France

«Le syndrome de la chouquette», ou la mise en scène de la vie quotidienne au bureau

Temps de lecture : 12 min

Le monde de l'entreprise regorge de pratiques sociales et d'interactions interpersonnelles si ridiculement codifiées qu'il vaut mieux les examiner au prisme de l'humour.

Illustration Matthieu Chiara
Illustration Matthieu Chiara

Notre collaborateur Nicolas Santolaria publie ce 15 mars 2018 Le syndrome de la chouquette ou la tyrannie sucrée de la vie de bureau, aux éditions Anamosa. Sur un ton humoristique et avec distance critique, le journaliste y décrypte les rites de l'entreprise, de la machine à café aux pots de départ, en passant par les récits de vacances et l'arrivée du stagiaire.

Nous publions ci-dessous cinq de la cinquantaine de chroniques, issues du journal Le Monde, compilées dans l'ouvrage.

L’ascenseur ou le monde du silence

En entreprise, il existe un lieu tout à fait particulier, ou plutôt un non-lieu échappant en partie aux règles en vigueur dans le reste des espaces communs: l’ascenseur. Dans de nombreux immeubles de bureaux, il dessert des étages abritant des sociétés diverses, qui n’ont le plus souvent rien à voir entre elles. Il est donc le théâtre d’une promiscuité forcée, où les seuls échanges se limitent à dire «bonjour», «au revoir». Avec un peu de chance, vous pourrez entendre un prolixe «vous allez à quel étage?». Mais, sauf cas exceptionnel (panne, présence d’un harceleur sexuel ou descente avinée après un pot de bureau), l’effusion communicationnelle s’arrêtera là.

Tout n’est par la suite que vide paroxystique, attente interminable, silence pesant. Un silence qui est, à lui seul, révélateur de l’absurde de l’entreprise. Par sa scénographie particulière, l’ascenseur pousse en effet jusqu’à l’épure, presque l’abstraction, la réalité de la condition salariale, où, en quelque sens que l’on retourne le problème, il s’agira toujours de la même chose: rester figé des heures durant dans un espace parallélépipédique où la vie ne tient qu’à un fil.

Si l’on y regarde de plus près, le quotidien du bureau n’est rien de plus qu’un immobile et interminable voyage en ascenseur, auquel on a adjoint toute une dramaturgie pour faire passer le temps. Là où l’ascenseur diffère justement du reste du temps productif, c’est par son absence notable de comédie. Les acteurs ne sont pas encore entrés en scène. Ils sont dans les coulisses, scrutant d’un œil soupçonneux leur nœud de cravate ou l’uniformité de leur fond de teint dans le miroir de l’habitacle.

Lorsqu’il est seul, le salarié pourra aller jusqu’à se percer un point noir ou sentir fugitivement ses dessous-de-bras, pour bien vérifier que l’écosystème de ses aisselles est sous contrôle depuis qu’il utilise un déodorant «fraîcheur 48 heures» à l’aloé véra. Puis, dès que quelqu’un d’autre fait son entrée dans ce transport en commun vertical, la situation se fige, comme sur une scène de crime. Les sourires sont à ce point crispés qu’on a le sentiment d’avoir affaire à des condamnés tenus en joue par un peloton imaginaire.

Ce monde du silence, où personne ne se parle mais où tout le monde s’observe, est si fascinant, ses mœurs si peu étudiées, qu’il aurait pu tout à fait servir de territoire d’exploration à Jacques-Yves Cousteau, s’il avait pu y garer sa Calypso.

Tout, dans l’ascenseur, semble en effet plus intense. Comme il ne s’y passe rien, les détails vous sautent à la figure avec une force décuplée. Les poils sur les oreilles d’un collègue, la tache de ketchup au retour de la cantine sur un chemisier, le badge de soutien à Jean-Luc Mélenchon, tout semble s’y manifester en surbrillance. L’ascenseur est une proposition existentielle à ce point radicale qu’elle a suscité ses propres groupuscules réactionnaires: ils prennent l’escalier, et vont même jusqu’à y organiser des courses interentreprises. Les fous.

Le tabou des besoins physiologiques

Il est des sujets sensibles (et propices aux dérapages) qu’il faut néanmoins avoir le courage d’aborder. Ainsi en va-t-il de la gestion des toilettes en entreprise. Nous sommes là face à un tabou comportemental quasi absolu, une activité entourée d’autant de mystère que la fabrication du Coca-Cola ou la mise au point des fusées V2.

On ne parle pas, bien entendu, de la petite miction toute simple qui va généralement de soi, mais de problèmes de transit beaucoup plus lourds, qu’il y aurait urgence à régler dans l’enceinte professionnelle. Ceux-ci pouvant éventuellement survenir au retour d’un repas un peu trop arrosé, où le combo pichet de côtes-du-rhône + bœuf en daube + île flottante au caramel aurait soudain produit son œuvre laxative. Là, une sorte de gêne indicible s’empare du salarié.

Derrière la façade publique de cette unité productive empourprée, une lutte s’instaure entre les besoins physiologiques immédiats et le désir de rester cet hologramme post-biologique parfait, qui fait ressembler chaque réunion à une pub pour les déodorants Mennen. Corps domestiqué, corps encravaté, corps condamné à la gestion optimale de ses effluves: depuis l’invention du tertiaire, l’entreprise se vit essentiellement sur le mode de la rétention.

Héritage bourgeois du XIXe siècle, cette répression des humeurs corporelles culmine au moment de soulager un besoin éminemment légitime. En effet, malgré un discours managérial centré sur le lâcher-prise, personne n’ose partir aux toilettes avec sa bande dessinée de Bastien Vivès sous le bras et la ferme intention d’y passer un agréable moment de détente. Bien au contraire, c’est dans le plus grand secret, comme s’il s’agissait d’un remake de l’opération Overlord, que se prépare cette migration stratégique vers les WC.

Certains, tels des commandos furtifs, changent même d’étage, de service, de bâtiment, tapissent le fond des toilettes de papier afin d’éviter les bruits susceptibles de les trahir, voire partent à l’aventure vers la Sanisette la plus proche. But de la manœuvre? Continuer à cacher aux yeux du groupe l’existence, derrière le voile pudique de la chemise Vichy, d’un système de tuyauterie interne au fonctionnement parfois chaotique. Le sujet est si sensible que certains en viennent même à faire le mort lorsqu’ils entendent des bruits de pas alentour.

Illustration par Matthieu Chiara

Une fois le salarié soulagé, reste ce moment fatidique où il faut s’exfiltrer des toilettes. Cette phase est la plus délicate, car elle peut soudain faire chuter n’importe quel individu de son piédestal hiérarchique. Poursuivi par la brise de lavande qu’il vient soudain de vaporiser dans son alcôve carrelée, votre N +1, tombant nez à nez avec un subordonné, est mécaniquement ravalé au rang d’humain, de simple humain.

Il peut alors, fait inhabituel de sa part, avoir l’envie incongrue de vous serrer la pogne, qu’il vous tend plein de sollicitude. Là, considérant que 38% des Français ne se lavent pas les mains en sortant des toilettes (étude BVA) et que 70% des microbes sont transmis par un contact manuel, vous ne savez plus très bien s’il vous faut privilégier vos perspectives de carrière à moyen terme ou votre état de santé à court terme. Vous voilà embourbé dans un cruel dilemme professionnel.

LinkedIn, le «lien faible» qui fait fort

Au cours d’une vie professionnelle digne de ce nom, il faut parfois savoir s’interroger pour aller au-delà des évidences. D’où cette question: à quoi sert vraiment LinkedIn? Personnellement, j’aurais tendance à répondre de manière un peu abrupte: à rien. Bien sûr, des centaines de personnes sont susceptibles de m’expliquer le contraire; mais je parle juste ici de la vision parcellaire, subjective et forcément un peu réductrice que je me fais de ce service.

Depuis que je m’y suis inscrit, je n’ai jamais été contacté par un chasseur de têtes qui aurait eu la bonne idée de me repérer au milieu de ces millions de profils interchangeables. Pourtant, quand vous voyez mon CV, aussi étincelant qu’une coque d’iPhone, vous vous dites sans hésiter que cela aurait déjà dû se produire. Mais non, malgré mon inscription sur le réseau social, je n’ai pas encore eu accès à la fontaine à eau d’une grande multinationale américaine.

Au lieu de cela, LinkedIn m’a fait collectionner des centaines de relations que je n’aurais vraisemblablement jamais le temps d’entretenir. On appelle ça –même si je trouve le terme affreux– les «liens faibles». Un «lien faible» est un type sorti de nulle part qui souhaite soudain être ajouté à mon «réseau professionnel». Sa profession à lui n’a pourtant, le plus souvent, pas grand-chose à voir avec la mienne, au point que ce genre de sollicitation génère un bref moment de perplexité: mais comment cet industriel de la saucisse a-t-il eu l’idée saugrenue de venir frapper à la porte de mon réseau?

Pouf, d’un simple clic, il vient s’ajouter à la longue liste des liens faibles qui s’empilent dans les soubassements de mon compte LinkedIn. Généralement, l’effusion relationnelle s’arrête là. Si ce nouveau lien faible est particulièrement actif, il pourra recommander vos compétences. Un inconnu dont le secteur d’activité n’a rien à voir avec le vôtre et qui valide publiquement votre savoir-faire, ça a toujours un petit quelque chose de surréaliste. Un peu comme si un gérant de bowling recommandait le travail d’un physicien nucléaire.

Après avoir empilé les liens faibles, vous voilà bombardé d’alertes permettant de vous tenir informé des évolutions de carrière de ces dizaines d’inconnus qui peuplent votre réseau. «Félicitez X pour son nouveau poste», «Y a modifié sa fonction actuelle», «Z a ajouté des compétences». À dire vrai, tout cela vous concerne autant que le bulletin météo de Saint-Pierre-et-Miquelon. Mais vous pouvez néanmoins envoyer un message automatisé pour signifier à vos contacts à quel point vous êtes fier d’eux (soit l’équivalent, pour la joie, des rires préenregistrés dans les sitcoms).

À partir de là, deux voies s’offrent à vous pour optimiser votre compte: 1. Foncer tête baissée dans le personal branding et devenir l’expert mondial d’un microdomaine dont tout le monde se fout (les «solutions RH à l’heure du big data»). 2. Sombrer dans la quantophrénie et vous consacrer à la démultiplication hystérique de vos liens faibles. Outil d’expression de votre profonde angoisse phallique, LinkedIn vous permettra alors de caresser la certitude fugitive d’avoir enfin le plus gros. Même si –précision importante– c’est moins la taille du réseau qui compte, que la façon dont on s’en sert.

Vendredi ou les limbes du pastis

C’est sans doute l’une des pathologies les plus courantes en entreprise. Non, on ne parle pas du terrible burn-out ni de son pendant pétrifié le bore-out (l’épuisement par l’ennui), encore moins du syndrome du canal carpien, mais d’un mal beaucoup plus répandu, bien que non répertorié par la médecine du travail: la «vendredite».

Cette atteinte se caractérise généralement par le fait que votre biorythme se retrouve surdéterminé par l’évolution du calendrier hebdomadaire. Le lundi, on a affaire à un salarié jetlagué, encore tout ébouriffé par son week-end sous la couette, passé à regarder des séries télé et à se dire que le farniente ne connaîtra jamais de fin. Cet individu est à traiter avec la plus grande douceur car il reprend contact avec le travail comme un polytraumatisé réapprend à marcher. Lentement et le plus souvent dans la douleur.

Le jour qui suit –le mardi, donc– constitue le cœur productif de la semaine. Animée d’une joie virevoltante, la particule salariale élémentaire s’unit aux autres pour organiser des réunions et se persuader que des choses importantes vont être mises en chantier. C’est à ce moment précis que l’on peut entendre des phrases définitives telles que: «c’est lancé», «on est dessus», «dès que c’est finalisé, je reviens vers toi». Cette activation fiévreuse d’une politique de grands travaux vous ayant logiquement éreinté, vous profitez de la journée du lendemain pour souffler.

Avec un peu de chance, vous vous êtes inscrit à un stage de secourisme organisé par le comité d’entreprise et vous passez l’après-midi à perfectionner l’art du bouche-à-bouche sur un mannequin en plastique. Si un collègue fait une crise cardiaque pour cause de surmenage, vous pourrez alors mettre en œuvre les gestes adéquats et lui souffler vos restes de hachis parmentier dans l’œsophage, pour lui faire passer l’envie de mourir.

Dès les premières lueurs du jeudi, vous avez déjà la tête ailleurs. Vous savez que les grands chantiers lancés le mardi patinent lamentablement, mais vous vous dites qu’il est trop tard pour entreprendre des actions d’envergure et espérer débloquer la situation d’ici à l’arrivée du week-end. Car vous êtes conscient que, demain, c’est vendredi. En conséquence, vous êtes déjà dans une logique de décélération progressive, telle une navette spatiale qui amor- cerait son entrée dans l’atmosphère.

Le lendemain, à peine êtes-vous installé à votre poste de travail que vous appuyez de toutes vos forces sur le frein. Logiquement, votre productivité chute d’un coup net. Pas besoin d’aller sur Doctissimo pour obtenir confirmation, vous êtes clairement atteint de vendredite, cette pathologie salariale qui conduit votre métabolisme à anticiper le week-end avec vingt-quatre heures d’avance. Alors que votre chef vous parle d’un dossier urgent, vous n’entendez en votre for intérieur que le tintement des glaçons annonçant l’imminence de l’apéro. Naufragé sur votre atoll de moquette, vous vous imaginez déjà en short et en chemise hawaïenne, sirotant un rhum arrangé sous les alizés du Val-de-Marne. Vous êtes un malade social épris de sa pathologie, un Robinson qui a enfin trouvé sa raison d’être: vendredi.

La technique de la chouquette

À quoi reconnaît-on aujourd’hui un vrai leader? C’est très simple: à sa capacité à articuler un discours de conquête audible avec une chouquette géante calée dans le creux de la joue. En d’autres termes, à rester à peu près crédible malgré des airs de hamster en pleine besogne. Cette aptitude à l’éloquence masticatoire est d’autant plus nécessaire que la chouquette a fait une percée spectaculaire dans les espaces de travail durant la dernière décennie.

Lorsqu’il s’agit de surligner au Stabilo le cool régnant au bureau, le «casual Friday» (cette petite décontraction vestimentaire qui fait ressembler la fin de semaine à une université d’été des Républicains) a été remplacé par le «chouquette meeting» (cette orgie alimentaire généralement matinale).

Comme bien souvent en entreprise, la chouquette est non seulement une pâtisserie constellée de petits cristaux blancs, mais également un message subliminal. Derrière le caractère décontracté de ce nouveau rituel, on voit se dessiner un rappel à la fonction nourricière de la hiérarchie. Dans une entreprise de moins en moins verticalisée, le chef, à qui il revient généralement de financer ces pâtisseries un peu collantes, réinstaure ainsi une dynamique paternaliste au travers du «chouquette management». «C’est un peu grâce à moi que tu manges, mon enfant», dit-il en substance, en mettant au milieu de la table l’opulent sachet dans lequel toutes les mains viennent se plonger.

Mais pourquoi la chouquette? À ce stade, n’ayant aucune étude scientifique pour appuyer notre réflexion, nous ne formulons que des hypothèses hasardeuses. Peut-être faut-il voir simplement la chouquette comme une madeleine encore plus générique, son puissant pouvoir d’évocation nostalgique nous renvoyant à cette période dorée de l’enfance où la boulangère nous en offrait généreusement. Mais, par son ambivalence foncière, ce geste n’aura jamais cessé de nous interroger. Est-ce réellement parce qu’elle me trouvait trop cra- quant que l’altruiste boulangère m’en tendait une à chaque visite, ou alors avec l’arrière-pensée du dealer, pour que je conduise mes parents vers ce commerce à la prodigalité intéressée?

À chaque fois que je me retrouve en présence de chouquettes, c’est donc ce sentiment de manipulation douce qui affleure à nouveau. En remontant plus loin encore, la chouquette, avec ses allures d’alcôve, évoque la chaleur utérine du ventre de la mère, ce lieu emblématique où les nutriments nous parvenaient sans effort par le cordon ombilical. Titiller ce désir régressif doit donc s’envisager, aussi, dans sa dimension fonctionnaliste.

Le «chouquette management», réactivation de lointains sentiments agréables, invite à une forme de relation au chef consentante, sans conflit, préœdipienne. Comme la carte d’un ciel artificiel, les petits picots blancs sur la pâte participent d’une géographie secrète de l’open space, une constellation enfantine sous-jacente extrêmement vaste où chacun sait qu’à tout moment, en cas de coup dur, il peut trouver du sucre. Si ce n’est pas sous la forme emblématique d’une chouquette, cela peut tout aussi bien être des crocos Haribo ou du quatre-quarts breton. Bref, un mode de résolution glycémique des tensions dans lequel, in fine, Marx aurait vocation à être remplacé par un sachet de Mars.

Nicolas Santolaria Journaliste

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