France / Culture

Non, je ne crois pas que le voile soit compatible avec le féminisme

Temps de lecture : 9 min

Prétendre que le voile islamique est compatible avec le féminisme est pour le moins hasardeux. Comment un marqueur religieux établissant une différence entre les sexes pourrait-il porter des idées d'émancipation, de liberté et d'égalité?

Peut-on vraiment être féministe et porter le voile? | rawpixel via Unsplash License by

Rokhaya Diallo, je ne suis pas d’accord avec vous. Mais j’ai apprécié votre article, car il pose les termes d’un débat apaisé pour un sujet qui ne l’est pas beaucoup. Et je vais essayer de vous répondre dans le même ton.

Rappelons d’abord quelques écueils. Comme vous le dites, le voile nous agite depuis trente ans. C’est beaucoup pour un bout de tissu. Tout, sans doute, a déjà été dit, écrit; les querelles, les injures, les violences n’ont pas manqué. Il est probable que les antagonismes demeureront encore longtemps.

Précision: la liberté de porter ou non le voile est à mes yeux une évidence. Je le regrette car il s’agit à mes yeux d’une pratique qui relève, au mieux de la bigoterie, au pire d’une oppression sociale ou familiale. Mais je ne transige pas avec la liberté. Je ne rejoins pas ces «féministes du dimanche», que vous raillez à juste titre, qui voudraient l’interdire.

Comme cela est déjà arrivé dans le passé –il n'y a pas si longtemps on a lynché des «ritals»– notre pays est toujours dans une période de métissage où la rencontre des cultures est souvent synonyme de frictions, parfois de rejets. La persistance, depuis trente ans, d’un vote identitaire le montre. Le surgissement du terrorisme islamiste a ajouté la peur à la méfiance.

Nos débats sont ancrés dans la Troisième République

Je sais aussi que nous discutons de cette question d’aujourd’hui avec des références du passé: le «pays réel» selon Maurras, héritage du «combisme » et du colonialisme dans sa version Jules Ferry. Et je mesure combien l’époque, en revisitant ce passé, nous invite à modifier notre regard, notre perception d’une histoire hier autocentrée, aujourd’hui mondialisée et métissée. Voici que dans notre vieux pays catholique (et c’est un athée qui parle), l’islam s’est invité avec force –invité il est vrai par nos soins, lorsque nous cherchions de la main d'oeuvre de l'autre côté de la Méditerranée. Invité pas forcément en nombre, mais en visibilité.

Nous ne nous y attendions pas. Après une bataille violente contre l’Église, le débat religieux s’était apaisé. La France, cette «fille aînée de l'Église», avait admis que cette «maman» n’était plus le guide de l’État. Certes, occasionnellement, des éruptions plus ou moins contrôlables prenaient le pays par surprise, de l’occupation de Saint-Nicolas du Chardonnet à la Manif pour Tous, en passant par l’attentat du cinéma de Saint-Michel et le Mouvement de l’école libre.

Mais, sans doute parce qu’il y a plus de touristes que de fidèles dans les églises, nous pensions tenir solidement notre loi de 1905 dans la poche, pour la brandir à l’occasion devant quelque soutane un peu trop exigeante.

Nous sommes tétanisés par notre passé colonial

Mais voici qu’avec l’islam, le débat a surgi à nouveau, et nous ne savons comment l’appréhender. Notre laïcité est-elle adaptée? Trop grande, trop petite? Par-delà le droit, chacun a en tête «sa» loi de 1905 –et c’est une partie du problème. Accomodante, exigeante, sectaire, ouverte: chacun voudait mettre des adjectifs à la laïcité, alors qu'elle se suffit à elle-même.

Mais il y a des questions moins avouables. Nous sommes aussi (pas tout le monde, évidemment) tétanisés par la peur d’être racistes, en pointant du doigt des enfants de notre passé colonial, en stigmatisant une culture, une identité, une histoire douloureuse.

Oui, l’islamophobie est sans doute bien souvent un racisme qui ne dit pas son nom.

C’est pour cela que nous avons accepté que l’islamophobie (terme controversé, que vous n’employez pas dans votre article) s’installe dans le débat et, plus insidieusement, dans notre surmoi laïc. Il y a donc des mots qu’on s’interdit de prononcer et, dès qu’il est question de cantine scolaire ou de maillot de bain, on marche sur des œufs, ou bien on s'empresse d'en faire des omelettes. L’islamophobie serait un racisme déguisé, pour désigner à notre peur ou notre haine –et les deux vont souvent de pair– les cités, les imams, les intégristes... disons-le: les Arabes. Le terrorisme islamique a renforcé cette crainte. Oui, l’islamophobie est sans doute bien souvent un racisme qui ne dit pas son nom.

Mais il n'y a pas que cela. Il importe d'entendre aussi l’expression légitime d’une partie de la société, ceux qu’on appelle parfois laïcards, intégristes laïcs, lorsqu’ils sont pour la plupart sincèrement laïcs, et peuvent d’ailleurs être croyants. Ceux-là s'inquiètent de voir resurgir des débats et des manifestations qu’ils croyaient d’un autre âge.

Voyez les précautions que je prends avant de discuter votre texte.

Une religion n’a pas pour objectif d’émanciper les individus

Mais venons-y. Votre argumentation est séduisante, mais elle est biaisée. Pour moi, de quelque côté qu’on le noue, le voile islamique n’est pas compatible avec le féminisme. Encore fait-il s’entendre sur ce qu’est le féminisme. J’en retiens pour ma part la recherche de l’égalité entre hommes et femmes, qui se traduit historiquement par l’émancipation (étudier, travailler, voter…) des femmes et leur liberté (liberté sexuelle, liberté d’ouvrir un compte en banque ou même liberté de courir).

Et là vient ma première objection. Si la foi peut élever, la religion n’a généralement pas pour objectif d’émanciper les individus mais de fédérer une communauté de fidèles. Je regarde donc avec scepticisme un symbole religieux qui aurait pour fonction de libérer ou émanciper. Et les religions monothéistes, dont l’islam fait partie, distinguent clairement hommes et femmes, loin de toute idée d’égalité. Il y a une hiérarchie dans ces religions et les femmes y jouent clairement un rôle subalterne.

On peut porter un voile comme on porte une jupe mais on ne le remplacera pas par un chapeau

Banalisant le voile, en lui enlevant une part de son caractère religieux, vous dites qu’il est un «marqueur de féminité», comme peuvent l’être les jupes, qui rendent les femmes sexuellement «accessibles», ou les talons hauts, qui leur font mal aux pieds. Mais si c’est le cas, dans la mesure où ces marqueurs infériorisent la femme, le voile n’est-il pas également un outil de domination masculine, qu’il conviendrait de proscrire?

Et cette comparaison me semble peu fondée. La religion est bien plus prescriptrice que ne sont la mode ou même une «domination masculine» qui imposerait le port de la jupe. La plupart des femmes ne portent pas une jupe tous les jours et c’est une de leurs victoires que d’avoir obtenu le droit de s’habiller comme elles le souhaitent et, surtout, de pouvoir porter indifféremment une jupe, un pantalon, un short, une robe ou un vieux jogging.

En est-il de même avec le voile, qui serait porté un jour, remplacé par un chapeau le lendemain ou un simple bandeau le surlendemain, avant de se promener tête nue? Il n’en est rien: le dogme religieux ne varie pas au gré des humeurs ou de la météo. Nous ne parlons pas du voile printemps-été 2018, mais du voile islamique.

Le voile est un séparateur des sexes

Je suis d’autant plus d’accord que vous évoquez les «pratiques normatives corporelles et les codes vestimentaires qui distinguent les femmes et les hommes dans nos sociétés.» À la différence d’autres vêtements, le voile entérine une stricte séparation des femmes et des hommes dans une pratique religieuse. Car, si un homme peut porter une jupe (ce n’est pas fréquent mais les Écossais montrent que c’est très possible), un musulman peut-il porter le voile? Il y a là, à mes yeux, une évidente rupture d’égalité entre hommes et femmes.

Nous ne pouvons également ignorer ces témoignages de femmes disant que porter leur voile leur garantit une forme de tranquillité. Tranquillité signifie un peu plus de liberté, mais aucune égalité, aucune émancipation.

Faut-il rappeler que le voile a aussi pour fonction de cacher une partie de la femme aux regards, tout simplement parce qu’elle est née femme? Nous ne pouvons également ignorer ces témoignages de femmes disant que porter leur voile leur garantit une forme de tranquillité. Tranquillité signifie un peu plus de liberté, mais aucune égalité, aucune émancipation.

Autre argument: le voile, et ce serait ce qui le rend inacceptable dans l’inconscient de ceux qui le combattent, rendrait visible des minorités pauvres («moins de 10% de la population», des femmes issues des «franges les plus pauvres» dont l’«identité religieuse est minoritaire et stigmatisée»). Franchement, je ne vois pas en quoi le voile a à voir avec la pauvreté. Mais il est vrai que la femme musulmane, ne serait-ce que parce qu’on discute du voile depuis trente ans, subit des pressions, est stigmatisée. Inutile de le nier: se promener avec un voile dans la rue suscite des réactions hostiles. Il est sans doute aussi l'expression d'une recherche de reconnaissance, un combat culturel.

Mais le voile, et je reprends vos propres mots, n’est pas un instrument d’émancipation, lorsqu’il «rend visibles des citoyennes dans un contexte où leur identité religieuse est minoritaire et stigmatisée». Si ces «citoyennes» affirment une «identité religieuse», c’est bien parce que le voile est un étendard et non un vêtement banalisé.

Parler du voile en France et en Iran est à la fois inévitable et légitime

Enfin, vous vous dites «choquée de voir à quel point les Françaises portant le hijab sont régulièrement renvoyées à la situation actuelle de femmes dans des pays tels que l’Iran ou l’Arabie saoudite. Comme si l’esprit essentialiste de certaines et certains ne pouvait pas concevoir le fait que ces femmes étaient des Françaises à part entière sans aucun lien avec leurs coreligionnaires vivant dans d’autres pays. Comme si les actes des musulmans et musulmanes de France ne pouvaient être analysés que sous le prisme de pratiques ayant cours à l’étranger.» Et vous dénoncez les «féministes du dimanche» dont les prises de position, s’agissant du féminisme, sont à géométrie variable, voire franchement douteuses. Vous avez raison de constater qu’il s’agit en général de l’expression d’un racisme caché ou de postures politiques, au clientélisme peu recommandable.

Mais il me semble aussi que cette question («l'ineptie de la comparaison», dites-vous) ne peut être écartée aussi simplement.

La question du voile n’est pas seulement une question nationale parce que la religion, par définition, ignore les frontières des États. Il n’est donc pas choquant de comparer le port du voile, voulu, consenti, subi, affirmé, en France, en Iran, en Angleterre ou en Arabie Saoudite. En outre, mondialisation et métissage aidant, nous sommes «citoyens du monde», aussi galvaudée soit l’expression, et ne restons pas indifférents à ce qui se passe en Iran ou ailleurs. Sinon, comment expliquer notre effroi à chaque fusillade dans une école aux États-Unis?

Il est donc logique, et légitime, de faire le lien entre le voile en France, celles qui l’ôtent en Iran, et celles qui le portent en Iran en demandant qu’il soit facultatif. Et il ne nous est pas indifférent d'entendre des voix, je ne dis pas qu'elles sont majoritaires, mais elles existent, en Algérie par exemple, qui nous mettent en garde contre le voile, parce qu'il est un premier pas vers une ingérence du religieux dans la société civile.

Une femme imame serait bien plus utile au féminisme qu'une femme voilée

Il est temps de conclure. Pour moi, prétendre que le voile est compatible avec le féminisme relève d’un sophisme, certes sophistiqué, mais d'un sophisme tout de même. Rien dans ce tissu ne permet à une femme d’accéder à l’égalité avec un homme. Il serait sans doute plus simple de dire que le voile islamique n’a rien à voir avec le féminisme, rien à voir avec la mode, mais qu’il peut aussi être une manière de s’affranchir d’une pression communautaire et religieuse, en obtenant temporairement le droit à l’indifférence. Ce qui n’est pas très satisfaisant mais permet de l’envisager comme une transition. Car le jour où le voile sera féministe, ou accessoire de mode, il cessera d’être un uniforme. Une possibilité et non une obligation. Non plus un entêtement car le voile est devenu, à force, un refus, une résistance. Terrible défaite des Lumières que cette transformation d’un symbole d'inégalité en symbole de liberté.

Gardons l’espoir de sa banalisation. Un jour, parce que ses opposants auront renoncé, le voile tombera de lui-même. Il sera porté le jeudi ou le samedi, une semaine sur deux, ou durant un mois, trois heures par an. Il deviendra accessoire, dans tous les sens du terme. Un imam progressiste portera le voile. Des féministes musulmanes, de vraies féministes musulmanes, se battront pour devenir des imames. Ce serait un remarquable exemple d'égalité. Alors, ce que la bigoterie aura perdu, la liberté des femmes l’aura gagné. Ce jour-là, le voile sera peut-être compatible avec le féminisme.

En attendant ce jour, vous aurez constaté nos désaccords. Mais, au moins, nous pouvons discuter sans hausser le ton, et c’est déjà beaucoup. Merci.

Jean-Marc Proust Journaliste

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