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Le pape François et l'Église catholique, du coup de foudre au divorce

Temps de lecture : 9 min

Cinq ans après son élection à la tête de l’Église catholique, le 13 mars 2013, le pape François semble avoir épuisé son crédit de popularité et fait face à des attaques conjuguées.

Le pape François sur le parvis de la basilique Saint-Pierre au Vatican, le 14 février 2018 |
Andreas Solaro / AFP
Le pape François sur le parvis de la basilique Saint-Pierre au Vatican, le 14 février 2018 | Andreas Solaro / AFP

L’état de grâce du pape François est bel et bien terminé. Il y a cinq ans, l’élection de Jorge Mario Bergoglio, un cardinal argentin de 77 ans quasiment inconnu en dehors de l'Amérique latine –qui n’avait encore jamais donné de pape à l’Église– jésuite par vocation et par méthode de gouvernement, réputé pour son style de vie austère et sa proximité des ghettos de Buenos-Aires, avait été saluée dans le monde entier comme un saut dans l’inconnu, après des siècles d’écrasante domination européenne.

Ses origines, son choix de vivre en dehors des appartements princiers du Vatican, son goût pour le contact direct, sa modestie, sa parole abondante, fluide, chaleureuse lui avaient valu une popularité immédiate. Ses promesses de réforme d’une Curie sclérosée, ses attaques délibérées contre la financiarisation de l’économie, sa vision d’une Église qui accueille avant de juger –les homosexuels, les divorcés, les femmes qui subissent un avortement, qui soigne les blessures avant de faire régner sa discipline, qui invite ses fidèles à «sortir dans la nuit de nos contemporains, à croiser leur route, à aller aux périphéries essentielles» étaient apparues comme autant de ruptures avec le christianisme légaliste, la morale obsessionnelle, la lecture critique du monde moderne de ses prédécesseurs directs Jean-Paul II et Benoît XVI.

Ajoutons les choix courageux que ce premier pape latino a promus en faveur du développement écologique de la planète –dans l’encyclique Laudato Si de juin 2015–, pour un accueil plus large des migrants économiques, pour ses dénonciations répétées de «la mondialisation de l’indifférence» face à la tragédie des réfugiés…

Impression d'essoufflement

Ce pape a rempli l’essentiel de sa mission: bousculer la bonne conscience d’un monde crispé, replié sur ses réflexes nationaux et identitaires, à la fois indifférent à la question de Dieu et saturé par les fondamentalismes religieux. Après la désillusion des générations militantes des années 1960, pour lesquelles l’engagement politique était comme le prolongement de la foi chrétienne, les «cathos de gauche» pouvaient légitimement espérer vivre, avec l’arrivée de ce pape, un nouveau temps de grâce et d’expression collective.

D’où vient alors, cinq ans après, cette impression d’essoufflement, de «trou d’air», pour reprendre le mot de Jean-Pierre Denis, directeur de l’hebdomadaire La Vie, ce sentiment que le charme est rompu, que François échoue dans ses tentatives de réformes, que ses fulgurances en faveur d’une «Église pauvre, avec et pour les pauvres» semblent de plus en plus vaines? Comment expliquer cette division croissante entre ceux des catholiques, nostalgiques et critiques, qui rêvent de restaurer le passé et une Église arcboutée sur sa tradition la plus conservatrice et ceux qui veulent maintenir le cap du compromis avec la société moderne?

Le pape François subit le contre-coup d’au moins trois procès qui lui sont régulièrement faits, y compris dans son entourage proche: celui d’une gestion catastrophique du drame de la pédophilie dans l’Eglise; celui d’une inefficacité dans les réformes et d’entorses commises dans la morale sexuelle de l’Église par un pape jugé trop accommodant; celui de la naïveté sur la question de l’accueil des migrants et la prétendue islamisation du Vieux continent.

Gestion catastrophique des affaires de pédophilie

L’échec du voyage du pape François à la mi-janvier 2018 au Chili, au cœur d’une Amérique latine qu’il connaît bien et qui l’a boudé, constitue un tournant. La preuve a été démontrée de son incapacité à fixer un cap résolu dans la lutte contre la pédophilie, qui continue de peser lourd au sein de son Église.

Il a volé au secours d’un évêque chilien, Juan Barros, accusé d’avoir couvert des agressions sexuelles commises dans les années 1980 et 1990 par un prêtre, Fernando Karadima, reconnu coupable en 2011 par un tribunal du Vatican. La brutalité de la réaction de François à la polémique a brouillé son image d’homme souriant et débonnaire: «Le jour où vous m'apporterez une preuve contre l'évêque Barros, je vous parlerai. Il n'y a pas une seule preuve contre lui. Tout est calomnie. C'est clair?».

La surprise a été telle que le pape a été personnellement désavoué par un cardinal américain proche de lui, Sean O’Malley, l’un de ses grands électeurs au conclave de mars 2013 devenu président de la commission pontificale pour la protection des mineurs: «Ce propos de François, a dit l’archevêque de Boston, est une source de grande peine pour toutes les victimes d'abus sexuels».

Le pape admettra avoir eu «une expression malheureuse», mais cet incident rarissime –un cardinal recadrant un pape!– a traduit le sentiment de confusion répandu aujourd’hui au Vatican dans le traitement des affaires de pédophilie.

Jean-Paul II (1978-2005) avait tardé à prendre la mesure du préjudice et de cette crise mondiale. Benoît XVI (2005-2013), très informé des dossiers les plus délicats, avait multiplié les actes de repentir et prôné une politique radicale de «tolérance zéro» pour les prêtres pédophiles.

Après eux, on pouvait s’attendre, de la part du pape François, à une rigueur au moins identique. Ce n’est pas ce qui s’est passé. Depuis cinq ans, ceux qui connaissent le dossier ne notent chez lui aucun signe de complaisance, mais regrettent ses atermoiements et ses incohérences dans le traitement du dossier.

Mise en place en 2015, la commission internationale de lutte contre les abus dans l’Église a enregistré le départ de deux délégués américains, anciennes victimes de religieux pédophiles, découragés par l’impossibilité de communiquer avec la Curie romaine.

En 2016, dans un texte intitulé Comme une mère aimante, le pape François a créé un «tribunal spécial» pour juger les cas d’évêques ou de supérieurs de congrégations mis en cause. Ce tribunal ne s’est jamais réuni. Le débat n’est même pas clos sur le point de savoir s’il pourra intervenir sur des faits antérieurs à sa création, il y a deux ans.

La solution s’orienterait vers la création de tribunaux régionaux, mais les associations de victimes ne cachent plus leur déception vis-à-vis de ce pape qui donne toujours des signes d’espoir dans la lutte contre la pédophilie, mais se montre incapable d’identifier et de dénoncer les résistances.

Réformes inabouties et entorses à la «doctrine catholique»

Ces affaires de pédophilie qui n’en finissent plus de ternir l’image de l’Église s’ajoutent à une déception croissante devant le bilan des réformes amorcées par Jorge Mario Bergoglio. Il avait été élu, il y a cinq ans, sur la promesse d’un remaniement complet de la Curie et d’un assainissement des finances vaticanes, sources d’infinis scandales sous Benoît XVI –contraint à la démission entre autres pour cette raison.

Depuis 2013, François a renouvelé les méthodes de travail de son «gouvernement» en créant un «C9» de cardinaux efficaces et proches de lui, fustigé avec violence un appareil hiérarchique trop «mondain» et «courtisan», retouché les organigrammes de la Curie et regroupé ses «ministères» (Économie, Communication, etc). Mais la promesse d’une décentralisation plus grande au profit des Églises locales tarde à voir le jour.

Les mécontentements accumulés par ces réformes, aussi partielles soient-elles, valent au pape François une montée des oppositions. La liberté de parole qu’il avait encouragée dès son arrivée en 2013 se retourne contre lui. Ses adversaires ne se cachent plus et les luttes de clans gagnent le sommet de l’Église. Le mot cruel qui circule à Rome est que «10 % des membres de la Curie critiquent les réformes, 20 % les soutiennent, 70 % attendent le prochain pape!».

Ce ne sont pas seulement des critiques de forme et de méthode. Un procès rare en illégitimité est intenté à ce pape par la fraction la plus conservatrice du Collège des cardinaux et de l’épiscopat mondial.

À Rome ou en voyage à l’étranger, ses paroles touchent ses auditoires, mais les révoltent aussi en partie. On loue son discours généreux, ses efforts pour rompre avec le ton arrogant cultivé au Vatican, mais beaucoup traînent les pieds, ne dissimulent plus leur ressentiment vis-à-vis de ce «pape des pauvres» qui écornerait, à leurs yeux, l’image de la papauté. Ils mettent en cause son style de «curé latino-américain» populaire mais démagogique, nourri d’une théologie progressiste, mais aussi ses entorses présumées à la «doctrine catholique» sur des sujets cruciaux comme la famille, le sexe, l’amour, le statut des divorcés-remariés, la place des femmes ou la situation des homosexuels.

Aucune rupture avec la doctrine n’a été sérieusement démontrée, mais le soupçon se répand que ce pape libéral serait prêt, sinon à abandonner du moins à cesser de défendre avec énergie des principes ou des disciplines de plus en plus mal comprises de la société moderne, qui éloignent l’Église de ses contemporains.

Citons à cet égard la question controversée de l’indissolubilité du mariage ou celle de la licéité des moyens de contraception artificielle –pilule, préservatif, stérilet–, proscrits depuis l’encyclique de 1968 de Paul VI, Humanae Vitae.

Après un synode épiscopal de deux ans sur la famille (2014-2015), le pape latino a ouvert très timidement la voie à l’autorisation de communier pour les couples de chrétiens divorcés et remariés.

Des épiscopats progressistes (Argentine, Allemagne, etc.) se sont précipités dans la brèche, mais une incroyable cabale a éclaté. Des cardinaux de haut rang ont rendu publics des «dubia»doutes»), mettant en cause l’autorité du pape et la légitimité de son interprétation du mariage indissoluble, pilier d’une morale catholique qui interdit tout remariage de divorcé et tout sacrement.

La crise est ouverte. Elle «est en train de briser l’Église», vient de déplorer le cardinal hollandais Willem Eijk. L'archevêque d’Utrecht critique l’absence de toute «parole clarificatrice» venant du pape sur ce sujet des divorcés-remariés.

Aussi les clans les plus conservateurs de l’Église s’élèvent-ils contre de supposées tolérances de la part d’un pape qui, au nom d’une interprétation plus libérale des textes, contribuerait à une «pente glissante» vers une légalisation et une acceptation généralisée de l’euthanasie, des mariages homosexuels ou de l’«idéologie du gender».

Des cardinaux comme le Guinéen Robert Sarah –qui occupe une place éminente à la Curie– ou l’Américain Raymond Burke –placardisé à Rome par le pape François– alimentent ce procès rampant en illégimité. Il n’est pas faux de parler de rébellion.

Accusations de complaisance envers l'islam

L’un des combats les plus acharnés menés par le pape latino-américain depuis cinq ans est celui de l’accueil des migrants économiques et des populations réfugiées sur les côtes méditerranéennes.

Lors de ses voyages à Lampedusa (2013), à Lesbos (2015) ou devant les instances internationales (New-York, Bruxelles), François ne cesse de rappeler l’Europe à ses racines chrétiennes et sa vocation à la charité universelle ou de plaider contre l’égoïsme de pays riches et démocratiques tentés de se replier derrière leurs frontières et guettés par les réactions chauvines, populistes, xénophobes.

Face à ce défi, le pape François entend tenir le pari de l’humanisme. Il maintient résolument le cap du dialogue avec les courants modérés de l’islam, eux-mêmes désemparés par une violence qu’ils n’ont pas non plus vu venir. Jorge Mario Bergoglio n’a rompu avec aucune des inspirations d’un pape comme Jean-Paul II qui, en dépit de la montée des intégrismes, faisait déjà du dialogue égal avec toutes les autres traditions la voie la plus sûre conduisant à la paix des religions et du monde.

Cette politique d’accueil des migrants et de dialogue avec l’islam, que l'on croyait assurée par des décennies de gestes, de discours et de rencontres «interreligieuses», se heurte à des résistances profondes au sein de la hiérarchie et du monde catholique.

Le discours du pape sur l’immigration est parfois perçu comme incongru, naïf, angélique. Dans l'essai à succès Église et immigration: le grand malaise de Laurent Dandrieu, rédacteur en chef « Culture » à Valeurs actuelles, pour qui il couvre aussi l'actualité religieuse, le pape François, les catholiques progressistes et toutes les associations humanitaires sont accusées d’un aveuglement et d’une «lâcheté» par rapport à l’islam, qui contribueraient au «suicide de la civilisation chrétienne européenne».

En appelant les démocraties du Vieux continent à une hospitalité toujours plus généreuse, en ouvrant même les portes du Vatican à des réfugiés musulmans, le pape François serait à la source d’une grave confusion entre le soutien dû aux pauvres et l’«idolatrie de l’accueil». En éludant, contrairement à Benoît XVI, la question centrale posée, selon Dandrieu, par la violence spécifique à la religion islamique, il participerait à l’«endormissement de la méfiance légitime des Européens vis-à-vis de l’islamisation progressive du continent».

Ces critiques sont devenues courantes, pas seulement dans la presse de droite ou les sites catholiques intégristes. François est soupçonné d’occulter les exigences politiques de l’islam et de dévoyer le message même des Évangiles, en accordant au vieux devoir chrétien de charité une dimension politique qui n’existe pas dans l’enseignement du Christ.

À 81 ans, heureusement entouré par un noyau de prélats acquis à sa cause et une diplomatie habile, François, qui avait soulevé tant d’espoirs il y a cinq ans, se voit confronté à un défi inédit pour un pape: celui de devenir demain presque plus populaire en dehors de son Église que chez les siens.

Henri Tincq Journaliste

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