France / Histoire

Dans son discours, Marine Le Pen a choisi le camp de l'assassin

Temps de lecture : 6 min

Ce qu'il faut peut-être retenir du discours de Marine Le Pen, c'est son affiliation revendiquée à Caïn, le sédentaire (le national, estime-t-elle) qui a tué son frère Abel, le nomade (le mondialiste, le réfugié, dans sa métaphore).

Le meurtre d'Abel par Caïn.
 Vitraux de la Sainte-Chapelle, Paris. | Jean-Pierre Dalbéra via Flickr CC License by

Dans le discours de Marine Le Pen au congrès de Lille, ce n'était pas l'annonce d'un «nouveau nom» pour le Front national qui était intéressante. Un front de tendances nationalistes baptisé «Rassemblement national» qui dit se constituer contre «le Système», c'était déjà l'actualité en 1954: cela n'a rien de palpitant. C'était plutôt la métaphore filée pour décrire le clivage politique entre «mondialistes» et «nationaux» qui, dit-elle, serait «une version moderne de la lutte éternelle des nomades contre les sédentaires», commencée «avec le mythe de l'affrontement entre Abel, le pasteur itinérant, et Caïn, l'agriculteur».

Les nomades seraient tant les migrants que les évadés fiscaux

Discours de Marine Le Pen tenu au congrès de Lille dimanche 11 mars. Via LCP.

Résumons le propos. Les nomades seraient tant les migrants que les évadés fiscaux. Ils n'auraient aucun respect de «la parole donnée». «En Marche», l'ancien nom du parti présidentiel, serait leur étendard, mieux: la profession de foi d'un «nomadisme décomplexé». En miroir, les «nationaux» auraient bien sûr toutes les qualités, car «le nomadisme, c'est l'inverse de nos valeurs de civilisation».

Que Marine Le Pen fasse l'éloge de l'enracinement, chacun le comprendra. Mais, probablement, certains de ses auditeurs auront-ils eu quelque mal à comprendre qu'elle en appelle ouvertement à Caïn contre Abel. C'est pourtant là le nœud rhétorique intéressant. Rappelons le mythe: premiers fils d'Adam et Eve, Caïn et Abel font chacun un sacrifice à Dieu. Le premier, laboureur, offre les fruits de la terre. Le second, berger, offre son jeune bétail. Dieu agrée l'offrande d'Abel. Courroucé, Caïn tue son frère. Abel est le premier mort de l'histoire humaine, et ce premier meurtre est un fratricide. Dieu punit Caïn en l'exilant, mais place sur lui un signe afin que nul ne le tue.

La chasse au nomadisme

Pourquoi diable une femme politique s'adressant à ses militants leur demande-t-elle de s'identifier au premier assassin? Charles Baudelaire en avait une vision prométhéenne romantique: «Race de Caïn, au ciel monte, Et sur la terre jette Dieu!», proclamait-il.

Mais ce n'est sans doute pas le sens de la présidente du FN. Elle n'innove d'ailleurs pas. En 1978, le programme du FN déjà préférait significativement Caïn, l’agriculteur, à Abel, le pâtre:

«Le cultivateur ne traite pas son sol avec mépris comme le nomade, qui s’en va plus loin dès que ses troupeaux ont rongé la végétation du no-man’s-land. La propriété lui garantit le fruit des efforts déployés sur sa terre. Qui possède pignon sur rue ne grugera pas ses clients comme un vendeur à la sauvette. En fixant, la propriété précise les responsabilité, elle contrait la ruse à s’effacer derrière une nécessaire loyauté.»

On est là dans la lignée du polémiste Édouard Drumont, avec sa mise en exergue du caractère nomade, pilleur, secret, rusé, déloyal, anonyme et vagabond... du capitalisme juif. La dénonciation du cosmopolitisme est un autre trait constant de l'antisémitisme, qui se retrouve aujourd'hui dans les thèses qui expliquent la globalisation et l'immigration par le biais de l'influence juive sur la marche unificatrice du monde.

Pour autant, la critique du nomadisme ne se limite pas à l'antisémitisme. La répression étatique des nomades remonte à Louis XIV. Ce dernier met en place une politique d’enfermement dans des hôpitaux généraux qui allie éducation chrétienne, assistance et contrôle social. Sédentariser, c'est civiliser: voilà l'idée.

En 1912, la République impose les documents d’identité obligatoires aux «nomades», selon une législation qui, sous ce vocable, vise en fait les Gitans. Le régime de Vichy, avide de contrôle de sa population, généralise la carte d'identité. Combattre le nomadisme transcende ainsi les clivages politiques, au bénéfice d'une idéologie de contrôle social.

Le rejet de la civilisation urbaine

Mais, les leçons de Caïn ne s'arrêtent pas là. «Nous sommes tous issus d’une longue lignée d’assassins», déclarait Freud en référence à Caïn. En tuant son frère, il fonde la société. Or, cette dernière pose intrinsèquement la question de la violence. Le mythe nous le dit: dès l’origine, la violence est contagieuse, puisque Dieu doit mettre un signe sur le premier criminel pour le protéger des hommes.

Cela signifie somme toute que la haine est tout à la fois fondatrice et expansionniste, qu'elle ne se borne pas à séparer les hommes, elle les relie également. Ce n'est pas une leçon inutile quand on songe aux mécanismes de la sociologie électorale: la haine de l'Autre donne un sentiment d'unité à ceux qui la ressentent.

Il y a là un processus de civilisation: Victor Hugo soulignait le rapport entre la marque posée par Dieu sur Caïn et le sentiment de culpabilité, mais l’idée renvoie à un autre texte biblique, lorsque Job proclame que la fosse, le charnier, est moins notre destin que notre ascendance. Selon Le Coran, le premier assassin, face à la dépouille d’Abel, inventa l’inhumation. En somme, tuer, c'est fixer des règles. Survivre, c'est produire un récit des violences traversées, et des rituels afférents. Caïn est un civilisateur. Dans son exil, il fonde la première cité. Sa descendance continue le processus civilisateur: ce sont des artisans, des forgerons, bref des personnes qui domptent la nature pour forger la société des hommes.

Ce récit peut être rapproché d’un autre mythe fondateur, celui des jumeaux Rémus et Romulus, où Rome est fondé par le fratricide également: il n’est pas de contrat civique avant que le sang n’ait été versé. Benito Mussolini disait que c'était le sang qui faisait tourner la roue de l'histoire...

Le camp des vaincus

Voilà l'extrême droite en situation difficile pour ses métaphores. Le désordre civilisateur finit par un urbanisme qui ne lui sied guère. Car, la valorisation des cultures agraires contre celles de la modernité urbaine est une chose des plus courantes dans les extrêmes droites –caricaturalement exprimée par Hitler, exécrant «ces villes de plusieurs millions d’habitants qui attirent si avidement les hommes pour les broyer ensuite de façon si effroyable», dépeignant Vienne comme «un conglomérat de races», puis jugeant: «cette ville gigantesque me paraissait l’incarnation de l’inceste».

Plus proche de nous, François Brigneau, qui fut milicien et vice-président du FN, expliquait simplement: «Moi j’aime la France et une certaine France, une France agricole, familiale, artisanale; je n’aime pas la France des villes.» Quant à Jean-Marie Le Pen, il prend souvent modèle de son enfance et de la saine éducation qu’il y a reçue lorsqu'il argumente: un petit village breton devient ainsi le symbole de l'âge d’or rural et moral, temps de plénitude, qu’il ne cesse d’opposer à la délinquance des banlieues-décadence de la France. Les discours qui pullulent pour opposer banlieues et ruralité s'inscrivent pour partie dans cette veine de dénonciation de l'urbanisme en-soi et de la valeur morale tout aussi en-soi de la terre qui fixerait.

Le rapport des extrêmes droites à Caïn est ainsi ambivalent: certes, il représente «la terre et les morts», pour détourner la définition de la nation donnée par le grand théoricien d'extrême droite Maurice Barrès. Oui, il est celui qui frappe le nomadisme. Mais, pourtant, il est rejeté par Dieu et les hommes. Se référer à Caïn contre Abel est conforme aux goûts d'extrême droite dans l'histoire: c'est préférer Sparte à Athènes dans l'Antiquité, c'est avoir la nostalgie des Sudistes contre les Nordistes lors de la Guerre de Sécession américaine, comme Steve Bannon, invité du congrès frontiste. C'est, comme l'a fait Marine Le Pen dans ce même discours dominical, citer Hélie de Saint Marc, qui participa à la tentative de putsch raté contre le général de Gaulle en 1961. C'est se repaître dans le sentiment d'être du camp des Réprouvés, selon le titre d'un livre culte de l'extrême droite radicale. C'est se tenir orgueilleusement dans le camp des vaincus.

Nous voilà plus dans un discours d'acceptation de la défaite que de reconquête. Après nous, le Déluge. À moins que le destin n'en décide autrement. Dans le légendaire médiéval, Caïn finissait tué par son arrière-arrière-arrière-petit-fils. Or, au Front national, comme dans la mythologie, le danger vient de sa famille.

Nicolas Lebourg Chercheur en sciences humaines et sociales

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