France / Sports

Est-on libre d’écrire ce qu’on veut dans une tribune de stade?

Temps de lecture : 10 min

La banderole est l'un des moyens d'expression privilégiés des supporters. Il arrive pourtant qu'elle soit interdite de match, comme à Toulouse, fin février.

Banderole des supporters de l'Olympique de Marseille, le 1er septembre 2013 au stade Vélodrome | Boris Horvat / AFP Photo
Banderole des supporters de l'Olympique de Marseille, le 1er septembre 2013 au stade Vélodrome | Boris Horvat / AFP Photo

«Aujourd’hui, il vaut mieux aller voir le match chez Jawad plutôt qu’au stade.»

Cette affirmation, volontairement provocante, aurait dû s’afficher sur toute une tribune du Stadium de Toulouse, le 24 février dernier.

Le message écrit et délivré par les Indians Tolosa –le principal groupe de supporters de football de la ville rose– fait référence au jugement de relaxe rendu dans l’affaire Jawad Bendaoud, incompris par une large majorité de l’opinion, alors que les supporters s’estiment eux victimes d’une répression de plus en plus forte.

Explications ratées

Ce jour-là, quand le match débute, les Indians ne sont toujours pas en tribune. Leur banderole semble poser problème à tout le monde – à la Ligue, à la police, au club. Elle est donc interdite d’entrée.

Marco, 29 ans et bonnet vissé sur la tête, cherche à comprendre ce qui interdit son déploiement.

«–En terme de légalité, qu’est-ce qui empêche l’entrée de la bâche?, demande calmement le vice-président du groupe à une policière aux lunettes violettes.

Pourquoi? Vous avez fait des études de droit, peut-être?, lui rétorque-t-elle.

Oui, j’ai une licence, et vous?

– Ce n’est pas le sujet.»

La «fliquette», comme l’appellera plus tard Marco, reprend:

«Écoutez, je ne vais pas rentrer dans le juridisme [sic] avec vous. On vous dit que la banderole ne rentre pas, elle ne rentre pas.»

Les tractations –ou plutôt le dialogue de sourds– s’éternisent. «Je ne pensais pas que ça allait faire ça, sérieux. On voulait démontrer qu’on est traités comme des criminels, et ils nous donnent raison», souffle Marco.

Le règlement de la LFP, invoqué pour justifier cette interdiction, stipule que l’accès à l’enceinte est interdite à toute personne en possession «de banderoles, insignes, badges, tracts ou tout autre support dont l’objet est d’être vu par des tiers à des fins politiques, idéologiques, philosophiques, injurieuses, commerciales ou présentant notamment un caractère raciste ou xénophobe» –un phrasé assez large qui permet d’interdire «à la tête du client», selon Marco.

Ce jour-là, aux abords de l’enceinte, il faudra du temps pour que la décision soit expliquée aux principaux intéressés. Les premières interventions sont du fait de la police, non des membres de la sécurité. Souvent vus comme des enfants, les ultras n’ont que rarement le droit à des explications concrètes.

Accusé brièvement de faire «l’apologie du terrorisme» –alors que Jawad Bendaoud a été relaxé, cette banderole sera finalement refusée, selon un membre du service de sécurité, parce qu’elle est nominative. Rien n’interdit pourtant les banderoles nominatives dans une enceinte de football. Quant au décisionnaire, c’est tout aussi flou: la police, la Ligue et le club se renvoient la balle, même si les trois entités semblent plutôt d’accord sur la ligne à adopter.

Quoi qu’il en soit, les forces de police ont travaillé activement au refoulement de la bâche de la discorde, sans même se référer à quelque règle que ce soit.

«Les forces de l’ordre n’ont pas à s’appuyer sur le règlement de la Ligue de football professionnel, qui existe juridiquement entre les supporters et les clubs. Le boulot de la police, c’est de faire respecter la loi, pas ce règlement. Et la loi, c’est de ne pas faire rentrer des banderoles à caractère injurieux ou diffamatoire ou des banderoles dont le contenu serait de nature à faire naître un gros risque de trouble grave à l’ordre public, estime Pierre Barthélemy, avocat spécialisé dans les questions de supportérisme. Dans ce cas précis, «la police n’avait aucun fondement juridique pour empêcher cette banderole de rentrer, et surtout pas la réglementation LFP», conclut-il.

Du côté de la préfecture de Haute-Garonne, on explique que les forces de l'ordre ont décidé d'interdire la banderole en concertation avec la sécurité du Toulouse Football Club, car elle faisait référence à une affaire judiciaire en cours –si la relaxe de Jawad Bendaoud a eu lieu dix jours auparavant, le parquet a fait appel de la décision.

Les Toulousains, pourtant habitués aux messages provocateurs, ne se voient que très rarement refuser l’entrée d'une banderole. Cet incident pose évidemment la question de la liberté d’expression dans les stades de football.

Manque de dialogue

Au mois de novembre dernier, les Green Angels –ou «GA92», un groupe réputé de l’AS Saint-Étienne, avait préparé une animation visuelle choc avant le derby face à l’ennemi lyonnais. En référence au film de Matthieu Kassovitz La Haine, le virage sud de Geoffreoy-Guichard –le stade des Verts– sort un tifo en deux temps. Sur le second message, à côté d’un Vincent Cassel dessiné, est inscrit: «L’important, c’est pas la manière, mais la victoire.» Mais c'est le premier message qui fait jaser: «Pas de cinéma, ce soir on a LA HAINE». Les deux derniers mots prennent l’ensemble de la tribune, avec la même typographie que sur l’affiche du film de 1995.

Tifo des Green Angels, le 5 novembre 2017 au stade Geoffroy Guichard de Saint-Étienne | Jeff Pachoud / AFP

L'animation déclenche une polémique; elle est condamnée par le Conseil national de l’éthique de la Ligue de football professionnel, qui voit là un message «incitant à un comportement antisportif et contraire aux valeurs du football».

Pour la LFP, cette banderole et les débordements survenus lors du match ont terni «l’image du derby et compromettent le déplacement des supporters adverses lors des prochaines rencontres opposant ces deux clubs».

Les GA92, de leur côté, tentent de s’expliquer dans un communiqué:

«Ce choix peut indigner les esprits les plus étriqués ou ne connaissant pas cette œuvre, mais ce film reste une référence pour la jeunesse française. Il est également important de souligner que le seul but de cette animation était de pousser au maximum nos joueurs, qui eux-mêmes sont issus de cette génération cosmopolite si bien mise à l’écran en 1995», peut-on lire.

Quelques jours plus tard, le club sera condamné à une amende de 5.000 euros «par révocation de sursis, dont 2.500 euros pour déploiement de banderoles». La partie basse de la tribune Jean-Snella, où a été déployée l’animation, est aussi condamné à deux matchs à huis clos.

«Je ne comprends pas que ça puisse choquer, nous dit un membre important des Green Angels, rencontré quelques mois plus tard. Une tribune, c’est comme la une d’un journal. Ce que Charlie Hebdo peut faire, on doit pouvoir le faire.»

Pour Pierre Barthélemy, la sanction pourrait être contestée devant les tribunaux:

«[Les représentants de la Ligue] pourraient s’appuyer sur une incitation à la haine, mais enfin, quand un entraîneur explique en conférence de presse qu’il a gagné parce qu’il a dit aux joueurs “Ce soir, il faut avoir la haine de la défaite et marcher sur l’adversaire”… Je ne vois pas pourquoi on dirait d’un coach: “Génial, il a motivé ses troupes, c’est un meneur d’hommes” et quand ça se passe en tribunes, dire que ce sont de graves hooligans qui veulent tuer ceux d’en face.»

Plus généralement, l’avocat estime que la Ligue de football professionnel a pu à plusieurs reprises prendre des sanctions «pour des choses qui ne se méritent pas, et les clubs n’osent pas contester», pour ne pas s’attirer les foudres d’une Ligue qui tient finalement les cordons de la bourse.

À Toulouse, quelques jours après la rencontre, le dialogue a pu reprendre. Le club, aux abonnés absents lors de l’incident –ou à peine représenté par ses forces de sécurité– a décidé de rencontrer les supporters. Marco résume la teneur de l’entrevue:

«Il y a eu un problème de forme des deux côtés: de celui du club, pour ne pas nous avoir envoyé quelqu’un et nous avoir interdit la banderole plutôt que de nous expliquer en quoi c’était une mauvaise idée, et du nôtre, parce que le message tapait peut-être à côté. Cela symbolise parfaitement le manque de dialogue entre supporters et forces de l’ordre, mais après avoir bien réfléchi, on ne referait peut-être pas ce message.»

Sanctions administratives ou pénales

La banderole et le tifo font partie intégrante de la culture des stades. Pierre Barthélemy n’a jamais eu à défendre des supporters pour une question de banderole; les plaintes sont très rares.

Il se souvient cependant d’un cas où la liberté d’expression a été mise à mal. En 2015, alors que les ultras parisiens sont en conflit avec la direction du club, ils tentent de s’incruster à un match de l’équipe féminine. Refusés à l’entrée, ils entonnent des chants hostiles à la politique commerciale des dirigeants qatariens.

Ces chants sont inscrits dans les motifs des interdictions administratives de stade déposées contre ces supporters (une interdiction administrative est différente d’une interdiction judiciaire: la première est une mesure prise par le préfet et peut l’être à titre préventif, la seconde est une sanction pénale). «Le juge a annulé la décision en disant qu’on ne pouvait pas prononcer une interdiction de stade pour avoir fait usage de sa liberté d’expression», conclut l’avocat.

Les banderoles injurieuses, xénophobes, diffamatoires ou racistes peuvent être sanctionnées au pénal, si les principaux intéressés portent plainte –ce qui reste rare.

L’exemple récent le plus marquant est celui des Bastiais qui, lors de la venue du PSG trois jours après l’attentat contre Charlie Hebdo en 2015, avaient affiché «Le Qatar finance le PSG… et le terrorisme».

«Sauf que le Qatar doit porter plainte en France contre ces supporters, et franchement, ils ont d’autres choses à faire», souffle Pierre Barthélemy. Dans le même temps, la LFP a condamné le club corse à une amende de 35.000 euros –une somme importante, comparée aux autres sanctions pour des bannières.

En 2008, la banderole des supporters PSG contre les Lensois en finale de la Coupe de la Ligue –«Chômeurs, pédophiles, consanguins, bienvenus chez les Cht’is»– avait fait l'objet d'un procès devant le tribunal correctionnel de Bobigny. Un seul des cinq prévenus avait été condamné à une année d’interdiction de stade.

Toujours en 2008, Pape Diouf avait porté plainte pour «injures publiques» contre X, après le déploiement d'une banderole «Pape Diouf, tes initiales te vont si bien!» dans le virage nord du stade Gerland –l’ancien stade de Lyon– par les Bad Gones, le principal groupe de supporters du club.

La plainte estimait que la banderole était injurieuse à l’égard de l’ancien président de l’OM et qu’elle portait «atteinte à [sa] dignité». Le côté public était motivé par le fait qu’elle avait «manifestement été conçue et fabriquée dans l’intention de nuire» et avait été exposée «immédiatement derrière les buts et dans leur axe, afin qu’aucune caméra de télévision ne puisse éviter la diffusion du message [...], visionné par plusieurs millions de téléspectateurs».

Cette histoire avait fait vrombir président de l'Olympique lyonnais Jean-Michel Aulas, arguant que lui aussi se faisait injurier dans les stades de football. Sur RMC, Marino Faccioli, directeur administratif de l’OL, avait avancé que le club n’avait «jamais porté plainte, hormis une fois après un derby à Saint-Étienne, il y a deux ans [lorsque les Stéphanois avait déployé une banderole «la chasse est ouverte, tuez-les», ndlr]. On avait demandé un euro symbolique».

Il est vrai que certaines banderoles à l’encontre du président lyonnais n’ont pas toujours été fines. À Marseille, une banderole avait visé sa politique de transfert, de façon assez singulière.

Humour et provocation

Au sein même du club lyonnais, la liberté d’expression des supporters n’est pas toujours respectée. En octobre 2017, une banderole «Médiocrité récurrente, autosatisfaction permanente ... C’est devenu ça, l’OL?» avait été retirée par les stadiers.

Le 11 mars 2018, une autre banderole, intitulée«De la culture de la gagne à celle de l’excuse permanente, triste évolution», aurait selon plusieurs témoignages également été retirée de force.

Il n’y a toutefois pas que des banderoles insultantes dans les travées des stades de football. Certaines sont mêmes pleine d’humour, parfois grinçant. Comme la vingtaine qui ont été sorties lors d’un match du RC Lens, en deuxième division. Morceaux choisis:

À l'époque où le PSG était encore en bas du tableau de la Ligue 1, les supporters parisiens avaient écrit: «À Paris, 14e est un arrondissement, pas un classement».

À Metz, pour chambrer les rivaux nancéiens, une banderole affichait: «T’es comme le i de nancéien, tu sers à rien».

Selon sa sensibilité à l’humour ou à la provocation, la Ligue peut toujours réagir: la formulation vague du règlement de la LFP sur les messages politiques, idéologiques, religieux ou commerciaux permet à l’instance de frapper les clubs au portefeuille pour les banderoles qui sortent du cadre –et l'on a parfois du mal à distinguer ce qui est autorisé de ce qui ne l’est pas. Relancée à de multiples reprises, la Ligue de football professionnel n’a jamais répondu.

Et Pierre Barthélemy de conclure:

«Je pense que c’est toujours possible d'être libre dans un stade. On peut chanter, et les chants ne sont pas facile à censurer. Il y a parfois une peur irrationnelle de la LFP ou des clubs sur ce que peut faire la tribune, qui pourrait tout faire s’écrouler. Il s'agit moins de censure que d'inquiétude et d'une mauvaise perception. En soi, si les supporters veulent faire rentrer quelque chose, ils peuvent le faire. Et si le club s’obstine à refuser, les supporters peuvent aller devant les tribunaux: la banderole rentrera, tant qu’elle n’est pas diffamatoire ou politique. Je pense qu’en France, on n’est pas trop à plaindre sur le sujet.»

Frédéric Scarbonchi Journaliste

Christophe-Cécil Garnier Journaliste à Slate.fr

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