Culture

Réseaux sociaux, télé-réalité… Le «Truman Show» est encore d’actualité

Temps de lecture : 8 min

Sur un scénario d'Andrew Niccol, le film de Peter Weir préfigurait une télé-réalité pas encore développée sur nos terres. «The Truman Show» a tant marqué les esprits qu'il a même donné son nom à un trouble psychiatrique.

The Truman Show de Peter Weir. | Capture d'écran via YouTube
The Truman Show de Peter Weir. | Capture d'écran via YouTube

Allez, avouez: vous aussi, vous avez déjà eu la sensation d’être la seule véritable personne au milieu d’une assemblée de robots, ou que votre entourage n’était constitué que d’acteurs et d’actrices. Si ça n’a duré que quelques minutes ou quelques heures, ou si vous avez poussé le délire un peu plus loin juste pour vous amuser, il n’y a rien de grave: vous avez juste un peu d’imagination et vous vous questionnez de façon plus que légitime sur le sens de la vie.

En revanche, si ce sentiment relève de la certitude, et si vous rêvez secrètement de prendre enfin sur le fait ce comédien qui prétend être votre meilleur ami, il est peut-être temps de consulter. Vous souffrez sans doute de ce que les docteurs Joel et Ian Gold ont appelé «Truman Show delusion», que l’on peut traduire par «syndrome Truman Show».

Truman, c’est Truman Burbank, le héros d’un film réalisé par Peter Weir et sorti dans les salles françaises en octobre 1998. On le doit à un certain Andrew Niccol, parfaitement inconnu chez nous avant la sortie d’un certain Bienvenue à Gattaca en avril de la même année. 1998 a réellement été l’année magique d’Andrew Niccol, tout comme ce fut le cas pour Bernard Diomède ou Stéphane Guivarc’h: la suite n’aurait plus jamais le même goût.

Interprété par Jim Carrey, Truman Burbank vit une existence routinière dans la petite station balnéaire de Seahaven, dont il n’est jamais sorti en raison d’un tempérament particulièrement casanier et d’une aversion profonde pour les transports maritimes. Le 10.909e jour de son existence, cet homme apparemment ordinaire va faire une découverte qui va non seulement le pousser à reconsidérer sa vie passée, mais à envisager différemment sa vie future: il est filmé à son insu depuis le jour de sa naissance, dans le cadre d’une grande émission de télé-réalité dont il est le héros. Autour de lui, tout est faux. Sa femme est une actrice, son meilleur ami porte une oreillette, et toute son existence est programmée à l’avance par Christof (Ed Harris), créateur et réalisateur de ce projet faramineux.

Le film n'a pas vieilli, mais vous oui

On a pu lire çà et là que The Truman Show avait mal vieilli. Je m’insurge. Le film de Peter Weir a toujours eu une patine vintage et un ton très années 1950, atout formidable qui lui permet justement de se distinguer des films d’anticipation futuriste où costumes et effets visuels finissent rapidement par sembler datés. The Truman Show assume son côté carton-pâte, et c’est l’une de ses grandes réussites. Même la houle de fin de film est déclenchée mécaniquement par Christof et son équipe. On appelle ça la cohérence.

Quant au mur couleur ciel que la proue du bateau de Truman finit par perforer, il peut presque sembler ridicule. Mais il est bouleversant parce qu’intemporel. La sensation d’enfermement du héros dans une vie étriquée et son désir de pouvoir exister enfin indépendamment du regard des autres sont des sentiments puissamment universels, qui collent à toutes les époques. Je crois que c’est ce qui me fait pleurer à chaque fois.

Je crois que c’est aussi ce qui explique que, dans la vraie vie, des personnes puissent s’identifier à Truman Burbank. Dans un article publié par la revue Cognitive Neuropsychiatry et relayé par le site Psychology Today, Joel et Ian Gold décrivent notamment cinq cas de patients persuadés d’être filmés chaque jour à leur insu, comme les héros d’un Truman Show qui n’existe pas.

Au moment de sa rencontre avec les docteurs, l’un des patients raconte par exemple qu’il a vécu pendant cinq ans dans cette certitude, le tout à l’insu de sa famille. Certain que les attentats du 11-Septembre étaient une invention, il voyagea jusqu’à New York pour vérifier si les Twin Towers étaient toujours là. Persuadé d’avoir des caméras implantées dans les yeux, il fut finalement admis en psychiatrie, où il demanda à parler au réalisateur. Il fut finalement diagnostiqué pour schizophrénie et paranoïa chronique.

Un autre cas intéressant est celui de ce journaliste dépressif, maniaque et psychotique, persuadé que les événements à propos desquels sa rédaction lui commandait des articles étaient inventés de toutes pièces par des collègues voulant lui faire plaisir. Certain d’être entouré de comédiens et de comédiennes, il finit par être hospitalisé, mais tenta de s’échapper dans le but de prendre cet univers en traître. Un trouble bipolaire finit par lui être diagnostiqué.

Citons enfin cet homme travaillant dans le milieu de la télé-réalité, et croyant dur comme fer être le véritable héros de l’émission dont il s’occupait, une sorte de participant secret. Il présumait également que ses pensées étaient contrôlées par une équipe de cinéma payée par sa famille. Lui aussi a été diagnostiqué pour trouble bipolaire.

La référence Truman

La situation de Truman Burbank est évidemment unique, puisqu’elle est inverse. C’est le fait de soudain considérer chaque personne comme un élément du complot qui va permettre à Truman d’accéder à la vérité et d’aspirer à une vie plus normale.

Persuadés d’être eux aussi dans le vrai, beaucoup de patients étudiés par Joel et Ian Gold citent explicitement Truman Burbank dans leurs témoignages. C’est le cas de trois des cinq sujets tout particulièrement analysés par les médecins. On rapporte aussi le cas d’un Australien qui, en 2009, assassina son père et sa sœur, pensant que des ordinateurs étaient connectés à son cerveau et que sa famille filmait sa vie pour la diffuser sur internet à la façon du Truman Show.

Les situations étudiées étant postérieures au film, les chercheurs ont planché par la suite sur l’impact de la culture (qu’elle soit cinématographique, télévisuelle ou autre) sur ce genre de syndrome. La conclusion, c’est que la télé-réalité aussi bien que les films d’anticipation ou de science-fiction ont contribué à semer des idées troubles dans certains cerveaux fertiles. Ce qui ne revient pas à dire que c'est à cause du Truman Show ou de Loft Story que des gens ont eu l'impression qu'on les filmait vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Du syndrome Truman Show à l'omniprésence sur les réseaux sociaux, il n'y a sans doute qu'un pas. Cette impression persistante d'être le héros ou l'héroïne d'un reality show permanent peut être reliée à un phénomène moins pathologique: l'envie d'être une star absolue, bien au-delà du simple quart d'heure de célébrité évoqué par Andy Warhol. Pas de caméra cachée derrière le miroir de la salle de bains ni à chaque feu tricolore? Tant pis. Le smartphone en guise de caméra, il est désormais possible d'être à la fois Christof et Truman, mettant en scène son existence –quitte à la rendre un peu fake– pour tenter de créer un sentiment d'identification avec le public, lequel peut même finir par vous trouver authentique.

Mise en abyme

À plusieurs reprises, The Truman Show s'intéresse à quelques spectateurs et spectatrices, et à leur façon d'apprécier ou de consommer le programme. Dans leur bain, sur leur canapé, au comptoir d'un bar dédié ou au boulot, on les voit se passionner pour le quotidien de Truman Burbank comme on se prend d'affection pour un poisson dans un aquarium. Le principe de l'émission ne semble guère les choquer, et pourtant voir Truman tenter d'échapper à son état de captivité provoque l'enthousiasme et l'exultation.

À la fin, le Truman Show s'arrête brusquement, Truman ayant décidé d'aller vivre enfin une existence authentique. On les voit alors se féliciter brièvement, puis changer de chaîne et passer à autre chose. Il suffit à Peter Weir de quelques plans aussi tendres que laconiques sur ces Messieurs et Mesdames Tout-le-monde pour que tout soit dit sur notre rapport aux écrans, au voyeurisme, à l'indignation sélective.

«Y a quoi d'autre à la télé?»

Le metteur en scène australien avait pourtant imaginé une autre façon d'envisager le rapport entre le programme et le public, quelque chose qui aurait rendu le film encore plus unique en le faisant basculer dans l'installation d'art contemporain: il s'agissait d'équiper des salles de projection avec des caméras tournées vers le public, et de couper la retransmission de l'histoire de Truman à un instant bien choisi pour projeter au public sa propre image. Une façon de placer spectateurs et spectatrices face à leur propre voyeurisme. Et surtout un gadget assez pachydermique auquel Weir a bien fait de renoncer.

Dans le même ordre d'idée, Peter Weir se serait bien attribué le rôle de Christof, ce qu'il confie dans un livre d'entretiens. Faire coïncider les deux metteurs en scène –le fictif et le réel– aurait pu alimenter l'idée selon laquelle The Truman Show (le film) et le «Truman Show» (le programme télé) ne font qu'un. Mais le scénario d'Andrew Niccol était suffisamment fin pour ne pas avoir besoin d'en rajouter avec ce genre de fausse bonne idée.

Pour perturber le visionnage, seules des idées plutôt discrètes ont été conservées, comme celle de ne pas utiliser les noms des vrais acteurs et actrices dans les crédits d'ouverture. À la place, Weir a juste inséré le nom de chaque protagoniste du «Truman Show» ainsi que le nom de son personnage dans le show. Exemple: dans The Truman Show, l'actrice Laura Linney joue Hannah Gill, qui joue Meryl (la femme de Truman) dans l'émission. Voilà ce que ça donne dès la deuxième minute du film:

Weir a donc préféré ne pas jouer lui-même Christof, laissant la place à Dennis Hopper... qui quitta finalement le projet à quelque jours du tournage en raisons de «différends artistiques», formule passe-partout utilisée quelle que soit la raison d'une rupture de contrat. C'est finalement Ed Harris qui obtint le rôle de ce metteur en scène mégalomane se prenant pour Dieu le père, ce qui lui valut un Golden Globe (tout comme Jim Carrey) et une nomination à l'Oscar –contrairement à Carrey, régulièrement boudé par l'Académie.

Quand Jim ne rencontre pas Ed

Info amusante: tout comme Christof et Truman dans le film, Jim Carrey et Ed Harris ne se sont jamais croisés durant le tournage du Truman Show. D'abord parce que les seuls échanges entre les deux personnages se font par écrans interposés, mais aussi parce que Harris est arrivé sur le projet de façon très tardive, ne commençant à tourner ses scènes qu'une fois toutes celles avec Carrey mises en boîte.

Puisque vous me demandez mon avis, je pense que The Truman Show est un film absolument parfait. C'est tendre, drôle, impitoyable, bouleversant, parfaitement écrit et mis en scène, avec un Jim Carrey idéal parce que dans la retenue, tout en ne bridant jamais sa personnalité. Il n'empêche que j'aurais adoré voir les versions de Brian De Palma (qui a réellement failli le réaliser), Tim Burton (celui du siècle dernier), Steven Spielberg, Sam Raimi ou même Barry Sonnenfeld.

Quant à la première version proposée par Andrew Niccol aux studios, elle restera elle aussi à l'état de joli fantasme: à cette époque, The Truman Show s'appelait The Malcolm Show, drame extrêmement sombre se déroulant à Manhattan et écrit pour Gary Oldman. On n'aurait sans doute pas gagné au change, mais le résultat aurait pu être tout à fait fascinant lui aussi.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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