Monde

Le renvoi de Rex Tillerson est l'une des rares bonnes décisions prises par Trump

Temps de lecture : 7 min

Rex Tillerson a été débarqué par Donald Trump de son poste de secrétaire d'État le 13 mars. Il ne manquera pas à grand monde.

Rex Tillerson à Washington (États-Unis), le 4 octobre 2017 | Jim Watson / AFP
Rex Tillerson à Washington (États-Unis), le 4 octobre 2017 | Jim Watson / AFP

Eh bien voilà, Rex Tillerson vient finalement de prendre la porte. Il quitte une administration en pleine déconfiture avec l’image du pire –et sans doute du plus passif– de tous les secrétaires d’État des États-Unis depuis au moins un siècle.

Le président Trump a annoncé son départ mardi matin sous sa forme favorite de communication, un tweet, à la grande surprise de Tillerson lui-même qui, quelques heures auparavant, rentrait d’un voyage en Afrique, où il était parti tenter de réparer l’imbroglio diplomatique provoqué par Trump et sa remarque sur les «pays de merde».

Odeur de roussi depuis l'automne

Ce n’était pas la première fois de la semaine que Tillerson était ainsi pris de cours. La décision surprise de Trump de rencontrer Kim Jong-un a été actée sans avoir consulté le chef de sa diplomatie. En fait, quelques heures avant cette annonce, le très contesté secrétaire d’État avait déclaré à un journaliste que les pourparlers en direct avec la Corée du Nord «n’étaient pas pour demain».

Plusieurs agences de presse avaient déjà raconté en novembre dernier que Tillerson était sur le départ. Mardi matin, il était difficile de savoir si Trump avait retardé son annonce de quatre mois ou si d’autres facteurs étaient intervenus entre-temps.

Les jours de Tillerson avaient l’air comptés dès le mois d’octobre, quand il avait ostensiblement refusé de démentir des informations selon lesquelles il aurait parlé de Trump comme d’un «putain de crétin» au cours d’une réunion en juillet.

Depuis lors, le secrétaire d’État a exprimé des opinions divergentes de celles du président Trump sur –entre autres choses– les menaces informatiques russes, l’opportunité de déplacer l’ambassade des États-Unis en Israël à Jérusalem, les mérites du maintien de l’accord sur le nucléaire iranien et même l’idée de s’entretenir avec des diplomates nord-coréens –et à cette époque, Tillerson souhaitait renouer le dialogue tandis que Trump torpillait tous ses efforts.

Inadapté aux us et coutumes de Washington

Tillerson, qui a passé l’essentiel de sa vie d’adulte à grimper dans la hiérarchie d’ExxonMobil avant d’atteindre le poste suprême de PDG, s’est révélé inadapté aux us et coutumes de Washington et d’une ineptie crasse à chaque fois qu’il a tenté de jouer le jeu.

La plupart des personnes qui se seraient trouvées dans sa situation, c'est-à-dire mises à l'écart de la Maison-Blanche, auraient tenté d’activer d’autres réseaux de pouvoir –les principales figures du Sénat, la presse, les dirigeants étrangers, d’autres contre-pouvoirs. Ou alors, elles se seraient concentrées sur une question qu’elles maîtrisaient, ne serait-ce que parce que leurs adversaires au sein de l’administration ne s’en seraient pas rendu compte ou n'en auraient rien eu à faire. Colin Powell n’a pas agi autrement lors de son bref passage au secrétariat d’État sous George W. Bush, et il n’est pas impossible qu’il soit alors parvenu à empêcher une guerre entre l’Inde et le Pakistan.

Tillerson n’a rien fait de tout cela. Il n’a fait que présider à un exode massif au sein du corps diplomatique et à une véritable saignée du budget de son ministère. Il a toléré son exclusion de réunions-clés sur la politique étrangère, accepté de se faire rouler dans la farine par Jared Kushner et consorts –un Jared Kushner qui, comme les hauts responsables du Pentagone l’ont appris, pouvait aisément être amadoué– et ne s’est ouvert quasiment aucune porte de sortie vers la Capitole ou les médias.

Son remplaçant au secrétariat d’État, le directeur de la CIA Mark Pompeo –qui était déjà pressenti comme son possible successeur lorsque son renvoi était dans l’air du temps à l’automne dernier et qui, à en croire certains, se préparait déjà à l’époque pour le poste– va peut-être enfin prendre ses responsabilités avec le sérieux qui convient. Il se montrera sans doute plus à même de naviguer avec succès entre les écueils de Washington, notamment grâce à son expérience au Congrès.

Pompeo, un remplaçant crédible

Il se pourrait bien que Trump n’ait pas viré Tillerson il y a quatre mois parce qu’il ne voulait pas confirmer une information qui avait fuité dans la presse, et peut-être aussi parce qu’il ne pensait pas qu’avoir un bon secrétaire d’État était vraiment important.

Au vu de son mépris affiché pour les dignitaires de Foggy Bottom [l’équivalent américain du Quai d’Orsay français, ndlr] et de la diplomatie en général, il est aussi possible que Trump ait été séduit par l’idée de les laisser encore plus s’enfoncer –quand le président russe Vladimir Poutine a expulsé 775 diplomates américains de son territoire, Trump l’a publiquement remercié pour les économies qu’il allait ainsi réaliser sur leurs salaires.

Maintenant qu’un sommet avec Kim Jong-un se profile à l’horizon, même Trump aurait fini par se dire qu’un secrétariat d’État fonctionnel pourrait s’avérer utile. Pompeo n’aura pas vraiment besoin de plancher sur les dossiers: cela fait longtemps qu’il suit le dossier coréen depuis son perchoir de Langley [le siège de la CIA, ndlr]. Il n’aura aucune difficulté à constituer une équipe au sein de son ministère, tant tout le monde est impatient de voir arriver n’importe qui pour remplacer Tillerson au septième étage.

Pompeo est bien plus un faucon que Tillerson sur la Corée du Nord comme sur l’Iran, et il a par ailleurs fait régulièrement allégeance à Trump sur des questions importantes. Quand il a fait écho à l’opinion générale de la communauté du renseignement que le Kremlin avait interféré dans l’élection présidentielle américaine dans le but de faire gagner Trump, il a ajouté que les agences avaient également conclu que ces interférences n’avaient pas affecté le résultat final de l’élection. En fait, le rapport officiel du directeur du renseignement national affirmait qu’il était impossible de déterminer si ces interférences avaient eu ou non un impact sur l’issue de l’élection, notamment parce que les agences de renseignement ont interdiction d’enquêter sur les questions de politique nationale.

Pompeo a également déclaré que Kim Jong-un est un «acteur rationnel», qui ne se risquerait pas à lancer une attaque nucléaire sur les États-Unis en sachant très bien qu'une réplique américaine ne tarderait pas. Voilà qui contredisait les déclarations du général H.R. McMaster, conseiller à la Sécurité nationale, qui affirmait que l’on ne pouvait empêcher Kim de lancer une attaque. Mais Pompeo ne s’est pas écarté de manière explicite de l’approche clairement plus belliqueuse de Trump à l’égard de la Corée du Nord –même si lors du prochain sommet, il va devoir suivre un chemin plus modéré, en parallèle à celui du président Trump.

La très controversée Haspel à la CIA

Dans les premières rumeurs médiatiques circulant sur ce changement de personnel, c’était le sénateur républicain de l’Arkansas Tom Cotton qui semblait tenir la corde pour remplacer Pompeo à la tête de la CIA. C’eut été une idée abominable, et c’est donc une très bonne nouvelle que Trump n’ait pas choisi de s’engager dans cette direction.

Le président a choisi de nommer Gina Haspel, jusqu'ici directrice adjointe de l’agence et première femme à diriger l'agence. Haspel a fait toute sa carrière dans le renseignement, et les professionnels de la CIA –que Trump a parfois moqués en les décrivant comme des membres de «l’État profond»– en seront ravis.

Sa nomination va néanmoins provoquer des controverses: Gina Haspel a été impliquée dans le pire scandale récent de l’agence. En 2002, elle dirigeait en Thaïlande un «black site» –doux euphémisme de la langue anglaise pour désigner un centre de torture de la CIA. Trois ans plus tard, comme cheffe d’état-major du Centre de contreterrorisme de la CIA, elle s’est rendue à minima complice de la destruction de documents relatifs au supplice du waterboarding, la «simulation de noyade» infligée à des personnes suspectées de terrorisme.

Elle a été nommée en 2013 directrice du Service clandestin national (NCS) –qui couvre toutes les actions dissimulées de la CIA dans le monde–, mais le Sénat a refusé de la confirmer dans ses fonctions en raison de ses «exploits» récents. Pompeo a fait d’elle son adjointe il y a un an, malgré les protestations de la Commission du renseignement du Sénat.

Quelle est la prochaine personne sur la liste noire de Trump? On a évoqué le possible départ de McMaster, particulièrement depuis qu’il a déclaré, après l’inculpation par le procureur Robert Mueller de treize Russes, que les preuves de piratage des Russes étaient «irréfutables». La dernière rumeur en cours est qu’il serait remplacé par John Bolton, un faucon de chez faucon, partisan d’attaques préventives contre la Corée du Nord et l’Iran.

L’équipe de Trump en matière de sécurité nationale va bientôt refléter pleinement les instincts politiques du président, mais –et surtout lorsque l’on sait qu’il souhaite rapidement s’entretenir au plus haut niveau avec le président nord-coréen– la nature de ces instincts et l’endroit où ils pourraient nous mener demeurent encore et toujours un mystère.

Fred Kaplan Journaliste

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