans après l'avoir décidé et inauguré à l'occasion du tournoi de Miami, le tennis, au bilan final, et après avoir soupesé tous les avantages et les inconvénients de la formule, n'a pas à regretter ce virage technologique pris dans le sillage de quelques gros ratages d'arbitrage très embarrassants sur le plan médiatique. La catastrophe n'est pas arrivée, contrairement à ce que prédisait l'ancien n°1 mondial, Marat Safin, certain que «cela allait détruire le jeu». L'usage de la vidéo est devenu un banal élément d'un match et n'a en rien dénaturé l'essence même de la discipline. Voilà pour le message adressé aux ayatollahs de la Fifa (Sepp Blatter) ou de l'UEFA (Michel Platini) qui campent sur leurs positions hostiles à la vidéo en dépit du fiasco de France-Irlande.

Avant le tennis, d'autres sports avaient apporté, eux aussi, la preuve de la pertinence de l'apport de la vidéo dans le sport. Depuis cinq ans, le rugby s'en est parfaitement accommodé avec la possibilité accordée à l'arbitre central sur chaque action entraînant une évolution du score (essai, pénalité, drop). Le temps «perdu» dans ce genre de situation reste généralement modeste, mais le gain est évidemment appréciable en termes de règlement des litiges. La solution adoptée depuis 1999 aux Etats-Unis dans le football (américain comme nous l'appelons en France) se rapproche de celle du tennis avec deux «challenges» possibles pour l'entraîneur d'une équipe qui jette un drapeau rouge sur le terrain pour signaler qu'il conteste une action de jeu aussitôt vérifiée à la vidéo par l'arbitre de champ. Et une fois encore, cela ne pose aucun problème pour le sport n°1 outre-Atlantique.

Le sport n°1 dans le monde continue, lui, de faire la sourde oreille avec des arguments défendus mordicus par Michel Platini, président de l'UEFA, qui avait pourtant une autre opinion sur la question à l'époque où il était encore un joueur. «La vidéo n'est pas la solution, rejette-t-il aujourd'hui. On parle des grands matchs, mais peut-on mettre vingt caméras pour une rencontre aux Féroé ou en Andorre? Et pourquoi ne respecterait-on pas l'égalité, en ce domaine, sur tous les terrains?»

Radinisme vs. ethique

Comme si la FIFA et l'UEFA n'avaient pas assez d'argent pour mettre la main à la poche afin d'aider logistiquement les fédérations qui en auraient besoin dans le cadre de qualifications de compétitions aussi prestigieuses que la Coupe du monde et l'Euro.

Ce conservatisme, plus radin qu'éthique, est combattu par quelques hommes comme Frédéric Thiriez, le président de la Ligue de Football Professionnel. «Au XIXe siècle, des gens s'opposaient au chemin de fer parce qu'ils pensaient que le train allait désintégrer leur corps avec la vitesse, s'est-il amusé, début décembre, dans les colonnes de L'Equipe. Là, c'est pareil. Mais les modernes finissent toujours par gagner

Dans un projet français présenté en 2006 à l'International Football Association Board (IFAB), en charge des règles du jeu, Frédéric Thiriez avait choisi de limiter la vidéo à trois cas d'utilisation. Pour déterminer si le ballon a franchi ou non la ligne. Pour savoir si la faute a été commise dans la surface ou en dehors. Pour voir enfin si le but a été marqué de la main ou non. Rien de plus. Rien en tout cas de nature à hacher le rythme d'une rencontre par un excès de recours à la vidéo. Mais c'en était trop pour les hiérarques du football qui ont préféré le renvoyer à ses chères études pour en rester à leur préhistoire. Le tennis, sport moins coincé et plus en phase avec la réalité du monde d'aujourd'hui que le football: qui aurait cru cela possible il y a 30 ans?

Yannick Cochennec

Image de une: REUTERS/Regis Duvignau

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