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Roxane Gay, le bon côté du «mauvais féminisme»

Temps de lecture : 6 min

«Bad Feminist» de Roxane Gay sort en France le 22 mars. L'essai culte décomplexe celles d'entre nous coincées entre envie d’empowerment et tendresse pour le R&B sexiste.

Roxane Gay | Jay Gabriel
Roxane Gay | Jay Gabriel

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

À LOS ANGELES (ÉTATS-UNIS)

Fille d’immigrés haïtiens, obèse et bisexuelle, l’écrivaine Roxane Gay est l’anti-miss America de Donald Trump. Sur Twitter ou dans les colonnes du New York Times, cette «binge-watcheuse» hyper-critique puise dans son intense consommation culturelle –elle raffole des blockbusters hollywoodiens– et son parcours personnel –elle a été victime d’un viol collectif à l’âge de 12 ans– pour ausculter le sexisme, le racisme et le body shaming de la société US.

En 2014, son best-seller Bad Feminist l’a propulsée porte-parole intello et grand public des minorités. Enfin traduit en français (éditions Denoël, parution le 22 mars), l’ouvrage analyse la pop culture américaine par le prisme du genre et de la race, et revendique un féminisme décomplexé, loin des grandes leçons de morale –et du charabia théorisant.

«[Je suis] une femme qui aime le rose, qui aime partir en vrille et qui danse parfois comme une tarée sur une musique dont elle sait qu’elle est abominable envers les femmes», écrit-elle.

Alors que Black Panther explose tous les records au box-office –elle a participé, aux côtés de Ta-Nehisi Coates, grande figure de la lutte pour les droits des Noirs, à l’écriture des comic books dont est tiré le film– et qu’elle s’est proposée pour écrire le scénario de Batgirl suite au retrait de Joss Whedon, nous l’avons rencontrée à Los Angeles, où elle s’est installée.

Trump, Weinstein, mass shootings à répétition, néo-nazis de Charlottesville… Pas trop crevée par cette année?

«Si, je suis épuisée. J’ai beaucoup écrit et je me suis pris énormément d’agressivité en retour. Cela a parfois frôlé le harcèlement. C’est dur, surtout lorsqu’on défend juste l’égalité femmes-hommes, mais cela doit être le prix à payer pour pouvoir prendre la parole en tant que femme noire. Ça en dit long sur l’état de la société américaine.»

Cinq mois après sa naissance, le mouvement #MeToo continue de bousculer les États-Unis. Comment expliquer que, pour une fois, la parole des femmes ait été entendue?

«C’est une question de trop-plein. Pendant des décennies, les femmes ont subi des violences sexuelles mais personne ne les écoutait. La justice n’était pas à la hauteur. L’élection de Donald Trump a été le déclencheur. Nous avons entendu ses propos dégradants sur les femmes, nous savons toutes qu’il est un prédateur. La colère ne pouvait qu’exploser. Mais pour le moment, vous savez, nous avons juste gratté la surface.»

C’est-à-dire?

«Au-delà de la question du viol, il y a une gamme de comportements à interroger: intimidations, abus de pouvoir au quotidien... Tout ce qui fait que les femmes ne se sentent toujours pas à l’aise au boulot. Les hommes ne sont pas tous des violeurs, mais ils doivent tous se remettre en question. En ne disant rien, ils permettent à cette culture de prospérer.

Quant aux peurs que le mouvement aille trop loin, il faut arrêter le délire. Ce qui se passe actuellement corrige des années d’injustice. Et l’argument “c’est trop sexy de se faire importuner” est peut-être valable quand on s’appelle Catherine Deneuve, mais quand on n’est pas une femme blanche et puissante, c’est une autre histoire.»

Dans votre livre Bad Feminist, vous prenez vos distances avec toute une génération de militantes en vous définissant comme une «mauvaise féministe». Ça veut dire quoi?

«Pendant longtemps, je me suis considérée comme féministe mais j’avais du mal à le clamer parce que je ne correspondais pas aux critères généralement admis. Je n’étais pas toujours constante dans mes efforts, je jouais parfois à la fille niaise avec les hommes parce que ça m’était plus facile de les laisser se sentir macho que de camper sur ma hauteur morale... Bref, je me disais que j’étais une “mauvaise féministe”.

Ce qui était une blague au départ m’a permis de réfléchir à la manière dont le féminisme mainstream défendait plutôt les femmes blanches, hétérosexuelles et issues de la classe moyenne. “Mon” féminisme ne hiérarchise pas les femmes et accepte que l'on n’ait pas toutes le même parcours.»

Que permet-il?

«D’inclure des femmes qui se sentent mises à l’écart. D’arrêter de se fixer des objectifs inatteignables et culpabilisants de féminisme “parfait”. Et de se détendre un peu.»

La polémique autour de l’activisme sexy de Beyoncé, c’est un coup du «bon» féminisme?

«L’hypocrisie de ces débats... Juste parce qu’elle danse de manière lascive dans ses clips! Vous pouvez être féministe et parfois adopter des comportements considérés comme antinomiques. Vous êtes humaine, voilà tout.

Et puis, soyons précis et regardons vraiment ce que réalise Beyoncé: les dons qu’elle fait aux associations, les initiatives féministes qu’elle soutient, les artistes femmes qu’elle met en avant... Si c’est du mauvais féminisme, je signe tout de suite, parce que c’est super.»

La pop culture, que vous adorez, est-elle toujours l’alliée des mouvements progressistes?

«Elle peut porter la critique face aux idées rétrogrades –en cela, elle fait du journalisme, de manière très accessible. Mais dans les faits, elle est encore majoritairement hétéro-normée, blanche et riche. Les contre-exemples, comme la série Black-ish qui met en scène des personnages noirs extraordinaires sur la chaîne ABC, se comptent sur les doigts d’une main.

Ce qui ne veut pas dire qu’on n’a pas le droit d’apprécier la pop culture comme un pur divertissement. Moi, j’adore les mauvais films, ça me fait marrer, mais je ne suis pas dupe. La pop culture reflète les normes et les valeurs de notre société, elle ne ment pas. Si vous n’aimez pas le reflet, faites quelque chose pour améliorer le monde dans lequel vous vivez.»

Le succès phénoménal du blockbuster Black Panther constitue-t-il un tournant pour la représentation des Noirs à Hollywood?

«C’est trop tôt pour le dire. Black Panther compte des personnages de femmes noires fortes et indépendantes, mais c’est aussi une production Marvel: il bénéficiait déjà d’une base énorme de fans.

Le véritable test se fera avec un film sans super-héros. Arrivera-t-il à se faire financer? Hollywood croit encore que les films de femmes, de queers, de personnes de couleur ne rapportent pas d’argent. Du coup, quand une production arrive à se monter après des années d’effort, la responsabilité placée sur ses épaules est écrasante.

Black Panther devait au moins engendrer 150 millions de dollars lors de son premier week-end, sinon il mettait en péril la survie des prochains films noirs. C’est injuste. Les grands studios doivent nous reconnaître le droit de nous planter!

Chaque semaine, des films de réalisateurs blancs font des bides, et personne ne dit: “les films de Blancs ne marchent pas”.»

«Pour chaque pas en avant, il y a un connard qui fait reculer le progrès», écrivez-vous dans Bad Feminist. Plus d’un an après sa victoire, considérez-vous Donald Trump comme un simple accident de l’histoire?

«Pour moi, c’est le dernier sursaut d’une Amérique qui est en train de disparaître –une Amérique âgée, qui n’avait pas digéré l’élection de Barack Obama et a rejeté en masse Hillary Clinton. Elle fait beaucoup de dégâts, c’est pire que ce que nous redoutions, car Trump est entouré de politiciens qui l’utilisent pour mettre en pratique leur agenda ultra-conservateur en matière de santé, d’immigration, de droits des femmes...

Cela aura au moins permis à une grande partie de l’opinion de prendre conscience du racisme de la société. Cela faisait des années que les Noirs le clamaient, mais on nous rétorquait que nous étions paranoïaques.»

Oprah Winfrey candidate à la Maison Blanche, c’est une bonne idée?

«Disons que ce n’est pas une idée épouvantable, mais pas excellente non plus! Je sais que Donald Trump a explosé toutes les règles et qu’en comparaison, tout le monde paraît hyper-qualifié, mais on ne va pas commencer à demander aux gens d’être candidat juste parce qu’ils sont célèbres.

La présidence, c’est un boulot en soi et je crois vraiment que s’y connaître un peu en politique peut aider. En réalité, cet engouement autour d’Oprah Winfrey révèle surtout que le camp démocrate n’a encore personne à aligner face à Trump à l’élection présidentielle de 2020. C’est terrifiant.»

Comment les États-Unis pourront-ils dépasser leurs fractures?

«Il faut résister à cette idée qu’on ne peut plus débattre de rien. On entend parfois qu’“internet est cassé”, que les opinions sont tellement polarisées qu’il est impossible de se parler. Je trouve ce raisonnement paresseux.

C’est dur mais ne baissons pas les bras, continuons à apporter de la nuance à la conversation, et écoutons-nous malgré nos différences. J’ai écrit que la littérature peut nous réconforter. Mais il y a des moments où elle ne suffit plus, où il faut passer à l’action. Nous y sommes.»

Lucas Armati Journaliste

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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