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L'Athletic Bilbao, club 100% basque, exception au foot mondialisé

Temps de lecture : 7 min

Battu 3 à 1 par l'OM jeudi dernier en 8ème de finale de la Ligue Europa, l'Athletic Bilbao va tenter de renverser la vapeur dans son antre de San Mamés. Les rouge et blanc seront portés non seulement par tout un stade –mais aussi par une région.

Le défenseur de l'Athletic Bilbao Inigo Lekue pendant un match contre Sevilla FC, le 3 mars 2018. 
Cristina Quicler / AFP
Le défenseur de l'Athletic Bilbao Inigo Lekue pendant un match contre Sevilla FC, le 3 mars 2018. Cristina Quicler / AFP

Un lion à la gueule grande ouverte, empaillé, trône dans le musée de l'Athletic Bilbao. Une référence au surnom donné aux joueurs. Le lion, l'animal que San Mamés aurait réussi à dompter. Dans le stade éponyme, le musée a été inauguré en septembre dernier.

La visite démarre par une descente en escalator dans une lumière rouge feutrée qui n'est pas sans rappeler celle d'un club pour adultes. Très vite, on comprend où l'on atterrit grâce à une vidéo projetée sur sur un mur, montrant les images de l'annonce de la création de l'Athletic en 1898. Athletic, un nom pas très basques, dû à l'influence des marins anglais qui ont importé ce sport dans la région.

Le directeur sportif du club, José María Amorrortu, en bon guide, conte cette anecdote: «Les couleurs du maillot –rouge et blanc– proviennent d'ailleurs d'un voyage en Angleterre. La direction était partie y acheter des maillots bleu et blanc, les couleurs de l'époque, mais il n'y en avait plus. Ils sont donc revenus avec le rayé rouge et blanc.»

Trophées, premiers ballons, maillots, photos, histoire politique, partition de l'hymne, tout rappelle la glorieuse épopée du club. Une épopée à laquelle Amorrortu a largement contribué en tant que joueur (1976-1981), entraîneur (1995), directeur du centre de formation (1994-2001), puis directeur sportif (depuis 2011).

«Ici on a un des premiers titres, une coupe en 1905. L'Athletic avait à peine 10 ans. Et ainsi s'est construite cette belle histoire, à travers le temps, avec beaucoup d'aléas, comme la guerre civile en Espagne... C'est un musée où l'on retrouve toute l'histoire du club. C'est plus qu'une succession de repères, c'est un sentiment. Celui d'un peuple, qui développe une idée à travers le football. C'est quelque chose d'intime et personnel.»

Cette idée, bien sûr, c'est l'identité basque.

Un des premiers centre de formation en France

Treize ans après sa création, en 1911, le club décide de n'accepter dans son équipe que des joueurs du Pays basque. En fin de visite, une impressionnante fresque compile tous les visages des joueurs ayant porté la tunique rayée rouge et blanc, dont l'actuel président Josu Urrutia (joueur de 1988 à 2003). Comme s'ils ne formaient qu'une seule équipe, ils couvrent trois murs, sur près de 15 mètres de long.

«Plus qu'une photographie, cette vision panoramique montre tous les joueurs que l'Athletic a eu dans son histoire. Nous sommes fiers de pouvoir rivaliser avec les autres à travers cette philosophie. C'est dur, avec la mondialisation et autant de concurrence, de pouvoir former des joueurs qui concourent au plus haut niveau.»

Visionnaire, l'Athletic Bilbao inaugure dès 1971 un centre de formation à Lezama, sur les hauteurs de la ville –à titre de comparaison, celui de Nantes, une référence en France, ne s'est ouvert qu'en 1978. Pour mieux entretenir son particularisme, l'Athletic a très vite misé sur les générations futures. Là, cohabitent les jeunes pousses et l'effectif professionnel. Dans les buts brille alors José Ángel Iribar. Gardien recruté à 19 ans, en 1962, il ne quittera plus jamais le club. Cinquante-cinq ans pendant lesquels il a été joueur (614 matches entre 1962 et 1980), entraîneur et désormais ambassadeur.

Lezama est pour lui un tournant dans l'histoire du club:

«Nous sommes différents, et même uniques. Nous rivalisons avec les plus grands, et de manière très digne. Huit championnats, vingt-cinq coupes avec la dernière Supercoupe contre le Barça de Messi. En un sens, nous sommes une référence, mais nous ne sommes pas là pour donner un exemple. Nous sommes dans l'idée de travailler au quotidien. Si quelqu'un veut voir comment on travaille, il peut venir.»

«Tous les enfants qui naissent ici connaissent l'Athletic»

Depuis la création de la Liga en 1928, l'Athletic Bilbao est le seul club, avec le Real Madrid et le FC Barcelone, à ne jamais avoir été relégué. Dans la ville, impossible ou presque de voir un local avec un maillot d'un des deux grands clubs du pays.

«Moi je suis né ici, dans cette ville, et j'ai grandi avec l'Athletic... Tous les enfants veulent jouer dans ce club. Leur rêve, c'est de porter notre maillot», explique Amorrortu. Presque une exception, à l'heure où les supporters de tous les clubs en Europe pointent du doigt les joueurs qui n'auraient pas plus d'amour que ça pour leurs couleurs.

«Il est certain que nos joueurs ont une fierté à porter ce maillot, comme je l'avais à mon époque, assure aussi Iribar. Ils savent aussi qu'ils auront plus de chances de jouer en 1ere division ici, car il n'y a pas la concurrence de joueurs étrangers.»

Pas de joueurs non-basques... mais des entraîneurs le sont, parfois. Comme le Franco-Espagnol Luis Fernandez, entraîneur de 1996 à 2000, toujours très apprécié, pour avoir notamment emmené le club à jouer la Ligue des Champions l'année de son centenaire.

Une «philosophie»

Plus étonnant, aucun statut n'affirme l'obligation d'avoir des joueurs basques. C'est juste une règle tacite. «Il n'y a rien d'écrit, affirme Iribar. Cela fonctionne ainsi car ça marche bien.» Et il ajoute, fier: «C'est un sentiment que nous partageons. C'est ancré dans notre caractère. Nous avons cette persistance, on se met un objectif et on y va. On ne se rend jamais. On essaye de gagner, contre qui que ce soit. Et parfois, on y parvient».

Symbole de cette volonté chevillée au corps, le gardien de but, champion d'Europe (1964) à seulement 21 ans, a remis les gants en 2013, à 70 ans, pour le dernier match dans l'ancien San Mamés.

«On représente comme un pays... C'est quelque chose qu'on apprend dès tout petit dans ce club. Il y a un esprit familial, beaucoup de gens aux entraînements, dans la rue... »

Aymeric Laporte

Cent ans après l'édification du premier stade, le club a construit, au même endroit, le nouveau San Mamés, passant d'une capacité de 39.750 places à plus de 53.000. L'antre accueillera des matches de l'Euro 2020. Avec quelques principes du XXe siècle, José Angel Iribar confirme que l'Athletic tente de se moderniser sans sacrifier son histoire: «À n'en point douter. Nous sommes au XXIe siècle, bien que l'on joue avec la philosophie d'autrefois.»

«Philosophie», «sentiment», des mots qui reviennent souvent dans la bouche de ceux qui évoquent la particularité de l'Athletic Bilbao. Pas de sectarisme dans la démarche. Iñaki Williams, d'origine africaine, né à Bilbao, a toujours affirmé se sentir basque. Il est le premier joueur noir à porter ce maillot. Dans l'effectif il y a aussi eu le Français Aymeric Laporte, transféré cet hiver à Manchester City. Il avait fallu remonter à son grand-père pour lui trouver des racines basques. Il a été reçu comme tel:

« Dès que je suis arrivé, ils m'ont très bien accueilli. Grâce à cet accueil, j'ai pu me sentir basque. C'est quelque chose que tu sens ou pas. Les gens t'aident à y parvenir. Ils peuvent avoir un côté fermé mais moi je suis arrivé à 15 ans, ete ils m'ont super bien reçu.»

Si le défenseur a parfois hésité à prendre la nationalité espagnole et jouer avec la Roja les matches internationaux, celui qui n'a encore aucune sélection avec les Bleus a déjà eu un apéritif de ce que représente une telle tunique, en jouant avec l'Athletic: «On représente comme un pays... C'est quelque chose qu'on apprend dès tout petit dans ce club. Il y a un esprit familial, beaucoup de gens aux entraînements, dans la rue... »

«Ce club est à nous»

Autre point essentiel dans le paticularisme de l'Athletic: son public, et, comme le dit Iribar, «sa grande fidélité». Il y a deux types de socios dans les clubs en Espagne. Dans la majorité des cas, se disent socios ceux qui sont en fait uniquement des abonnés, qui payent leur entrée au stade à l'année, sans autre droit.

Quatre clubs en Espagne offrent un statut différent: Le FC Barcelone, le Real Madrid, Osasuna et l'Athletic Bilbao. Ces quatre entités sont des associations et non des sociétés anonymes, ce qui donne des droits aux socios. Alain et Patricia le sont depuis 2011:

«Les socios, nous avons le droit de nous exprimer, explique Patricia. On a des assemblées, on peut faire des propositions, on élit le président, tout cela te fait sentir un peu plus partie du club. C'est comme une famille je crois. Les gens font partie du processus, ce n'est pas une entreprise...»

«Le club nous appartient, poursuit son fiancé. Ce n'est pas un club qui appartient à un investisseur, où demain un autre arrive, l'achète et change notre philosophie.»

La légende du club, José Angel Iribar, le confirme en évoquant sur les paroles de l'hymne du club: «Cela dit que c'est un club né du peuple, et que le peuple maintient cet esprit.»

La dernière salle du musée est un hommage à ceux qui font et sont le club. Dans ce couloir exiguë en forme de pyramide, les noms des 45.000 socios sont inscrits. Même si leur club ne peut lutter avec les mastodontes de la Liga, Alain préfère son sort:

«Les autres ne jouent pas avec les mêmes cartes. Il y a beaucoup de mérite à obtenir ce que l'on a tout en jouant seulement avec des joueurs basques. Ces dernières années, la finale de la Ligue Europa, la Coupe du Roi, le 4-0 contre le Barça en Supercoupe...»

L'avenir?

Encore qualifié cette saison pour la phase à élimination directe de la Ligue Europa, l'Athletic Bilbao pourrait bien voir sa campage 2017-2018 se terminer contre l'Olympique de Marseille ce 15 mars, après une défaite (3-1) à l'aller au Vélodrome. Calé dans le ventre mou en Liga, il n'y aura guère d'espoir d'accrocher l'Europe pour la saison prochaine. Dans le cas où le club lutterait pour son maintien, ou pire descendrait en 2ème division, une révision de la «philosophie» est-elle imaginable?

Difficile selon Iribar: «Parler du futur... Aujourd'hui je pense que ce serait compliqué. C'est très intégré chez les gens et ce serait compliqué de changer cela. Au début, on gagnait beaucoup, cela a stimulé cette philosophie.»

Et carrément impossible d'après Patricia: «Si un jour un président élu veut acheter des joueurs étrangers, là il y aura un problème. Je pense que ce n'est même pas discutable, c'est impensable...» Les socios pourraient alors envisager une motion de censure pour démettre leur président de ses fonctions. «Il y aurait sûrement un mouvement», confirme Alain.

Plus d'un siècle que l'histoire dure. José María Amorrortu espère que pendant longtemps des petits Basques viendront remplir ses terrains d'entraînement de Lezama et feront perdurer la grandeur qu'il a contribué à créer: «Ce sentiment d'appartenance nous unit. Quand tu sens que quelque chose t'appartient, tu le défends, tu veux lui donner le meilleur de toi-même...»

Antonin Vabre

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