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Ghouta orientale: un «enfer sur Terre»

Temps de lecture : 8 min

Alors que le régime syrien et son allié russe continuent de progresser dans le dernier bastion rebelle aux portes de Damas, le nombre de victimes civiles ne cesse de s’alourdir: 1.144 civils tués depuis le 18 février dont 240 enfants. 

Prise le 8 mars, cette photo montre un enfant syrien marchant parmi les ruines de la ville de Douma, dans la Ghouta orientale, près de Damas, en Syrie. 
Hamza Al-Ajweh / AFP
Prise le 8 mars, cette photo montre un enfant syrien marchant parmi les ruines de la ville de Douma, dans la Ghouta orientale, près de Damas, en Syrie. Hamza Al-Ajweh / AFP

C’est une «apocalypse», un «enfer sur terre», selon les termes même de l’ONU. La partie rebelle de la Ghouta orientale, dernier bastion rebelle aux portes de Damas, est soumise à un déluge de feu d’une intensité inédite depuis début février ayant fait plus de 1.400 victimes civiles en moins de six semaines –du «jamais vu», selon les habitants et les observateurs, depuis le début du conflit syrien– à l’exception du massacre d’août 2013, lorsque le recours au gaz sarin par le régime de Bachar el-Assad avait provoqué la mort d’environ 1.300 personnes en une seule journée.

Enfants agonisants, crânes fendus, corps déchiquetés

Des images effroyables d’enfants agonisant sous les décombres ou aux crânes fendus, de corps déchiquetés gisant au sol, d’hôpitaux et de morgues débordées faute de cimetières, font le tour du monde chaque jour, face à l’incapacité de la communauté internationale de mettre fin à une «extermination collective», selon l’opposition syrienne.

Le nombre de civils tués depuis le 18 février –date à laquelle le régime a lancé son offensive aérienne de grande envergure contre cette enclave rebelle, accompagnée une semaine plus tard de combats au sol, - s’est élevé à 1.144 civils, dont 240 enfants, entre le 18 février et le 11 mars, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH). Une opération de «déblayage» ayant précédé le bain de sang actuel aurait fait 250 morts entre le 5 et le 9 février, d’après la même source.

«Cela porte à plus de 1.400 le nombre de civils tués depuis le début du mois dernier», indique Rami Abdel Rahmane, directeur de l’OSDH. «C’est du jamais vu depuis 2011 […] Certaines journées se sont soldées par un bilan de plus de 100 morts en moins de vingt-quatre heures», ajoute-t-il. Entre le 18 et le 20 février, 250 civils ont, en effet, péri sous les bombes en l’espace de moins quarante-huit heures, poussant le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, à évoquer un «cataclysme humanitaire».

Le bilan humain n’a eu de cesse d’augmenter même durant les rares moments de répit, en raison de «nombreuses dépouilles ensevelies sous les décombres qui n’ont pu être retirées que plusieurs jours plus tard. […] Certaines croulent encore sous les ruines», poursuit Rami Abdel Rahmane.

Usage avéré d’armes chimiques

Outre les pertes humaines et la destruction massive de bâtiments résidentiels et de souks, le régime syrien et son allié russe n’ont pas hésité à viser des structures hospitalières.

Selon Médecins sans frontières (MSF), au moins quinze hôpitaux et centres médicaux ont été touchés par les bombardements, provoquant un arrêt partiel ou total de leurs services. L’ONG a déploré une «terrible catastrophe médicale», appelant à une entrée «sans entraves» du matériel médical, interdit d’accès par le régime.

Car pour resserrer l’étau autour d’une population déjà assiégée –jusqu’à la famine– depuis plus de quatre ans, le régime a sciemment interdit l’entrée d’aides médicales lors des deux seuls accès à haut risque de convois humanitaires autorisés par les autorités de Damas depuis le début de l’offensive.

Le régime syrien et son allié russe semblent, en effet, plus que jamais déterminés à mater la rébellion dans ce dernier fief de 100 km2, encerclé depuis 2013.

Tous les moyens sont bons pour justifier la fin: renvoi de renforts au sol –dont 700 combattants la semaine dernière, derniers membres de milices afghane, palestinienne et syrienne– largage de barils d’explosifs et de bombes à munitions, pluie d’obus sur des quartiers résidentiels, mais aussi et surtout... usage de bombes au phosphore et au chlore.

Un rapport de la commission d'enquête de l'ONU sur les crimes de guerre a récemment affirmé le recours à des armes chimiques par Damas dans la Ghouta orientale. Des soupçons avaient été alimentés auparavant par des cas de suffocation, poussant plusieurs pays occidentaux, dont les États-Unis et la France, à menacer le régime de «riposte» en cas d’utilisation avérée d’armes interdites.

Le 7 mars au soir, au moins 60 cas de suffocation ont été rapportés dans les localités de Saqba et de Hammouriya dans l’enclave rebelle, précédés le 25 février par 14 autre cas de suffocation dans la région de Chifouniyé, ayant entraîné la mort de deux enfants. En janvier, deux attaques similaires avaient également eu lieu dans les environs de Douma, la principale ville.

«Qui tient Damas tient la Syrie»

Cet acharnement à reprendre l’enclave rebelle s’explique, selon le chercheur Fabrice Balanche, par «l’importance davantage psychologique que stratégique» de la partie rebelle dans la Ghouta orientale.

«Ce qui reste aujourd'hui de cette enclave ne constitue plus un danger existentiel pour Damas. Mais pour Bachar el-Assad, il est extrêmement important de montrer qu'il contrôle la capitale du pays à 100%. “Qui tient Damas tient la Syrie” disait son père, explique le chercheur à la Hoover Institution de l'Université de Stanford. Si la capitale et ses banlieues sont complètement pacifiées, il peut se considérer définitivement comme le vainqueur», ajoute-t-il.

En juin dernier, la chute de six quartiers tenus par les insurgés depuis 2012 à l’intérieur même de Damas –dont Barzé, Techrine et Qaboun– constituait un premier pas en ce sens.

Un Alep bis

La Ghouta était ainsi la dernière «épine» à retirer pour s’ériger en maître dans la capitale et ses environs. Décrétée «zone de désescalade» en juillet dernier, en vertu d’un accord entre la Turquie, l’Iran et la Russie, ce dernier bastion à la lisière de Damas se croyait pourtant à l’abri d’une offensive à l’instar de celle menée contre Alep fin 2016.

Ce fut tout le contraire. L’offensive meurtrière en cours s’est même révélée très similaire, à plus d’un égard, à la bataille d’Alep et sa reconquête par les forces loyalistes et leurs alliés étrangers. Assiégés durant des mois, les quartiers est de la deuxième ville du pays –hautement symboliques également– avaient été soumis à des bombardements intenses en prélude à une offensive terrestre ayant abouti à la défaite rapide des groupes dissidents et leur évacuation ainsi que celle de milliers de civils.

Le même scénario se reproduit dans la Ghouta orientale, dont l’enclave rebelle a été reconquise à hauteur de 60% (en quelques jours seulement) alors que les factions de Jaych al-Islam et Faylaq al-Rahmane –les deux principaux groupes sur les quatre présents dans la région– comptaient près de «10.000 à 15.000» combattants avant le début de l’offensive, selon Fabrice Balanche.

Rien d’étonnant, selon Julien Théron, spécialiste des conflits dans la région et enseignant à Sciences Po Paris:

«Les capacités humaines et matérielles des groupes locaux ont été affectés par le long siège et les bombardements dévastateurs qui ont préparé l'offensive. Ensuite les factions sur le terrain ont eu de sérieuses divisions. Par ailleurs, en termes tactiques, l'offensive actuelle a réussi à cloisonner chaque région contrôlée par un groupe et casser ainsi le front commun des rebelles», explique-t-il.

Pour mieux réussir son opération militaire, «le régime a enfin mobilisé ses troupes d'élite, avec la 4ème division blindée, la Garde républicaine et la Tiger Force», ajoute Julien Théron.

Un long siège asphyxiant

Outre le levier militaire, le régime utilise le siège imposé aux quelques 400.000 habitants comme outil de pression supplémentaire, notamment sur les habitants qui souffrent de grave pénuries alimentaires et médicales.

Cette même «tactique cruelle», selon l’ONU, avait été appliquée à d’autres fiefs rebelles pour faire plier les combattants et pousser les habitants à se soumettre ou à fuir, à l’instar de la ville de Homs, ancienne «capitale de la Révolution», de Madaya, d’Alep ou encore des quartiers de Barzé, Qaboun et Techrine.

Cela s’est accompagné dans la Ghouta d’une flambée des prix et de cas avérés de famine. D’après l’Unicef, 12% des enfants de moins de cinq ans souffrent désormais de malnutrition «sévère». Le régime a largement limité, en parallèle, l’entrée de convois humanitaires, voire interdit leur accès.

Lundi, un convoi de quarante-six camions a pénétré l’enclave, suite à de fortes pressions internationales, mais la moitié des rations alimentaires n’ont pu être livrées, selon le bureau de coordination des Affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), alors que le convoi a dû abréger sa mission en raison des bombardements.

«Nous avons réussi à livrer vendredi le reste des aides qui n’ont pas pu être acheminées», indique Linda Tom, porte-parole de l’organisation à Damas.

Dans l’ensemble, «quelques 27.000 habitants ont reçu des aides» sur les 70.000 concernés initialement par l’accord conclu avec le régime qui prévoyait l’entrée de deux grands convois. «Mais la situation n’a pas permis une livraison totale» tandis que «les aides médicales ont été interdites», regrette-t-elle.

Dans le même registre du drame humanitaire, les secouristes de la défense civile syrienne, connus sous le nom de «casques blancs» tentent, dans des conditions extrêmes et avec des moyens de bord, de sauver qui peut l'être. «Plus de 300 volontaires sont mobilisés jour et nuit depuis un mois et demi. Ils ont réussi à sauver 400 habitants», indique Majd Khalaf, membre de cette ONG, tandis que beaucoup de corps ont été retirés sans vie de sous les décombres.

«Quatre secouristes sont morts au cours de leurs missions. Ils font face à de grandes difficultés, dont les doubles ou les triples frappes», qui consistent en une succession de deux ou trois frappes contre une même cible, y compris après le déploiement des casques blancs. «Notre mission est rendue d’autant plus ardue par la baisse du nombre d’hôpitaux fonctionnels mais aussi par l’entassement de nombreux civils dans des sous-sol», ajoute-t-il.

Impuissance ou hypocrisie occidentale?

Si la France et les États-Unis ont menacé à plusieurs reprises depuis le début de l’offensive de représailles contre le régime syrien, aucune des ces mises en garde n’a été suivie d’actions sur le terrain, tandis que la résolution 2401 du Conseil de sécurité de l’ONU –arrachée in extremis fin février, est restée lettre morte. Celle-ci prévoyait l’arrêt des hostilités sur l’ensemble du territoire syrien durant une période de trente jours.

«Je ne crois plus ni à la communauté internationale ni à l’Occident ni aux droits de l’Homme et ceux qui prétendent les défendre. Tous ont voulu nous tuer dans la Ghouta.»

Ahmad, un habitant

De son côté, la Russie n’a pas failli à son soutien au régime, qu’il s’agisse de l’usage récurrent du droit de veto au Conseil de sécurité ou de l’appui militaire depuis septembre 2015. L’intervention de Moscou a d’ailleurs permis de renverser drastiquement la donne sur le terrain, en permettant au régime de reconquérir la moitié du territoire, alors qu’il disposait de moins de 20% de celui-ci à la veille de l’implication de Moscou.

Pour de nombreux habitants désillusionnés de l’enclave rebelle aux portes de Damas, l’ONU a «perdu toute sa crédibilité» par rapport à sa mission de base consistant à préserver la paix dans le monde et à protéger les civils et faire régner le droit international.

«Je ne crois plus ni à la communauté internationale ni à l’Occident ni aux droits de l’Homme et ceux qui prétendent les défendre. Tous ont voulu nous tuer dans la Ghouta», déplore Ahmad, un habitant joint sur place. «Ce n’est pas de l’impuissance mais de la pure hypocrisie», lâche-t-il.

Philippine de Clermont Tonnerre

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