Culture

Il faut se résoudre à laisser Cantat chanter en paix

Temps de lecture : 4 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Que cela nous plaise ou non, que l'on trouve cette attitude regrettable ou déplacée, c'est le droit le plus absolu de Cantat que de se produire en public.

Bertrand Cantat en concert à La Rochelle, le 1er mars 2018 | Xavier Leoty / AFP
Bertrand Cantat en concert à La Rochelle, le 1er mars 2018 | Xavier Leoty / AFP

Le bonhomme ne m'est pas sympathique, il ne me l'a jamais été.

Au temps de sa splendeur, quand Bertrand Cantat officiait au sein de Noir Désir, je trouvais ses paroles bêtement adolescentes, empreintes d'un lyrisme boursouflé qui le faisait ressembler à un Lautréamont de supérette. Sa musique ne me parlait pas plus: elle m’apparaissait comme une pâle réplique de ces groupes britanniques auxquels Noir Désir aurait tant voulu ressembler, Joy Division ou Echo and the Bunnymen.

Et puis il y a eu le drame de Vilnius, la dispute, les coups, l'homicide, le procès, la prison, l'exécution de la peine puis la remise en liberté, les nouveaux enregistrements discographiques, la première tournée dans l'indifférence générale, l'album, la une des Inrocks et maintenant la seconde tournée, qui s'apparente de plus en plus à un chemin de croix, avec les manifestations de protestation devant les salles de spectacle, les hurlements, les clameurs indignées de la foule, l'exaspération du chanteur, ses mises au point, et le parfum de souffre qui entoure désormais chacune de ses apparitions.

Libre de se produire en public

Alors oui, dans l'absolu, on eût préféré que par décence, par souci de ménager la famille et les amis de Marie Trintignant, par simple bon sens, il s'abstint de se produire en public, qu'il continuât à vivre sa vie d'artiste par le seul enregistrement de disques, qu'il optât pour la discrétion et une certaine forme de réclusion, ce silence médiatique dont il nous semblait qu'il était la seule réponse à adopter au regard de son comportement passé.

Il n'a pas choisi cette voie-là. C'est son droit le plus absolu. Rien ne nous autorise à remettre en question cette décision, aussi scabreuse peut-elle nous apparaître. Rien. Ni nos petites indignations personnelles, ni même notre légitime dégoût. À partir du moment où jamais, dans son spectacle, d'une manière ou d'une autre, il ne salit la mémoire de Marie Trintignant, se permet de revisiter son histoire personnelle ou revendique le droit de frapper sa compagne pour régler une dispute conjugale, il demeure absolument libre de se produire en public.

Personne ne force à aller l'écouter, personne n'oblige les gens à remplir les salles où il apparaît, personne n’exerce son autorité de tutelle pour que la population soit contrainte à l'entendre chantonner ses refrains. Personne. Chacun selon son envie, au terme d'une réflexion qui n'engage qu'elle, en toute conscience, peut ou non acheter un billet de l'un de ses concerts. Cela se nomme la démocratie, cela s'appelle la liberté de pensée et cela ne se discute pas.

Croyance en la justice

Il nous appartient de rester assez fort dans notre croyance en la justice pour s'abstenir de toute velléité qui consisterait à réduire Cantat au silence. Que cela nous plaise ou non, que l'on trouve sa peine d'emprisonnement trop légère, que l'on s'offusque de l'avoir vu si vite remis en liberté, ne pèse rien face à l'obligation qui nous est faite de respecter cette décision de justice et ses conséquences.

La justice n'est pas là pour apaiser la soif de vengeance de la population. Elle n'est pas là pour contenter nos appétits primaires. Elle n'est pas là pour rendre un verdict qui plairait à la nature animale de notre cœur. Elle n'a pas vocation à servir de défouloir à cette haine tranquille qui parfois nous habite face à des comportements qui, par leur violence, par leur outrance, peuvent nous révulser.

Elle est là pour dire le droit et seulement le droit.

Poujadisme sentimental

Il n'existe rien de plus méprisable, de plus abject, de plus putassier que dans pareils cas, on se prévale d'une sorte de morale transcendantale qui supplanterait ainsi la justice des hommes, de se draper dans le manteau de cette vertu blessée pour instaurer un nouvel ordre moral qui prendrait comme pilier non plus le code civil et ses articles de loi mais les humeurs de notre cœur, lequel, quand il s'agit d'affaires de violence, s'égare bien souvent dans la nuit sanglante de ses emportements indignés.

S’approprier la douleur d'une tierce personne avec laquelle on n'entretient aucun lien pour asseoir sa morale personnelle et trouver une consolation à son cœur prétendument mortifié est du poujadisme sentimental, du révisionnisme humanitaire, de cette mélasse dont naguère on se servait pour couper des têtes et jubiler devant le sang versé, en se disant que la justice avait été rendue et bien rendue.

Il faut absolument résister à cet air du temps, au jugement de la rue, à la vindicte orchestrée par quelques mouvements de pensée qui voudraient s’approprier le droit de juger, de trancher, de dire le mal et le bien selon des critères qui bafoueraient les fondements même de notre société voire de notre civilisation toute entière. Il faut résister à cet appel au sang qui répondrait au sang comme seule réponse à la folie des hommes, à cette surenchère dans la quête d'une pureté qui par essence resterait inassouvie tant l'homme, par sa nature, a l'occasion de trébucher et de se fourvoyer. On ne sera jamais assez pur pour l'être tout à fait, et à partir de là, on s'exposera tôt ou tard à être montré du doigt, jugé en place publique et condamné aussitôt, dans l'emportement de passions aveugles.

Ce nouveau populisme moral, cette appétence à vouloir se passer des tribunaux pour dicter la conduite des hommes et des femmes, cette propagation de la terreur qui se répand à travers les réseaux sociaux, est un poison mortel qui dans d'autres circonstances amènerait l'humanité au bord du précipice.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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