France

La France insoumise enlisée dans les neiges de l’hiver macronien?

Temps de lecture : 3 min

En réagissant à une interview d'une de ses députées, Clémentine Autain, le mouvement a révélé son surplace stratégique. 

Tracts de la France Insoumise, photographiées lors de la Convention nationale des Insoumis à Cournon d’Auvergne, le 25 novembre 2017 | Thierry Zoccolan / AFP
Tracts de la France Insoumise, photographiées lors de la Convention nationale des Insoumis à Cournon d’Auvergne, le 25 novembre 2017 | Thierry Zoccolan / AFP

L’interview de Clémentine Autain au magazine Politis n’a pas plu au sein de la direction de La France insoumise (LFI). La députée de Seine-Saint-Denis y a réafirmé son adhésion à la vision stratégique développée depuis la campagne présidentielle tout en prudemment, respectueusement et très (trop) poliment, établissant le besoin d’un dialogue avec des acteurs politiques, sociaux, médiatiques crânement boudés par LFI et Jean-Luc Mélenchon. Sans oublier d'appuyer le primat des thèmes «de gauche», progressistes dans la construction politique du mouvement de Jean-Luc Mélenchon.

«Construire le peuple» oui, mais en disant d’abord «bonjour»

On aurait tort d’opposer «construction d’un peuple» et «rassemblement de la gauche», stratégie et tactique, temps long et temps court. Si les soupes de logos n’intéressent plus les citoyens ni les électeurs de gauche, il serait faux de penser que l’entente minimale des opposants progressistes à Emmanuel Macron est un obstacle à la construction du «peuple» de demain. La transversalité, promue par le sécrétaire politique de Podemos Inigo Errejon et les siens de l’autre côté des Pyrénées, vise à construire un nouveau sujet politique et à instaurer une frontière permettant la définition d’un «nous» et d’un «eux»; le «peuple» d’un côté et «les élites», «la caste», de l’autre.

Ce «nous» et ce «eux» ne s’opposent pas au clivage gauche-droite: ils le débordent. Vouloir nier la fracture gauche-droite par posture esthétisante reviendrait à nier l’œuvre de Gramsci, évidemment, mais aussi celle du théoricien politique argentin post-marxiste Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe, théoricienne du «populisme de gauche», et ce depuis leur ouvrage Hegemony and Socialiste Strategy. Pour rappel, c’est bien l’adhésion au front unique de Gramsci qui rend possible la somme de réflexions consécutives, pour l’essentiel rassemblées dans les Cahiers de Prison. Paul Levi, inventeur du front unique, ne s’oppose par à Antonio Gramsci, le penseur de la guerre de position. Au contraire, il le rend possible. C’est parce que les organisations de gauche marchent côte à côte, même séparément, que l’imprégnation de la société par la guerre de position est possible. Cela a sans doute été oublié depuis…

Ce qui pose problème à nombre de membres de La France insoumise, c’est de constater que Politis ou Libération sont plus mal vus au sein de la direction de leur mouvement que Causeur (auquel le porte-parole défense du mouvement, le «patriote» Djordje Kuzmanovic a récemment accordé une interview remarquée) ou la (au demeurant talentueuse mais Ô combien conservatrice) revue Limite. On est plus poli, à la direction des Insoumis, avec Elisabeth Lévy qu’avec Denis Sieffert, de Politis, ou Edwy Plenel. Il s’agit de savoir-vivre, pas de gramscisme et le sort des médias marqués à gauche prend un tour incompréhensible tant le boycott se fait violent.

Le contexte: Macron et la «stagflation civique»

Les conditions du capitalisme évoluent. Emmanuel Macron, codificateur des lubies néolibérales, à l’intérieur, semble aussi percevoir la nécessité d’autres choix géopolitiques. La bataille entre «gaullo-mitterrandiens» et néoconservateurs bat son plein autour du président. La perte d'hégémonie des États-Unis attise une forme de lutte au sein du capitalisme. Sur le plan géopolitique, le président américain Donald Trump facilite la prise de distance avec Washington autant qu’il met à jour les hésitations des élites de son pays. Emmanuel Macron va-t-il saisir la chance historique qui se présente pour redéfinir les équilibres politiques en Europe? Pas impossible mais encore hypothétique. En tout cas, on doit faire preuve d’anticipation car cela modifie potentiellement le contexte de l’action politique. Pourtant, la démarche macronienne et ces hésitations du capitalisme restent dans l'angle mort d'une France insoumise qui devrait s'y engouffrer.

En France, le macronisme est, malgré les apparences, un pôle minoritaire qui a acquis une forme de centralité et évoque désormais une possible nouvelle stabilité politique. Car le régime de la Ve «congèle» davantage la vie politique qu’un régime parlementaire. Tant que Macron et ses troupes sont au pouvoir, la cohésion du pôle libéral et centriste est assurée. Césarisme rhétorique, le très macronien «en même temps» parvient à faire cohabiter des contraires. Cette «stagflation» civique permet pour l'instant la domination d'une gauche en voie de contraction. Qui devrait au contraire viser une stratégie d'expansion.

Une seule solution pour La France insoumise

Il devient alors évident que pour une force politique comme celle de Jean-Luc Mélenchon, deux fronts sont ouverts: l'un en direction des électeurs de gauche, l'autre en direction des abstentionnistes. Depuis la présidentielle, ce sont les deux cibles à favoriser. Problème, le refus des «fronts» d’une part et l’acception «populo-provocatrice» de l’autre ne sert aucunement cette perspective. Ni «gauche», ni «construction du peuple», c’est en fait le destin de LFI qui semble se jouer actuellement. En ne marchant pas pour l'instant sur les trace de Podemos, et en n'essayant pas de construire une véritable union de la gauche, comme le suggérait Clémentine Autain, La France insoumis prépare le terrain à des européennes difficiles, d’autant plus difficiles que le périmètre de participation aidera tout le monde sauf elle.

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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