Culture

«A Serious man» est un film sérieusement bon mais...

Dana Stevens, mis à jour le 20.01.2010 à 10 h 08

Les frères Coen sont presque trop sérieux.

Les films des frères Coen sont toujours drôles, cérébraux, hermétiques et nihilistes, attentifs à la souffrance humaine mais allergiques à la sensiblerie. Bref, ce sont des films juifs.

Jusqu'alors souterraine, l'affinité entre cette identité culturelle et les thèmes de leurs films est devenue manifeste dans A Serious Man, œuvre la plus autobiographique des deux frères. (Du moins, leur seule œuvre vaguement autobiographique, si l'on part du principe qu'ils n'ont été élevés ni par des gangsters irlandais, ni par des psychopathes texans, ni par des fanatiques du bowling perpétuellement défoncés de Los Angeles.) La sensibilité des frères Coen s'est forgée dans les quartiers juifs des banlieues de Minneapolis à la fin des années 1960, qui constituent le cadre spatio-temporel de cette curieuse fable métaphysique. A Serious Man s'ouvre sur un prélude en yiddish dans un shtetl de l'Europe centrale du 19e siècle, où un couple marié rencontre dans de bien étranges circonstances une vieille connaissance qui est peut-être un dibbouk, ou esprit malin (interprété par le comédien Fyvush Finkel). Cette parabole, obscure si ce n'est incompréhensible, constitue une parfaite introduction au film.

 

 

Après le générique, nous quittons le shtetl pour le pavillon propret de Larry Gopnik (Michael Stuhlbarg), professeur de physique de Minneapolis littéralement assailli de soucis. Son évaluation universitaire est sabotée par un corbeau hargneux, tandis qu'un étudiant mécontent tente de lui graisser la patte; sa femme Judith (Sari Lennick) veut le quitter pour leur voisin mielleux, Sy Ableman (Fred Melamed); au lieu de préparer sa bar-mitsvah, son fils Danny (Aaron Wolff) fume des pétards et vole de l'argent à sa sœur Sarah (Jessica McManus), argent que ladite Sarah fauche dans le portefeuille de son père; et il y a le frère de Larry, Arthur (Richard Kind), loque humaine et bon à rien qui squatte le salon familial et passe ses journées à scribouiller dans un carnet qu'il a prénommé «le Mentacule,» afin de concevoir un tableau de probabilités censé, un jour, prédire l'avenir de l'univers.

Larry, qui s'est toujours considéré comme quelqu'un de bien, est accablé par cet acharnement du sort. Plongé dans une crise existentielle, il décide de consulter trois rabbins. Le premier et plus jeune (Simon Hellberg) ne lui sert que d'inconsistantes platitudes, le deuxième (George Wyner) lui raconte la légende a priori sans queue ni tête des «Dents du Goy» et le troisième, le sage et vénéré Rabbi Marshak (Alan Mandell), refuse de le recevoir. Plus Larry cherche un sens à sa vie, plus son malheur lui apparaît comme un caprice du hasard. «Les actes ont des conséquences,» dit Larry à l'un de ses étudiants rebelles, tout en pensant qu'en ce bas monde, l'inverse n'est pas du tout exclu. Que signifient les symboles et les signes que Larry voit partout (le Mentacule, les formules sur le tableau noir, les caractères hébraïques mystérieusement gravés sur les dents du goy)? Et alors qu'à l'image de Job, Larry supporte vaillamment ses souffrances, que veut dire Judith quand elle déclare à son mari que, contrairement à lui, l'insupportable Sy Ableman est «un homme sérieux»?

Le plus grand des kabbalistes se débattrait avec ces mystères tout autant que Larry (même s'il est vrai qu'une certaine connaissance des arcanes judaïques permettra de mieux saisir les blagues embusquées dans chaque scène). Et c'est précisément le but recherché par les réalisateurs. Car si le film décrit une crise de foi spécifiquement juive (en dressant au passage le portrait acide mais délicieusement réaliste de la culture juive américaine), A Serious Man dévoile surtout une moralité déjà palpable dans certains films des frères Coen: le monde est cruel et indéchiffrable. Ce qu'Anton Chigurh, le meurtrier psychopathe joué par Javier Bardem, était dans No Country for old men, le Dieu juif (que les personnages invoquent respectueusement par le terme «Hachem») l'est dans ce film.

Trop parfait

C'est peut-être ce nihilisme patenté qui m'empêche de m'abandonner complètement aux œuvres des frères Coen. A Serious Man est une réalisation parfaite; les deux cinéastes, dont la maîtrise technique a toujours été impressionnante, touchent ici au sommet de leur art; le scénario (PDF), concis, drôle et truffé de second degré, se lit comme un roman. Le choix de quasi-inconnus pour tous les rôles principaux (Michael Stuhlbarg est un comédien de Broadway renommé, mais peu familier du grand écran) est un coup de génie, et l'on ne trouve rien à redire au jeu des acteurs, pas plus qu'au talent lumineux du directeur de la photographie Roger Deakins (qui collabore avec les Coen depuis longtemps). Les costumes et les décors (signés Mary Zophres et Jess Gonchor) restituent avec brio l'univers guindé et clanique des juifs du Midwest encore mal assimilés à cette époque (chez qui les nouvelles mœurs des années 60 sont arrivées bien plus tard que chez les «gentils» urbains de Mad Men).

Pourtant, le contrôle implacable qu'exercent les Coen sur l'expérience esthétique de leur public en devient presque étouffant. Bien qu'ils aient recréé le monde de leur enfance avec un souci du détail digne d'archivistes, ils tiennent les spectateurs à l'écart, aussi jaloux de leurs secrets que Dieu ne l'est vis-à-vis du pauvre Larry. Il s'en est fallu de très peu pour que A Serious Man soit un film sérieux, qui explore avec humour et subtilité les thèmes du destin, de la justice et de la foi.

Alors que les malheurs pleuvent sur Larry et que le jour fatidique de la bar-mitsvah de son fils approche, une vérité essentielle, peut-être pas sur les desseins divins, mais du moins sur ceux des frères Coen, semble affleurer sous la surface impeccablement lisse du film. Reste que je ne serai pas venue à bout de mes soupçons: et si les frères Coen ne faisaient que se payer la tête de Larry, et avec lui, de leur public ?

Dana Stevens

Traduit par Chloé Leleu

Image de une: A serious man, DR.

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