Parents & enfants

Si votre ado ne fait rien à l'école, c'est aussi un peu votre faute

Temps de lecture : 7 min

Il ne veut pas faire ses devoirs? Elle n'en a rien à faire de son avenir professionnel? Arrêtez de les couver et laissez-les faire leurs propres choix.

Les devoirs, cette partir de plaisir | Thought Catalog via Flickr CC License by
Les devoirs, cette partir de plaisir | Thought Catalog via Flickr CC License by

Jusqu’où les parents devraient-ils s’investir dans la scolarité, les activités et l’épanouissement de leurs enfants? De nombreux psychologues et sociologues dénoncent ces derniers temps le trop plein d’attention déployé par les «parents hélicoptères», ceux qui restent en position stationnaire au-dessus de leur progéniture, à l’affût du moindre de leurs besoins.

La question se pose avec d’autant plus d’acuité à l’adolescence, période de l’apprentissage supposé de l’autonomie. Quelle est la juste distance à trouver lorsque l'on est parent d'un adolescent ou d'une adolescente? En lui consacrant beaucoup de temps et d'énergie, le risque existe de provoquer précisément l'inverse de l'effet escompté: sa démobilisation.

Chaque année, au sein de notre réseau Chagrin scolaire, notre équipe de thérapeutes reçoit en consultation quelque 500 enfants et adolescents, ainsi que leurs parents, pour dénouer les problèmes fréquents de relations avec l’école. Bon nombre viennent chercher de l’aide non pas pour une phobie scolaire, mais plutôt l’inverse, ce que nous pourrions qualifier d’apathie scolaire.

Dernière ligne droite avant l’émancipation

Nous entendons souvent des pères et des mères confier leurs inquiétudes quant à la léthargie académique de leur rejeton, son inconscience face à son avenir professionnel et les conséquences dramatiques auxquelles ces défauts préoccupants ne manqueront pas de l’exposer dans un futur proche.

D’une façon stratégique, pour ne pas les heurter dans leur volonté de faire pour le mieux, nous tentons de les amener à faire assumer les conséquences de cette inaction scolaire à leur adolescent lui-même, pour mettre en place un contexte qui le responsabilise. Avec cette idée qu’en faisant ou voulant à sa place, ils lui interdisent de prendre l’élan essentiel lors de cette dernière ligne droite que représente l’adolescence, avant la falaise qui se présentera devant lui –l’émancipation.

C’est ce que j’ai tenté de faire avec la maman de Léopold, 15 ans, en lui proposant de ne plus jamais insister lorsque ce dernier montrerait des signes de déconcentration pendant la séance de devoirs du soir, voire même d’inviter Léopold à aller plutôt jouer aux jeux vidéo au premier de ces signes, pour observer ce que cela générerait comme comportement chez son fils.

Je lui ai conseillé d'adopter cette attitude pendant une semaine afin, ai-je prétendu, d’affiner mon diagnostic quant à un éventuel TDAH, le nom que les psychologues donnent à l’hyperactivité et ses troubles de la concentration. Un prétexte, en réalité, pour faire vivre à cette maman préoccupée l’expérience émotionnelle de la responsabilisation et de ses bienfaits.

«Il regardait en l’air en bâillant»

Comme convenu, cette maman revient en consultation une semaine plus tard.

«- J’ai réussi, me dit-elle, et pourtant… Le premier jour, Léopold est parti jouer lorsque je lui ai dit que son cerveau était en train de fumer et qu’il valait mieux que l'on arrête, vu qu’il regardait en l’air en bâillant au lieu de lire les consignes de son DM [devoir à la maison]. Le deuxième jour, idem. J’aime autant vous dire que je trouvais l’exercice difficile. Deux jours sans aucun travail scolaire…

- J’imagine, Madame.

- Et puis le troisième jour, il s’est déconcentré pareil, mais seulement au bout de dix minutes –ce qui est une sorte de record mondial le concernant. Il a eu le temps de faire un exercice d’anglais. Puis il est allé jouer quand je lui ai proposé, vu son agitation. Et le quatrième jour, grandiose: il est resté environ dix minutes à son bureau avant que je lui dise d’aller jouer parce qu’il s’agitait; il est parti et est revenu au bout de cinq minutes en disant: “Allez, si on s’y met sérieusement, on n’en a pas pour longtemps”. Je me suis retenue pour ne pas rire, c’est exactement ce que je lui disais à chaque fois, avant qu’on mette l’observation en place avec vous. Il a tenu une demi-heure, jusqu’au dernier exercice qui consistait à légender une carte; là, il en avait trop marre, il a commencé à gratter le livre avec son cutter. J’ai dit: “Stop, tu es vraiment trop fatigué, regarde, ton corps le dit, va jouer.”

- Vous avez vraiment été remarquable, Madame.

- Oui, je sais, se rengorge-t-elle, attendez, vous allez voir le bouquet final. Le soir même, à 22 heures, il arrive en pyjama et dit: “Maman, s’il te plaît, aide-moi pour la carte, je n'y arrive pas, je ne comprends pas ce que ça veut dire légender, c’est sans doute à cause de mon TDAH…”. Et là, je dis: “Chéri, je suis très fatiguée et franchement, ce n’est plus l’heure des devoirs, je trouve que tu as bien travaillé aujourd’hui; tant pis, tu auras un zéro en géographie, ce n’est pas la fin du monde.” Et là, il s’est littéralement déchaîné, j’avais rarement vu ça. Il m’a dit que j’étais la pire mère du monde, qu’il le raconterait à tout le monde, qu’il allait contacter un avocat, Enfance et Partage et qu'il irait voir l’assistante sociale du collège le lendemain à la première heure.

- Waouh, la puissance de cet enfant! Je suis impressionnée!

- Mais j’ai tenu. Franchement, c’était vraiment difficile. Et une heure plus tard, il est venu me voir, sa carte à la main. Il m’a demandé d’un air revêche si je voulais bien regarder. Là, c’était trop dur de dire non, alors j’ai regardé en râlant un peu. C’était franchement pas trop mal. Je lui ai dit, il avait l’air fier de lui. J’étais perturbée, parce que je me suis dit: “je ne le pensais pas capable de faire ça”. C’est dur quand même, penser ça de son fils, à tort! [...] Alors, votre diagnostic sur son TDAH?

- J’ai comme l’impression que son TDAH est assez réactionnel. C’est à dire que la responsabilisation l’atténue, non? Mais pour en être sûres à 100 %, il faudrait que nous continuions sur cette voie-là.»

Cercle vicieux de la prise en charge

La prise en charge de l’adolescent par ses parents –qui consiste à faire à sa place ce qu’il devrait être capable d’assumer, par exemple sa scolarité– lui envoie deux messages implicites: le premier, c’est qu’on l’aime, c’est pour cela qu’on est inquiet pour lui; le deuxième, c’est qu’on l’estime tellement incapable –scolairement, en l’espèce– qu’il nous semble essentiel de faire les choses à sa place.

En dépit de la qualité du premier message, le deuxième message, qui est très confortable pour l’adolescent à court terme –et générateur de cette fameuse paresse que paradoxalement on lui reproche–, est en fait assez destructeur pour sa confiance en lui. «Tu n’es pas capable», lui dit-on en substance.

Notre approche, fondée sur la thérapie dite «brève et stratégique» née de l’école de Palo Alto, nous amène, nous thérapeutes, à nous poser la question suivante: est-ce que ce ne seraient pas précisément toutes ces modalités de prise en charge qui génèrent la léthargie chez l'adolescent?

Au lieu de percevoir le problème de façon linéaire –c’est parce que Léopold ne fait rien qu’on est obligé de le prendre en charge–, nous le regardons alors de façon circulaire. Il ne travaille pas, donc ses parents le prennent en charge; il se démobilise encore plus, puisque il est pris en charge –et qu’en quelque sorte, on se mobilise à sa place. Cette démobilisation accrue inquiète les parents, qui le prennent encore plus en charge; il se démobilise un peu plus, et les parents intensifient encore la prise en charge...

La démobilisation qui désole les parents et leur semble incompréhensible –en dehors d’une mauvaise volonté ou d’un problème psychique de la part de leur fils– devient, dans cette perspective circulaire, une réponse logique à une prise en charge excessive.

Résultat inverse à celui souhaité

Ce changement de perspective est l’apport du fondateur de l’école de Palo Alto Gregory Bateson, que son collègue Paul Watzlavick désigne comme une «mutation méthodologique fondamentale» dans son livre Les cheveux du Baron de Münchhausen.

Cette prise en charge excessive peut revêtir plusieurs formes, le parent d’adolescent inquiet étant très créatif pour la mettre en œuvre. Il y a la stimulation affectueuse et souriante: «Allez, chéri, c’est l’heure de se mettre aux devoirs!». Il existe aussi la promesse de récompense ou de sanction, tenues ou non:

«- On avait dit 11 de moyenne pour le smartphone…
- Papa, c’est abusé, j’ai 10,78!
- Bon, d’accord.»

Viennent encore les noms d’oiseaux, les cours particuliers imposés, les discours fleuves sur la crise économique et tout autre subterfuge qui consistera à prendre à son propre compte de parent la motivation scolaire qui devrait pourtant être celle de l’adolescent.

Toutes ces manoeuvres constituent ce que les psychologues de l’école de Palo Alto appellent les «tentatives de régulation». Elles sont mises en place pour résoudre un problème ou apaiser une souffrance et provoquent très précisément l’inverse de ce qui était souhaité.

Ce mode d’interaction infructueux est précisément décrit dans l’article «Thérapie courte, résolution d’un problème circonscrit», signé de quatre chercheurs d'école de Palo Alto et repris dans la somme collective des travaux menés de 1965 à 1974, Sur l’interaction.

C’est sur ce concept fondateur que nous nous appuyons pour proposer à des patients chaque fois particuliers –enfants, adolescents mais aussi adultes–, pour des problèmes tous différents –la phobie scolaire, le harcèlement au travail–, un nouveau comportement, un virage à 180° de ceux qui maintiennent le problème pour lequel ils sont venus chercher de l'aide. Nous sommes animés par l'idée selon laquelle en cessant d’être alimenté par ces tentatives de régulation, le problème diminuera et la souffrance s’apaisera. Ce fut le cas avec la maman de Léopold, pour laquelle le changement a consisté à passer de la prise en charge à la responsabilisation d’un garçon par ailleurs tout à fait représentatif de sa génération.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

Emmanuelle Piquet Psychopraticienne, intervenante à l'École supérieure du professorat et de l’éducation de Dijon

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