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Syrie: sept ans d'impuissance de la diplomatie mondiale

Temps de lecture : 8 min

Créée au sortir de la Seconde Guerre mondiale pour «préserver les générations futures du fléau de la guerre», l’Organisation des Nations unies a montré, en Syrie, les limites de son fonctionnement.

Des diplomates durant un Conseil de sécurité à l'ONU à propos de la situation en Syrie, le 12 mars 2018, à New York. |
Spencer Platt/ GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
Des diplomates durant un Conseil de sécurité à l'ONU à propos de la situation en Syrie, le 12 mars 2018, à New York. | Spencer Platt/ GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Sept ans de guerre, plus de 350.000 morts, des millions de déplacés, et pas le moindre signe de paix à l’horizon alors que la guerre en Syrie rentre aujourd'hui dans sa huitième année. Ces dernières semaines, le spectacle de l’agonie des civils cernés dans l’enclave rebelle de la Ghouta orientale s’est une nouvelle fois déroulé sous les yeux impuissants de la communauté internationale. Depuis 2011, chaque nouvelle offensive meurtrière, chaque massacre, est une illustration supplémentaire de l’échec cuisant de la diplomatie dans ce conflit.

Une communauté internationale discréditée

«Il y a un échec flagrant de la diplomatie et des organisations internationales dans le conflit syrien, notamment celle des Nations Unies, mais aussi des organisations régionales, comme la Ligue arabe. L’impunité totale durant cette guerre pose un réel défi aux cadres diplomatique et juridique définis à l’échelle internationale. Tout ce qui a été construit depuis la Seconde Guerre mondiale en matière de droits, de conventions, et de mécanismes de condamnation et de jugement sera désormais plus que jamais remis en question», constate le politologue Ziad Majed, auteur de Syrie, la révolution orpheline.

En 2013, un tournant dans le laisser-faire est franchi après l’utilisation avérée de gaz sarin dans la Ghouta orientale par le régime syrien. Les Occidentaux avaient prévenu les belligérants que le recours aux armes chimiques entraînerait une riposte armée. Les États-Unis renonceront au dernier moment à intervenir militairement en Syrie, lâchant dans ce dessein l’allié français, et achevant de discréditer la communauté internationale et ses institutions dans la gestion de ce conflit.

Fiasco libyen, souvenir de l’enlisement irakien, nécessité d’aboutir à un accord nucléaire avec l’Iran, l’heure des interventions étrangères musclées au Moyen-Orient semble, pour l’instant du moins, révolue.

«C’est un concours de circonstances très malheureux pour les Syriens, c’était un très très mauvais timing», lâche un diplomate au fait du dossier.

Cette reculade de la première puissance militaire mondiale a offert un nouveau blanc-seing au régime syrien et à ses alliés. Quelques mois plus tard, la montée en puissance de l’organisation État islamique en Syrie, la série d’attentats perpétrés en Europe, les égorgements médiatisés de journalistes étrangers en Syrie, ont détourné pour de bon l’attention des puissances étrangères d’une rébellion de plus en plus gangrénée par l’extrémisme.

Comment en est-ton arrivé là? L’incapacité collective à stopper le bain de sang syrien tient avant tout à la pugnacité du régime syrien lui-même, déterminé à se maintenir au pouvoir par tous les moyens –y compris le massacre de sa propre population.

Onze veto russes

Mais Bachar el-Assad n’aurait pas pu tenir cette posture intransigeante sans le soutien indéfectible de l’Iran et de la Russie. La stratégie jusqu’au-boutiste du régime et de ses alliés n’a souffert d’aucune hésitation.

En 2011, dès les premiers signes d’une révolte qui devait se transformer en une révolution d’une ampleur historique, la machine à répression baasiste s’est enclenchée en parallèle avec la même vigueur.

En même temps, au Conseil de sécurité de l’ONU, Moscou s’est employé dès les premières semaines à bloquer toute tentative de juguler la fureur meurtrière de son allié.

Le 4 octobre 2011, les Russes et les Chinois opposent leur premier veto à un projet de résolution réclamant des «mesures ciblées» contre le régime après la répression sanglante de manifestations pro-démocratie. Par la suite, Moscou rejettera systématiquement et à onze reprises les propositions visant à condamner les exactions commises contre le peuple syrien.

Les rares cessez-le-feu et résolutions humanitaires votées à l’unanimité, se retrouvent la plupart du temps vidées de leur contenu coercitif dans leur version finale. «La plus récente, la 2401, a dû être très générale pour pouvoir passer, et souvent ces textes allégés ne sont même pas appliqués», déplore un proche observateur des négociations.

Le texte adopté le 25 février dernier exigeait l’arrêt immédiat des combats et l’instauration d’une trêve humanitaire de trente jours en Syrie. Celle-ci est restée lettre morte, tandis que la moitié des 1.230 civils tués depuis le 18 février par le régime de Bachar el-Assad dans la Ghouta orientale ont péri après l’adoption du texte onusien, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

Démissions à l’ONU

Cette incapacité répétée des Nations unies à peser sur le cours des événements a poussé deux médiateurs chevronnés à la résolution des conflits à la démission. En août 2012, Kofi Annan est le premier à jeter l’éponge, six mois après sa désignation comme émissaire spécial de l’ONU.

«La militarisation croissante sur le terrain et le manque d'unanimité au Conseil de sécurité ont fondamentalement changé mon rôle», avait alors déclaré l’ancien secrétaire général des Nations unies, prix Nobel de la Paix, en rendant son tablier.

Son successeur, Lakhdar Brahimi, artisan, entre autres, de l’accord de Taëf qui mit fin à la guerre civile libanaise en 1989, en fera de même, après avoir organisé début 2014, les premières négociations directes entre gouvernement et opposition à Genève. Le 26 janvier dernier, le neuvième round de ces pourparlers, délocalisés à Vienne pour des raisons logistiques, s’achevait une nouvelle fois sans succès.

Si en février 2017, le troisième émissaire onusien, Staffan de Mistura, parvient pour la première fois à faire accepter aux différentes parties une feuille de route comprenant quatre points de discussion –une transition politique, une nouvelle Constitution, la tenue d'élections et la lutte contre le terrorisme à la demande de Damas– les pourparlers butent indéfiniment sur le sort du président syrien dont l'opposition exige le départ. Une demande inenvisageable pour la Russie et l’Iran.

Une opposition faible et divisée

L’asymétrie du rapport de force entre l’opposition syrienne et les soutiens du régime a également miné la perspective de négociations un tant soit peu équilibrées.

«Le fait d’avoir des partenaires très faibles durant les négociations a rendu difficile l’émergence de solutions diplomatiques parce qu’il est très compliqué de convaincre de négocier ceux qui savent qu’ils sont du côté des gagnants», poursuit le diplomate.

Si elles soutiennent l’opposition syrienne, les puissances occidentales rechigneront durant toute la guerre à soutenir militairement cette dernière de peur que les armes ne tombent entre de mauvaises mains.

«En 2011, on a demandé à la France d’agir. Il fallait une intervention rapide et musclée. On aurait éviter que les Syriens s’arment eux-mêmes», déplore l’ancienne porte-parole de l’Armée syrienne libre Lama Atassi.

L’opposition syrienne est aussi affaiblie par des divisions en son sein

Si le Conseil national syrien (CNS) reste le principal organe de l'opposition politique en exil, des fissures sont apparues assez rapidement entre les différents courants et idéologies qui la composent.

Ainsi, aux côtés de la Coalition nationale syrienne, basée à Istanbul, ont émergé le Comité de coordination nationale pour le changement démocratique (CCNCD) –basé à Damas et initialement favorable à un dialogue avec le régime– le groupe dit du «Caire» formé en 2012, à l’instigation des autorités égyptiennes et le groupe de «Moscou» sous tutelle de la Russie. D’autres factions comme Jaych al-Islam, d’obédience salafiste, sont directement soutenues par l’Arabie Saoudite. Des efforts d’unification ont permis la création en décembre 2015 du Haut comité des négociations, à l’instigation de Riyad, qui intègre, parmi d’autres, les groupes de Moscou et du Caire, qui faisaient jusque-là bande à part.

Cet éclatement reflète en partie les divergences des différents parrains régionaux des opposants: l’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie. L’absence d’unité des pays arabes sur le dossier syrien n’a pas non plus joué en faveur de l’opposition.

«La diplomatie de la Ligue des États arabes a échoué car ses membres n'ont pas mis en place des moyens de pression suffisants contre le régime syrien pour que celui-ci plie, la Syrie étant soutenue par l'Iran et la Russie, qui n'en font pas partie, et que l’Irak et le Liban restent globalement en retrait», analyse Julien Théron, enseignant à Science Po Paris, spécialiste en géopolitique des conflits.

Militarisation de toutes parts

Si le bruit des canons l’a emporté sur la diplomatie en Syrie, c’est aussi en raison d’une polarisation à l’extrême de la militarisation du conflit. Les armes ont afflué de toutes parts ces sept dernières années. Avec d’un côté l’arrivée sur le théâtre syrien de milices provenant d’Iran, d’Irak, d’Afghanistan et du Liban en renfort de l’armée syrienne; et de l’autre une myriade de factions rebelles, des plus modérées aux combattants djihadistes, soutenus par le Qatar, l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis, le Koweït ou encore la Turquie. Sans oublier les Kurdes qui ont instauré une zone semi-autonome, avec la création des Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition de combattants arabes et Kurdes, dont les Unités de protection du peuple kurde (YPG) constituent l’épine dorsale.

C’est dans ce contexte ultra-morcelé que la Russie, l’acteur le plus puissant sur le terrain depuis son intervention en 2015, tente à son tour, à partir de 2017, de traduire sa victoire militaire en succès diplomatique. Pour ce faire, elle décide de créer une arène de négociations parallèle, court-circuitant en cela le processus de Genève.

«Il n’y a surtout plus de volonté d’aucun des acteurs internationaux d’essayer de construire ensemble une solution. Ça n’existe plus.»

Jean-Dominique Merchet, journaliste spécialiste des questions militaires

Le premier round de pourparlers a lieu en janvier 2017 à Astana, la capitale du Kazakhstan. Sept cycles de réunions ont été organisés depuis. Leur principal accouchement fut la création en mai 2017 de quatre «zones de désescalade», à Idlib (nord du pays), Rastan (dans la province d’Homs), Deraa, au sud de la Syrie et dans la région de la Ghouta orientale, à l’est de Damas.

Si dans certains cas cet accord a permis une diminution des violences, cette relative accalmie a volé en éclat dans la Ghouta orientale où les bombardements menés par les aviations russe et syrienne ces dernières semaines ont atteint une intensité meurtrière jamais vue depuis le massacre en août 2013 au gaz sarin par le régime, qui avait provoqué la mort de près de 1.300 personnes en une seule journée.

«Les tentatives diplomatiques russes sont partiales, Moscou étant partie au conflit avec une position de soutien absolu –si ce n'est à Bachar el-Assad– au moins au régime syrien. La Russie a très vite été rattrapée par l'extrême complexité stratégique de la région. Qu'il s'agisse des heurts entre des mercenaires russes et les forces américaines, des relations israélo-iraniennes, de la question du Hezbollah, ou encore de la rivalité entre Ankara et Damas à Afrin, la Russie n'a rien pu faire, et pour cause, elle essaie de concilier des parties qui ne veulent pas l'être, en s'imposant en plus comme potentat omnipotent et impartial, ce qu’elle n’est pas», analyse Julien Théron.

Une des dernières conférences, la réunion de Sotchi le 30 janvier, a ainsi été boycottée par les groupes clés de l’opposition syrienne mais aussi les Kurdes encerclés depuis le 20 janvier à Afrin par l’armée turque sous couvert de la bénédiction du Kremlin.

De retour de la Conférence sur la sécurité qui se tient chaque année à Munich, le journaliste spécialiste des questions militaires Jean-Dominique Merchet, invité de l’émission «C dans l’air» consacrée à la Syrie, résumait en ces termes l’état des relations diplomatiques à l’heure contemporaine:

«Plus personne ne se parle. Chacun vient, assène son discours. On est dans un monde fragmenté. Il n’y a surtout plus de volonté d’aucun des acteurs internationaux d’essayer de construire ensemble une solution. Ça n’existe plus.»

Philippine de Clermont-Tonnerre Journaliste à Beyrouth (Liban)

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