France

C'est si bon d'annuler un rendez-vous au dernier moment

Temps de lecture : 7 min

Et si le vrai bonheur, c’était de se faire un emploi du temps de ministre et tout laisser tomber à la dernière minute?

Des avantages d'annuler tous vos rendez-vous et de rester chez vous trankilou. | Samantha Gades via Unsplash License by

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Si ça ne tenait qu’à nous, il y a pas mal de choses qu’on aurait annulées en 2017. Dans le désordre: les réactions cradingues au mouvement #MeToo, le succès de Bigflo & Oli et le mot perlimpinpin.

Bigflo & Oli - «Dommage». Via YouTube.

Mais comme on n’a toujours pas mis la main sur le Neuralyzer de Men in Black, on se contentera cette année d’effacer tout ce qui nous file des bouffées d’angoisse dans notre agenda perso.

Attention, vous risquez vite de devenir accro à cette pratique: annuler n’a jamais été aussi jouissif et nécessaire que dans notre société de représentation. Avant, vous échafaudiez des mythos toute la journée pour annuler vos rencards, suant à grosses gouttes à l'idée que l’on découvre le pot aux roses (vous n’aviez juste pas envie), comme si vos potes bossaient pour l’inspection du travail. Vous êtes désormais passé au niveau expert, laissant monter la pression sociale jusqu’à son point culminant, avant d’annuler sans le moindre remord dans un soupir de joie (et de vous vautrer devant Netflix). Ou comment «Et si on n’y allait pas?» est devenu le truc le plus addictif du moment.

«En termes de soulagement instantané, annuler un plan, c’est comme un shot d’héroïne»

Après avoir lamentablement foiré son concert du Nouvel An à Times Square en 2016 («Shit happens»), Mariah Carey en pleine montée de grippe a annoncé à ses «agneaux» qu’elle était obligée d’annuler les premiers shows de sa très attendue tournée de Noël («All I Want for Christmas is an infection respiratoire»).

Mariah Carey s'est plantey. Via YouTube.

Et elle n'est pas la seule à se faire porter pâle pour annuler des dates pourtant prévues depuis longtemps: Céline Dion en surchauffe à Vegas (officiellement, une laryngite), Shakira en pleine affaire Paradise Papers (officiellement, un problème aux cordes vocales)… Les popstars n'hésitent plus à vous poser des lapins de dernière minute.

Mais si vous ne faites pas partie de cette cohorte de fans à avoir vécu ces annulations comme un camouflet personnel, vous comprendrez très facilement le bonheur incommensurable vécu par Shakira et les autres, pouvant finalement traîner en pyj’ sur le canap’ de leur suite à what mille sans être obligées de se frapper une bande d’hystériques chantant Chantaje. Une délivrance que décrit très bien le stand-uppeur américain et auteur au Saturday Night Live John Mulaney: «En termes de soulagement instantané, annuler un plan, c’est comme un shot d’héroïne.» Mais beaucoup plus facile à se procurer que de la dope.

Le no-show, équivalent du ghosting mais version Guide Michelin

C’est tellement simple que la pratique est devenue la bête noire du monde des services. Puisque pour annuler votre table de douze au resto gastro d’en bas, il suffit de ne pas y aller. On exagère? Alors que dans les pays anglo-saxons, on aura tendance à vous demander votre empreinte de CB à la réservation et que des grandes tables comme celle de Guy Savoy à la Monnaie de Paris prélèvent 300 euros par couvert aux clients qui ne se présentent pas (de quoi vous passer l’envie de préférer un bouillon Knorr sous la couette), la plupart des restos français se contentent de prendre votre nom et le nombre de personnes.

Le no-show, équivalent du ghosting mais version Guide Michelin, est devenu un tel fléau pour la restauration que la plateforme La Fourchette lançait début 2016 une campagne de sensibilisation sur l’éthique de l’annulation: «J’y vais ou J’annule».

«Grosse perte de revenu, gaspillage, surstaffing: la problématique de l’annulation est très importante pour les restaurateurs», explique Mathieu Bagur, directeur général France de la plateforme de réservation. En réalisant que la plupart des gens qui ne se présentaient pas n’avaient tout simplement pas le courage de prendre leur téléphone et d’annuler en frontal, «on s’est mis à proposer l’annulation en un clic, par SMS ou mail, ce qui a vraiment fait plonger le taux de no-show».

Deux clics sur un site, un formulaire sur une app, si la technologie a rendu les prises de rendez-vous easy peasy, elle a aussi rendu l’annulation plus indolore: Mariah s’est contentée d’un message sur son Facebook pour planter ses milliers de fans en plein craving de Noël. Une béquille technologique pour grands angoissés du petit combiné qu’on retrouve par exemple sur le site Doctolib, où vous pouvez directement appuyer sur le petit bouton rouge pour annuler (attention toutefois, si l’envie vous prend de le faire moins de 24h avant votre rdv, vous devrez vous fendre d’un coup de fil, ne vous faites pas avoir).

Le lifestyle décroissant

Faites le test. À combien d’événements vous êtes-vous inscrits sur Facebook récemment? Comme si votre agenda perso/boulot ne s’apprêtait pas à imploser, le numérique nous impose, en plus, une forme d’ubiquité éreintante. Surtout depuis la petite nouveauté de 2015. Avant, le réseau social vous demandait simplement si vous prévoyiez d’y aller/de ne pas y aller/d’y aller peut-être. Les développeurs ont fini par ajouter l’option «intéressé».

«Les gens n’imaginent pas à quel point nous avons prêté attention à ce sujet», expliquait à Wired Kathy Matosich, content strategist pour la partie «Événements» du site.

Et si l’on en croit une recherche menée à la Olin Business School de l’université de Washington à Saint Louis, c’est précisément ce besoin de rationnaliser notre temps libre qui nous fait perdre tout le plaisir qui y était associé.

«Avant, on planifiait nos tâches professionnelles, explique Selin Malkoc, qui a mené les recherches. Aujourd’hui, chaque heure de notre journée compte. Nous avons montré combien planifier, donc imposer une structure temporelle à un événement, transforme automatiquement un moment de loisir en corvée.»

«La vie contemporaine et le numérique ont permis la performativité des événements sociaux, tranche Stéphane Hugon, sociologue au Ceaq (Centre d’études sur l’actuel et le quotidien). Il y a un vrai détachement entre le plaisir réel de la vie en société et son anticipation. Sur le fond, les traces que l’on laisse et le rituel de la vie sociale sont parfois bien plus importants que l’événement lui-même.»

Dans cette société de «l’attending», plus la peine de claquer trois Uber pour une soirée à l’autre bout de la ville à écouter vos potes élucubrer sur leur ex, puisqu’il vous suffira de liker leur Instagram pour qu’ils pensent que vous avez été la reine de la soirée.

«Rationnellement, annuler revient à faire quelque chose d’imprévu, dans un temps qui n’est pas le bon, poursuit le sociologue. Cela donne à ce temps une valeur quasi inestimable, de spontanéité et de sacralisation d’un temps retrouvé. C’est le paroxysme de l’école buissonnière.»

Alors que toute la tendance du lifestyle est au minimalisme, et à l’incitation à ranger nos intérieurs en ne gardant que le nécessaire pour être heureux, ce phénomène trouve son équivalent dans les rapports sociaux. Ne conserver que les événements qui sont réellement utiles ou, tout au plus, qui nous rendent foncièrement heureux.

Le soulagement économique

Et comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule, sachez qu’en annulant tous les apéros du printemps prochain pour rester chez vous en culotte ou en caleçon est la meilleure façon de lutter contre le capitalisme. Ou au moins de vous sauver de la banqueroute personnelle.

Quand le moindre dîner devient événement (êtes-vous déjà arrivé les mains vides chez un pote?) et que vous vous faites racketter à chaque pot de départ (même à ceux des stagiaires dont vous avez appris le prénom grâce à la cagnotte Leetchi), effacer ne serait-ce qu’un rendez-vous de votre agenda, c’est aussi aller à l’économie.

«On pourrait presque dire que les impératifs liés à l’obligation, aujourd’hui, d’avoir une vie sociale développée, ont fait passer les loisirs dans la catégorie de ce que l’on appelle les dépenses contraintes (logement, énergie, alimentation).»

Dominique Desjeux, sociologue de la consommation

Outre-Manche, le phénomène porte même un nom, la «social debt», définie en 2014 par The Money advice service. Selon cette organisation gouvernementale, qui propose des services d’aide aux questions financières, si les Britanniques croulent sous les dettes, c’est parce qu’ils vont trop souvent au pub (on vous résume, hein) et qu’ils continuent de vivre la vie mondaine malgré un compte en banque qui fait la gueule. Lors d’une enquête nationale, de nombreux Britanniques déclaraient être en rouge à cause de leur vie sociale, qui coûterait en moyenne 1.500 euros par an et par habitant.

«Le cas anglais me semble tout à fait transposable à la France, explique le sociologue de la consommation Dominique Desjeux. Pendant longtemps, les loisirs ont été le dernier budget des ménages de la classe moyenne. Progressivement, alors que le pouvoir d’achat a augmenté, les dépenses pour le numérique et les loisirs ont augmenté, plus vite.»

Il poursuit: «Vivre en société a un vrai coût monétaire. On pourrait presque dire que les impératifs liés à l’obligation, aujourd’hui, d’avoir une vie sociale développée, ont fait passer les loisirs dans la catégorie de ce que l’on appelle les dépenses contraintes (logement, énergie, alimentation).»

Vous vous demandez pourquoi vous continuez de faire vos courses chez Franprix avec vos tickets restos? Parce que votre paquet de clopes avoisine les 10 €, que vous vous ruinez avec des paniers repas à 14 € sur Deliveroo et qu’entre 1982 et 2012, le coût moyen d’un ticket de concert a augmenté de 400%, estimé à 78,77 $ aujourd’hui. Alors? Qui est-ce qui a bien fait de rester chez elle/chez lui?

Raphaëlle Elkrief Journaliste chez Stylist.

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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