Histoire / Culture

«Game of Thrones» illustre les vraies mœurs cannibales du Moyen Âge

Temps de lecture : 7 min

Certaines des scènes les plus marquantes de «Game of Thrones» exposent des actes de cannibalisme. Pour trouver l'inspiration, George R. R. Martin n'a eu qu'à se plonger dans les récits médiévaux.

Styr, chef de la tribu cannibale des Thenns, dans la saison quatre de «Game of Thrones» | Capture écran via YouTube
Styr, chef de la tribu cannibale des Thenns, dans la saison quatre de «Game of Thrones» | Capture écran via YouTube

Attention: cet article dévoile des éléments-clés de l'intrigue des saisons trois à sept de la série Games of Thrones.

Si vous pensiez que le cannibalisme était une pratique lointaine, inconnue à la civilisation occidentale ou que les scénaristes de Game of Thrones avaient juste un penchant pour les exagérations macabres, détrompez-vous. La série fait référence à des mœurs ou des épisodes historiques précis, souvent bien pires que ses scènes les plus gores.

Les mythes et histoires sanglantes qui peuplent nos productions culturelles, des contes d’antan aux films hollywoodiens, sont en partie fondées sur des récits du Moyen Âge. C’est ce que montre la professeure d’histoire Angelica Montanari dans son ouvrage Cannibales (éd. Arkhê).

Témoignages crédibles et fiction se mêlent inextricablement dans les narrations d’une époque où l’imaginaire était gouverné par toutes sortes d’interdits religieux et de croyances païennes. La morale chrétienne et les pratiques relatées s’accommodent pourtant plutôt bien entre elles. Au-delà d’épisodes réels de cannibalisme «de survie» survenus lors de moments de disette ou d'épisodes guerriers, des pratiques de cannibalisme plus ordinaire ont bel et bien existé.

Manger l’ennemi

Styr dans la saison quatre | Via Game of Thrones Wiki

L’exemple le plus évident de cannibalisme dans Game of Thrones concerne les Thenns, qui mangent leurs ennemis vaincus. Dans la saison quatre, cette tribu de Nordiens attaque un viallage. Leur chef Styr dit clairement à un petit garçon qu’il va manger son papa et sa maman, avant de lui ordonner de courir à Châteaunoir porter le message à la Garde de nuit.

Dans l’univers de la série, ces personnages sont des êtres craints et repoussants, pas vraiment humains pour les gens de Westeros. Ils perpétuent en quelque sorte les clichés que l’on peut retrouver dans les récits du Moyen Âge évoquant la barbarie des peuples lointains mangeurs d’hommes –à l'image des Mongols, dont les festins cannibales ont été relatés par le missionnaire franciscain Jean de Plan Carpin, ou d’autres peuples d’extrême-Orient décrits par Marco Polo.

Pourtant, des chevaliers d’Occident ont eux aussi mangé leurs ennemis à diverses occasions, notamment pendant les Croisades. En Terre Sainte, Bohémond de Hauteville, prince d’Antioche, tient en 1098 le siège de la ville de Ma’ârrat al-Nu’mân. Quand celle-ci cède, le massacre est sans pitié pour les infidèles. Dans la ville devenue charnier, les conquérants se nourrissent des cadavres humains. Cet épisode est raconté dans quatre sources différentes, ce qui conforte la véracité du récit. On a également rapporté l’existence d’une fraction des phalanges chrétiennes, nommée Tafurs, qui se seraient prêtées à des actes de cannibalisme par faim, mais aussi par tactique.

La mise en scène de la dévoration a effectivement une fonction tactico-militaire que relatent bien des chroniqueurs. Adémar de Chabannes raconte comment le Normand Roger de Tosny s'est forgé une féroce réputation lors de son expédition en Espagne, pendant la première moitié du XIe siècle: il terrorisait ses prisonniers en découpant certains d'entre eux en deux devant les autres, en les faisant cuire puis en les donnant à manger aux survivants. Il laissait ensuite quelques malheureux s’enfuir, pour que la sinistre information se diffuse parmi les musulmans. C’est exactement ce que fait Styr avec le petit messager du Nord de Westeros.

Une autre histoire des Noces Pourpres

Le corps de Robb Stark mutilé dans la saison trois | Via Game of Thrones Wiki

On trouve d’autres exemples de cannibalisme dans l’histoire du Moyen Âge, hors des champs de bataille, dans de sombres histoires de vengeance. Il existe une autre version des Noces Pourpres, la fameuse scène de l'épisode neuf de la saison trois où Cathelyn et Robb Stark sont assassinés, et elle nous vient d’Italie.

Si George R.R. Martin dit s’être inspiré de l’histoire de la guerre des Deux-Roses en Écosse, il aurait tout aussi bien pu prendre appui sur la Renaissance italienne, tant les épisodes sanglants sont nombreux dans la péninsule du XVIe siècle.

Pérouse, 14 juillet 1500. La ville est gouvernée par la famille Baglioni, mais le petit-neveu, Charles, décide de monter un complot pour prendre le pouvoir et se débarrasser de ses grands oncles régnants, Guy et Rodolphe, ainsi que de leurs enfants. Il choisit l’occasion du mariage d’Astorre, l'un des fils de Guy, pour agir. Ses hommes de main et alliés envahissent la ville après les réjouissances, et ils tuent le marié dans son lit nuptial. On lui arrache le cœur et Filippo di Braccio, un allié de Charles, mord férocement dedans avant d'abandonner le reste du corps. L’un des fils de Rodolphe Baglioni parvint à s’échapper et reprit plus tard la ville.

L’histoire du cannibalisme en Occident ne s’arrête toutefois pas à ces épisodes de massacres spectaculaires. Certaines mœurs sont bien plus ancrées dans le quotidien de l'époque, où le corps humain était présenté comme ayant certaines vertus justifiant des pratiques anthropophages curatives ou gustatives.

Faire bonne chair

Arya Stark et sa tourte cannibale dans la saison six | Capture écran via YouTube

C’était l'un des moments les plus jubilatoires de la saison six. Lorsque qu’Arya Stark fait manger deux de ses fils sous forme de tourte à Walder Frey, on peut penser au mythe grec des Atrides ou, plus proche de nous, à Sweeney Todd, mais on trouve également trace d’une histoire de tourtes cannibales au Moyen Âge.

Dans la nouvelle De prava amicitia vel societate, un certain Sercambi raconte qu’à la cour du pape Urbain V à Avignon, au XIVe siècle, les «pastelli» du chef Troiante sont fameux, grâce à un ingrédient secret.

Le cuisinier, un «homme méchant», a pris goût à la chair humaine et aurait décidé de s’en servir dans ses préparations. Il prélève sa viande sur des cadavres, «les cuisses et des parties bien en chair, des mollets, des fesses et toutes les parties sans os».

Le gourmand pape finit par découvrir la supercherie quand l'une des tourtes qu’il a conservées finit par grouiller de vers. Le cuisinier cannibale est alors condamné à la pendaison.

Une variante du récit se retrouve dans un roman en espagnol du XVe siècle: au cours des fêtes du Nouvel An, les convives de la meilleure pâtissière de Paris découvrirent des morceaux de corps humain dans leurs plats. Celle-ci trucidait des clients, avec l’aide de ses filles, pour en faire de bons petits plats.

Dans Game of Thrones, Walder Frey s’apprêtait à reprendre une deuxième part de la tourte, avant de réaliser ce qu’il venait de manger et d'avoir un haut-le-cœur. Bien que considérée comme infâme et interdite, la chair humaine est réputée succulente. Le chirurgien bizantin Paul d’Égine (VIIe siècle) et le médecin italien Leonardo Fioravanti (XVIe siècle) vantent ses délices dans leurs écrits.

Dans les fables et récits populaires, on retrouve l’histoire du «cœur mangé», où un mari cocu fait manger à sa femme le cœur –ou d’autres parties– de son amant. Celle-ci ne remarque rien et s’extasie bien souvent de la saveur de son macabre repas.

Tout est bon dans le laron

Mélisandre séduit Gendry dans la saison trois | Capture écran via YouTube

Au cours de la saison trois, la sorcière Mélisandre ne cesse de répéter à Gendry, le bâtard de Robert Baratheon, que le sang d’un roi est puissant. Jusqu’à lui en prendre de force avec des sangsues et envisager son sacrifice. Si la chair humaine a la réputation d’être un met de roi, le sang ferait lui office de nectar aux mille et une vertus.

La Chanson des Nibelungen, qui date du XIIIe siècle, retrace une épopée guerrière germanique dans laquelle un seigneur appelle ses guerriers à boire le sang de leurs ennemis morts, car «il n’est pas de meilleur vin pour étancher cette terrible soif».

Les mythes sur les vertus du sang remonteraient à l’Antiquité et à la culture hébraïque. Dans la culture du Moyen Âge, il occupe une position ambiguë, la pharmacologie médiévale étant encore largement empreinte de croyances païennes et de symbolique. Le sang est réputé à la fois sale et dangereux, mais on lui prête tout de même des vertus, notamment régénérantes, et il entre dans la composition de nombreux remèdes.

Le médecin du XVIe siècle Paracelse en fait une «liqueur de momie», un élixir de longue vie auquel pouvait être ajouté du sperme, de la mœlle et des testicules. À partir du XVe et XVIe siècle, on note même une augmentation des remèdes à base de composants humains, notamment de graisse.

Cadavres exquis

Qyburn dans la saison sept | Via Game of Thrones Wiki

Ce ne sont pas les cadavres qui manquent dans la série d’HBO, et ce sont les principaux pourvoyeurs de matières premières pour les préparations médicinales anthropophages. Leur traitement touche à l’intime de la civilisation imaginée par George R.R. Martin. Le Grand mestre déchu Qyburn se livre à de multiples expériences sur des cadavres… et des corps vivants.

En Occident, c’est à l’époque où les apothicaires et médecins commencent à disséquer des cadavres que la médecine fait des progrès. À cette même époque, les cadavres ont aussi un usage bien précis: la mumia est un remède réputé issu… du suc de cadavres. Le mot persan mûmyia désigne initialement le mélange de poix et de bitume dont se servaient les embaumeurs égyptiens. Ce sont les Arabes qui, en envahissant l’Égypte, remarquent une similitude entre la substance de l'asphalte et le liquide issu des corps embaumés.

Le terme voyage jusqu’en Europe, via l’école de médecine de Salerne. Entre le Xe et XIIe siècle, ce remède venu d’Orient, appelé «liquide des morts», est très populaire. Se monte alors un business morbide: plutôt que d’acheminer d’antiques momies, la circulation et l’exploitation des cadavres s’intensifie.

En 1544, le médecin italien Pierandrea Mattioli s’alarme de la contrefaçon. Le remède compte des opposants, parmi lesquels le célèbre chirurgien Ambroise Paré, qui juge répugnante l’idée de manger des décompositions humaines pour se soigner.

Et si, finalement, on pouvait prédire la mort de Cersei Lannister grâce à l’histoire? Bon nombre d’épisodes de cannibalisme relatés évoquent des vengeances du peuple contre les nobles, voire contre un roi. En 1185, l’empereur bizantin Andronic Comnène fut torturé, tué puis dévoré par des femmes de Constantinople. Le monarque était haï et dans les écrits, sa dévoration est présentée comme un châtiment céleste.

Apolline Bazin Journaliste et community manager

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