Parents & enfants

Pourquoi félicite-t-on les parents pour la naissance d'un enfant?

Temps de lecture : 6 min

La formule rituelle «félicitations», que l’on utilise sans y penser, exprime bien plus que la joie ressentie lors d'une naissance.

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Félicitations? Bravo? Bon courage? | Marvelmozhko via Pixabay CC0 License by

«Félicitations aux jeunes parents et aussi aux grands-parents!» Cette phrase, vous l’avez probablement déjà entendue ou lue sur Facebook sous la photo d’un nouveau-né rouge et fripé, et vous n’y avez pas prêté attention. Parce qu'au fond, elle est très banale: il est coutume d’utiliser cette formulation à l’annonce d’une naissance.

La réponse des grands-parents –voire du père– a parfois de quoi faire tiquer: «Merci, mais je n’y suis pas pour grand-chose!» C’est que, derrière cette expression toute faite, n’est pas seulement véhiculée la réjouissance: on y trouve aussi une idée, pas toujours consciente, de mérite et même d’approbation sociale.

Bonheur partagé

«Présenter des félicitations est une formule rituelle, de la même façon que l’on dit “bonjour” sans souhaiter une bonne journée ni parce que la journée est bonne, mais simplement parce que l’on croise quelqu’un, pour lui dire “je vous ai vu, je vous reconnais”», indique la psychosociologue Dominique Picard, entre autres auteure du Que sais-je? Politesse, savoir-vivre et relations sociales (2010, PUF). L'exclamation «veut essentiellement dire que l’on participe au bonheur d’autrui».

C’est vrai, l’étymologie du terme «félicitations» convoque le bonheur, la félicité. En latin, rappelle Laurence Brunet-Hunault, maîtresse de conférences en linguistique et sémiologie, felicitare signifie «rendre heureux» et felicitas veut dire à la fois bonheur et chance. Felicitas est aussi le nom d’une déesse de la mythologie gréco-romaine, celle de la fertilité et des événements heureux.

«En fait, quand on offre ses félicitations à quelqu’un, poursuit la linguiste, on lui dit qu’on est heureux avec lui, on se joint à son bonheur. Offrir ses félicitations lors d’une naissance, c’est ainsi participer au bonheur des parents, à la joie que suscite la fécondité et la fertilité dont le couple a eu la chance de bénéficier.»

Reproduction des richesses

Reste à savoir de quel bonheur on parle. Aux XVIIIe et XIXe siècles, période dont est spécialiste l’historienne Emmanuelle Berthiaud, on rendait visite à l’accouchée pour exprimer notamment «la joie d’accueillir un enfant, perçu comme un don de Dieu et un fidèle de plus à baptiser». On ne se réjouit pas tant de la naissance d’un individu que de la perpétuation de la communauté, voire de l’espèce.

La pratique de la couvade rituelle, attestée dans certaines sociétés rurales occidentales jusqu’à l’époque moderne –et qui n’a rien à voir avec la prise de poids possiblement accompagnée de nausées des futurs papas pendant la grossesse, conduisait parfois à ce que «l’homme se mette au lit à la place de sa femme pour recevoir les félicitations. Cela permettait aux deux parents de s’associer pour présenter l’enfant à la parenté, montrer la lignée qui se perpétue: un nouvel enfant qui naît, à une époque de forte mortalité infantile, était une chance», ajoute Emmanuelle Berthiaud.

Comme le signale Charlotte Debest, auteure de l’ouvrage Le choix d’une vie sans enfant (Presses universitaires de Rennes, 2014), «la fertilité apporte la richesse: pendant longtemps, avoir des enfants était une richesse matérielle pour les plus pauvres, puisqu’ils allaient eux aussi travailler, aux champs par exemple, et une richesse symbolique pour les très riches, puisqu’ils permettaient de faire perdurer la descendance».

Épreuve vitale

Emmanuelle Berthiaud rappelle que se rendre au chevet de la parturiente revenait aussi à «féliciter la mère d’avoir surmonté cette épreuve»:

«Les félicitations sont à la mesure de l’attente: elles ont un aspect joyeux, puisque l’on accueille un nouvel enfant, et traduisent aussi un soulagement après une angoisse, puisque l’accouchement reste un phénomène périlleux. Même aujourd’hui, alors que la mortalité en couches et la mortalité périnatale sont rares, on ne sait jamais ce qui peut arriver.»

C’est d’ailleurs pour cela, fait remarquer la sociologue Charlotte Debest, que l’on demande encore, à l’annonce d’une naissance, si tout va bien pour la maman et le bébé, voire que les parents anticipent eux-mêmes la question et proclament que tout s’est bien passé.

Les félicitations sont une réminiscence de cet enjeu de vie ou de mort, même s'il est moins prononcé qu’auparavant dans les pays occidentaux (et heureusement!). C’est un peu comme si l'on disait «Ouf!».

Travail accompli

Voir l’accouchement comme une épreuve est peut-être aussi ce qui pousse les pères recevant des félicitations à affirmer qu’ils n’ont pas accompli grand-chose, le terme d’épreuve faisant penser à un exercice scolaire ou à une compétition sportive. Comme s’il fallait avoir fait des efforts pour récolter et surtout mériter des félicitations.

«Sachant que l’infertilité masculine est associée à l’impuissance, avoir une femme qui engendre revient à avoir réussi à la féconder», expose Charlotte Debest. Pas étonnant qu’avoir un enfant, pour un homme, «c’est aussi renvoyer aux employeurs et à l’entourage le signe d’une certaine maturité».

Féliciter quelqu’un revient à reconnaître le travail accompli, au sens obstétrical mais aussi plus général, à sa juste valeur. À ce titre, il est intéressant de noter que l’«on parle aujourd’hui de “métier de parent”, relève la sociologue. Derrière ce vocabulaire, il y a l’idée que l’on a obtenu un diplôme, que l’on a été recruté pour être des bons parents, les institutions étant là pour expliquer comment bien éduquer un enfant».

En somme, les félicitations viennent valider l’examen d’entrée dans la vie de parents (et de grands-parents). Peu importe que l’accouchement ait été harassant ou rapide et sans douleur, que la femme ait accouché par voie basse ou ait eu une césarienne, que son conjoint ou sa conjointe ait été à ses côtés ou non: l’important, c’est le résultat, bien plus que la façon dont l’épreuve s’est déroulée.

Approbation publique

«Dans les synonymes, on voit que le terme “félicitations” est équivalent à “bravo”, interjection marquant la satisfaction, l’approbation, voire l’enthousiasme, souligne également Laurence Brunet-Hunault. Il ne s’agit plus seulement de joindre sa joie à celui ou celle que l’on félicite, mais de lui dire qu’on est content de lui ou d’elle, ou encore de dire à l’autre que l’on approuve ce qu’il ou elle vient de faire» –un peu au même titre que l’obtention des félicitations d’un jury.

Si l’on continue l’examen des synonymes de «félicitations», on tombe sur «hourra»:

«Ce terme est la manifestation de la joie des spectateurs devant les bonnes performances de quelqu’un ou devant quelque chose qui leur procure de la joie, du bonheur. Il introduit un déplacement: celui de l’acclamation. On retrouve dans ce terme l’approbation, comme pour “bravo”, mais on lui adjoint la notion de publicité: on sort de la sphère privée pour aller vers la sphère publique», pointe la linguiste.

En écrivant par exemple «félicitations» sur les réseaux sociaux, «il s'agit de marquer notre approbation par des acclamations –“hourra”, “bravo”– face à sa réussite, sa performance». Faire un enfant devient ainsi un succès, une réussite qu’il convient d’applaudir et de louanger –tout comme l’indicateur de fécondité est un objet de rengorgement national.

Glorification sociale

«Les rituels profanes pratiqués dans les relations sociales ont pour fonction principale de rappeler l’existence du groupe social au yeux de ses membres. C’est dans ce but qu’on utilise un langage codifié adapté à chaque circonstance –comme employer spécifiquement le terme de “félicitations” pour une naissance–, qui est compris par tous les membres du groupe, relate Dominique Picard. Incidemment, on montre aussi qu’on partage les mêmes valeurs, comme celle de considérer qu’avoir des enfants est une bonne chose.»

Dans le fond, «il est vrai que les moments dans lesquels on félicite les individus, la naissance et le mariage, sont des moments qui glorifient la famille», observe-t-elle. Féliciter quelqu’un pour la naissance d’un enfant, c’est donc faire de ladite naissance «un critère de réussite sociale», précise Charlotte Debest. En miroir, on retrouve l’idée que «ne pas vouloir d’enfant, dans notre société, reste suspect et appelle un certain jugement négatif».

Que ce soit pour un mariage ou une naissance, «on vous souhaite du bonheur évidemment, mais on vous félicite aussi de faire partie de la norme sociale», détaille Laurence Brunet-Hunault. «C’est une façon de rappeler les normes, admet Dominique Picard. Le savoir-vivre reflète un ordre social qui est assez traditionnel, où tout le monde est à sa place. L’évolution “normale"” est de grandir, de fonder sa propre famille, d’avoir des enfants…»

Présenter ses félicitations est loin d’être un banal acte de politesse vide de sens; à chacun et chacune de l’interpréter à sa guise.

Daphnée Leportois Journaliste

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