Économie / Culture

Comment la science-fiction nous aide à comprendre l'économie

Temps de lecture : 7 min

Loin d'être des échappatoires, la SF et la fantasy nous permettent d'affronter nos peurs modernes.

Distopie | cpmacdonald via Pixabay CC0 License by
Distopie | cpmacdonald via Pixabay CC0 License by

Cyberespace. Le concept est né en 1984, avec le roman Neuromancien de William Gibson, et il est presque aussitôt entré dans le langage courant. Ce jeu de mot, tiré de la notion de «cybernétique» inventée par Norbert Wiener, est aujourd’hui synonyme du monde intérieur de nos ordinateurs connectés –cet espace numérique où nous nous réunissons pour discuter, jouer et partager d’intimes secrets.

Le terme «cyber» fait lui aussi partie du langage politique moderne; on l’utilise à toutes les sauces, de la guerre numérique à la collecte de renseignements en ligne. On oublie souvent que Neuromancien ne parlait pas uniquement de l’avenir de l’informatique: il racontait un monde où les mégacorporations technologiques ont pris le contrôle de notre vie quotidienne.

Mesure de la gravité des événements réels

Voilà bien longtemps que la science-fiction nous propose une lecture critique de la technologie et qu’elle invente un vocabulaire permettant d’évoquer ses conséquences les plus inquiétantes. Mais notre peur de nous faire voler nos emplois par des robots –ou celle de voir des mégacorporations nous transformer en consommateurs-automates– se fonde sur une angoisse beaucoup plus terre à terre: le manque d’argent. La SF se fait de plus en plus souvent l’écho de cette anxiété propre à l’époque. Pour les personnes en proie à la peur de la pauvreté, ou tout simplement désemparées face à l’économie postmoderne, des œuvres comme Game of Thrones, Black Panther et Infomocracy sont les Fables de La Fontaine du XXIe siècle.

En 2011, HBO diffuse la première saison de Game of Thrones, basée sur la série de romans Le Trône de fer, de George R. R. Martin. Dans une interview accordée au magazine Rolling Stone en 2014, Martin affirme avoir été inspiré par les zones d’ombre du Seigneur des anneaux, ces détails que J. R. R. Tolkien avait omis de décrire –parmi lesquels la «politique fiscale d’Aragorn». Les romans avaient déjà beaucoup de succès à l’époque, mais la série télé a propulsé cet univers au rang d’obsession planétaire. Les téléspectateurs ont parfaitement compris la pique allégorique que contient la devise de l’avide famille Lannister: «Un Lannister paie toujours ses dettes». L’or, les divisions de classe et l’oligarchie ont mis le continent fantastique de Westeros à feu et à sang.

Edd Finn dirige le Centre pour la science et l'imagination à l'Université d’État de l’Arizona, ainsi que Future Tense, un partenariat entre cette université, Slate.com et New America. Le chercheur estime que les mondes fantastiques ne sont pas des échappatoires, bien au contraire: selon lui, nous les utilisons pour affronter nos peurs.

Game of Thrones serait devenu «un outil de mesure de la gravité des événements réels, qui nous permet de déterminer si nous devons nous inquiéter ou non». Les monarques assoiffés de sang de Westeros «nous fournissent un ensemble de métaphores partagées, que nous pouvons mobiliser pour évoquer des sujets complexes de manière accessible». Nous ne regardons pas Game of Thrones pour échapper à nos problèmes: la série nous permet justement de mettre le doigt sur ce qui fâche –ce qui explique pourquoi les références à Westeros sont désormais légion dans les discours des commentateurs et des décideurs politiques.

Puissantes métaphores

La Mère des Dragons est une métaphore économique parmi tant d’autres; notre pop culture en regorge. Hunger Games met en scène une dystopie inspire par la Grande Dépression, où des élites obsédées par les médias tourmentent des pauvres en proie à la famine. L’une des meilleures séries télé SF de notre époque, The Expanse, a pour sujet central une guerre des classes au cœur de la ceinture d’astéroïdes. Le nouveau film du réalisateur indépendant Boots Riley, Sorry to Bother You –qui vient d’être présenté au festival de Sundance, raconte l’histoire d’un opérateur télémarketing chargé de vendre des contrats de servage aux clients de son entreprise.

Et si vous vous réfugiez dans l’univers des super-héros pour trouver un peu de réconfort, peine perdue: pour Black Panther, les questions de politique commerciale sont un enjeu de première importance.

Ce n’est bien évidemment pas la première fois que la fantasy et la science-fiction s’attaquent à des problématiques économiques. Le premier Blade Runner, sorti en 1982, mettait en scène une récession cauchemardesque et sans fin. Dans les années 1950, les protagonistes de la célèbre série de romans Fondation d’Isaac Asimov sauvaient la galaxie à l’aide de programmes économiques adaptés. La peur de l’automatisation –qui verrait les humains remplacés par des ouvriers robotiques– date de la naissance du genre: le terme «robot» a vu le jour dans la pièce de théâtre R.U.R. (1921) de Karel Capek, qui raconte une révolte d’ouvriers automates.

La crise financière de 2008-2009 a toutefois insufflé un nouveau sentiment d’urgence à ce genre littéraire. Ce krach s’est mué en puissant symbole pour les créateurs contemporains, comme le fut la bombe atomique pour les écrivains des années 1950.

En 2008, après avoir travaillé pour plusieurs ONG sur le territoire chinois, le romancier Max Gladstone est rentré aux États-Unis. Il m’a dit avoir eu «l’impression que la valeur du monde était en train de s’évaporer. Lehman Brothers était parti en fumée, et ses ruines calcinées suscitaient une forme de stupeur religieuse». Dans son premier roman, Three Parts Dead (2012), il réinvente cette crise financière sous l’angle mythologique: des juristes-nécromanciens débattent de la meilleure façon de morceler le corps d’un dieu agonisant, toute son énergie magique ayant servi à renflouer l’économie chancelante d’une métropole. «On ne peut raconter une histoire pareille de manière réaliste, affirme Gladstone. Il est nécessaire de passer par la fantasy.»

Juliette Levy enseigne l’histoire de l’économie à l’Université de Californie à Riverside. Elle a pris l’habitude d’intégrer des histoires de zombies à ses cours, et elle s’intéresse à la littérature de science-fiction –notamment Ship Breaker de Paolo Bacigalupi et Ancillary Justice d’Ann Leckie.

Ces récits prennent place dans des mondes déchirés par la famine et la guerre. Ils mettent en scène des personnages plus intéressés par leur propre survie que par la santé des marchés financiers. Levy affirme pourtant que cette SF «désenchantée» illustre «la fondation même de l’économie –autrement dit, la pénurie».

Les réserves d’eau potable, de pétrole et de nourriture sont en berne. Au fil des vingt dernières années, l’humanité en a bien pris conscience. On observe également une peur grandissante de la pauvreté: l’automatisation est en marche, et le travail humain perd peu à peu de sa valeur.

Dans le monde de Blade Runner 2049, les enquêtes de police et l’analyse des données sont confiées à des humains synthétiques, ou «réplicants», tandis que les enfants humains sont condamnés à trier les ordures dans des orphelinats-décharges.

Économistes au service de la science-fiction

Cette pénurie, «les gens la vivent jour après jour, ou ils la redoutent très souvent», qu’ils comprennent ou non les subtilités du monde économique, explique Levy. Elle estime toutefois que la SF présente souvent l’économie de manière «simpliste».

Il y a fort heureusement des contre-exemples célèbres: on sait par exemple que Stanley Kubrick a consulté Marvin Minsky, chercheur au MIT, pour élaborer l’intelligence artificielle de 2001, l’odyssée de l’espace.

Certains auteurs et auteures de science-fiction consultent des économistes pour rendre leurs univers plus cohérents –c’est mon cas. C’est aussi celui de Ken Liu, auteur du roman The Grace of Kings (2015), dont les droits ont été acquis par DMG Entertainment en vue d’une possible adaptation cinématographique. Liu explique que son approche de la construction d’univers fantastique «met généralement l’accent sur la technologie politique, les systèmes de propriété foncière et l’État administratif –problématiques en partie inspirées par la lecture des travaux de W. Brian Arthur», économiste à l'Institut de Santa Fe.

En écrivant mon roman Autonomous, je voulais explorer une réalité future dans laquelle l’automatisation susciterait la naissance d’une économie fondée sur l’indenture [un type de contrat utilisé au XVIIe et XVIIIe siècle par des immigrants sacrifiant temporairement leur liberté pour travailler au service de colons, ndlr].

Je me suis entretenue avec Noah Smith, économiste et éditorialiste pour Bloomberg. Il s’est immédiatement mis à élaborer un monde fictif, comme l’aurait fait un écrivain, et m’a recommandé d’imaginer un XXIIe siècle où l’on priverait les citoyens du droit de travailler ou d’habiter où bon leur semble, à moins de payer pour conserver ce privilège; les pauvres n’auraient d’autre choix que de vendre leur liberté en échange d’un emploi.

Je ne cherchais pas à élaborer une métaphore. Je voulais être aussi littérale que possible et montrer à quel point il serait simple de retomber dans la sauvagerie de l’économie esclavagiste. En incorporant les idées d’un économiste à mon récit, j’espérais offrir à mes lecteurs une situation crédible, qui pourrait les amener à s’interroger sur les dangers du capitalisme sans garde-fou.

Beaucoup d’économistes aimeraient jouer plus souvent les consultants pour auteur de fiction. Les physiciens adorent relever les erreurs scientifiques grossières dans les space opera; Noah Smith, lui, s’agace face à l’absence de cohérence des systèmes économiques qui peuplent notre pop culture –il critique vertement le système d’investissement de la Banque de Fer de Game of Thrones. Paul Krugman, lauréat du prix Nobel d’économie en 2008, est un grand amateur de science-fiction; il m’a dit qu’il «aimerait bien» être consulté de temps à autre pour élaborer l’économie d’un monde fantastique.

Son vœu pourrait bien être exaucé. Tant que l’économie sera au cœur de nos angoisses les plus vives, elle remplira notre imaginaire de monnaies extraterrestres et d’instruments financiers démoniaques. Peut-être ces métaphores et ces réflexions nous permettront-elles, un jour, de résoudre ces problèmes dans notre monde réel.

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