Égalités / Culture

L'expérience sexuelle dégradante de l'une peut être le délire extatique de l'autre

Temps de lecture : 12 min

Deux Américaines, Karley Sciortino et Erica Garza, publient leurs mémoires sexuelles. L'occasion de rappeler qu'une relation sexuelle n'a que le sens qu'on lui donne.

Intimité | Maru Lombardo via Unsplash License by
Intimité | Maru Lombardo via Unsplash License by

«La société est en pleine crise d’adolescence en termes d’autonomie sexuelle des femmes», écrit Karley Sciortino dans ses mémoires récemment publiées, Slutever: Dispatches From a Sexually Autonomous Woman in a Post-Shame World.

Karley Sciortino, 31 ans, qui tient un blog sur le sexe depuis son adolescence, n’a pas tort. Il ne devrait pas y avoir de conflit entre la campagne de dévastation qu’est en train de semer le mouvement #MeToo dans les rangs des hommes puissants, violents et répugnants et la libération qu’elle prône.

Liberté de dire «non» et détermination à dire «oui»

Pourtant, Slutever, récit d’une attrayante insouciance que fait Sciortino de ses nombreuses escapades érotiques, donne une impression de décalage par rapport à la tendance politique générale. La détermination personnelle à dire «oui» sans honte est la contrepartie à la liberté de dire «non», et pourtant le débat public semble uniquement apte à se concentrer sur un seul de ces aspects à la fois.

Les femmes qui refusent ouvertement de se voir imposer le désir des hommes sur leur lieu de travail sont constamment, même obstinément, perçues à tort par les sceptiques de #MeToo comme des pseudo-vierges victoriennes flétries, tandis que les harceleurs semblent croire que les femmes, en choisissant d’être sexuellement actives, abandonnent tout droit de choisir ce qu’elles font et avec qui. Le complexe «sainte ou putain» a la vie dure.

Pour compliquer les choses, il faut compter avec les récits plus ambigus que la révolution #MeToo a mis sur le devant de la scène, comme l'article très décrié publié sur Babe.net au sujet d’une expérience sexuelle désagréable entre une jeune femme, «Grace», et l’acteur Aziz Ansari.

Les actes sexuels, en eux-mêmes, n’ont aucun sens –ce qui ne veut pas dire que les gens ne leur en donnent pas, mais seulement que ces sens sont toujours de notre fait et peuvent varier infiniment d’une personne à l’autre.

Ce genre d’incident –qui se rapproche davantage d’une relation sexuelle ratée que du harcèlement ou d’une agression– démontre à quel point, comme le dirait un théoricien littéraire freudien, le sexe relève de la surdétermination ultime. Les actes sexuels, en eux-mêmes, n’ont aucun sens –ce qui ne veut pas dire que les gens ne leur en donnent pas, mais seulement que ces sens sont toujours de notre fait et peuvent varier infiniment d’une personne à l’autre.

Nous nous rendons absolument dingues quand nous soutenons mordicus que la fellation, la sodomie, les godes-ceintures ou je ne sais quoi encore ne peuvent et ne doivent avoir qu'un seul sens, fixé une fois pour toutes et universel.

Interprétations radicalement opposées

Prenons d’autres mémoires, également fraîchement publiées, par Erica Garza: Getting Off: One Woman’s Journey Through Sex and Porn Addiction. Ce livre s’ouvre sur une scène censée représenter un moment particulièrement déprimant: un homme à qui Erica Garza n’est pas particulièrement attachée vient, comme souvent, pour un plan cul. Lorsqu’ils ont terminé, il part après quelques phrases échangées pour le principe, simulacre d’intimité qu’aucun des deux ne ressent.

Une fois seule, Erica Garza se masturbe en regardant une vidéo porno et «en pensant à quel point je suis vraiment une pauvre traînée de laisser un mec comme Clay se servir de moi pour baiser».

La relation, qui n’a rien d’inhabituel pour Garza à l’époque, lui donne une sensation de «vide immédiat». Même le sexe ne l’aide pas vraiment; elle raconte fixer le plafond et penser à de l’enduit pendant qu’il la besogne. Ce qui l’excite vraiment, c’est de se souvenir à quel point elle s’est rabaissée, «un mélange complexe de honte et d’excitation sexuelle dont j’étais devenue dépendante depuis mes 12 ans».

Cette description donne très envie de lâcher malicieusement que deux mots pourraient suffire à résumer son livre: «éducation catho». Mais c’est aussi le cas de Slutever, qui n’affiche pas la moindre trace de honte: Garza et Sciortino ont toutes les deux grandi dans des communautés catholiques homogènes d’un point de vue ethnique –Garza dans une enclave latino aisée du sud de la Californie, Sciortino dans une ville plus ouvrière à prédominance italiano-américaine, dans le nord de l’État de New York.

Très souvent, Garza et Sciortino racontent des expériences ou des relations aux similitudes frappantes, et pourtant chacune d'entre elles interprète ces événements d’une manière radicalement différente de l'autre.

Les deux ont développé une fascination pour le sexe et la pornographie lorsqu’elles étaient gamines. Les deux sont bisexuelles et caressent des fantasmes de gang-bang. Très souvent, Garza et Sciortino racontent des expériences ou des relations aux similitudes frappantes, et pourtant chacune d'entre elles interprète ces événements d’une manière radicalement différente de l'autre.

Sciortino, lorsqu’elle vivait à New York et fréquentait un musicien dépressif, entretint une liaison avec un homme plus vieux, plutôt louche, dont la «perversion bon enfant» et le sadisme soft l’affolaient.

Il la «prêta» à un ami de province de passage et lui envoya un jour un texto où il disait: «Sois rentrée à 20h. Crevé mais ça serait bon de te frapper»«Je l’ai chéri comme si c’était une lettre d’amour», précise-t-elle. Il repoussait toutes ses tentatives d’officialiser leur relation et lui disait: «Peut-être, si tu deviens célèbre, j’envisagerai de te féconder».

Sciortino ne considère aucun de ces incidents comme des violences. Au contraire, elle voit cet homme à la fois comme un partenaire de jeu et un mentor, «la première personne à me donner l’impression que ma vie sexuelle n’était pas quelque chose de honteux mais contribuait plutôt à me rendre intéressante –comme si mon côté garce était un signe de ma curiosité pour la vie».

Les détails de ces interactions peuvent paraître épouvantables à certains ou certaines, mais dans le contexte de leur relation ironique, théâtrale, coquine et débauchée, elles ont libéré Sciortino, pour qui son amant est «le genre de mec qui ne vous juge pas, tout simplement, et qui vous souhaite d’être la version de vous-même la plus puissante possible».

Garza a sa version à elle de cette relation, une liaison avec un homme d’affaires douteux avec qui le sexe était souvent «douloureux. À la fois physiquement et émotionnellement. Il y avait beaucoup d’étouffements, de claques et de cheveux tirés, et il trouvait toujours le moyen de me rabaisser verbalement… La plupart de ce qu’il me disait, je l’avais déjà pensé avant, mais personne ne l’avait jamais dit à haute voix comme ça».

Haine de soi ou empowerment

Si à l’instar de Sciortino, Garza trouve tout cela excitant, elle en ressent en revanche un profond malaise: elle est convaincue que cette relation est une manifestation de sa propre haine d’elle-même.

Plus tard, Garza vécut avec un réalisateur qui lui promit de subvenir à tous ses besoins pendant qu’elle se consacrait à sa carrière d’écrivaine, relation dans laquelle, de l’extérieur, elle avait l’air d’être soutenue, mais qui ne tarda pas à virer à la dépendance.

Elle passait ses journées à entretenir son corps de manière obsessionnelle, à se masturber et à ruminer ses histoires avec ses ex, et ses soirées à redouter le moment où les amis de son amant lui demanderaient: «Alors, Erica, que faites-vous?»

Ils avaient peu en commun tous les deux, comprend-elle aujourd’hui. Même si leur relation était pour elle la première à «ne pas tourner autour du sexe», la jeune femme semble n’avoir pas été grand-chose d’autre qu’un accessoire du quotidien, choisi pour son empressement à faire ses quatre volontés à lui.

Cet homme, ancien alcoolique, fut le premier à suggérer que Garza pût être dépendante au sexe. Il lui demanda de l’épouser. Elle accepta, puis se mit à prendre du Zoloft, qui, associé au Xanax, la transforma en semi-zombie anorgasmique parfaitement adapté à ce programme.

Elle réussit quand même à intégrer un master en beaux-arts, décida de quitter le loft du réalisateur et, après cela, ne lui parla plus jamais. Si les symboles conventionnels de la «bonne santé» psychologique n’avaient jamais manqué à leur relation, celle-ci n’en avait pas moins été totalement creuse.

Pour Sciortino, le sexe est une perpétuelle source de découvertes et d’aventures. Pour Garza, c’est un champ de mines.

Quant à Sciortino, lasse de jouer les serveuses, elle s’inscrivit sur un site créé pour mettre en contact des «sugar daddies» avec de jeunes femmes prêtes à échanger tout un éventail de services sexuels et émotionnels contre du cash.

Elle «fréquenta» cinq hommes riches, qu’elle prétend avoir tous «sincèrement appréciés», mais pas au point de leur consacrer une trop grande partie de son livre. Ce qu’elle apprécia vraiment fut l’opportunité de profiter d’un confort financier pour la première fois de sa vie.

Pour Sciortino, c’était un travail comme un autre: «Bien sûr, je me retrouvais parfois au lit avec la gueule de bois à regarder des mèmes, et la dernière des choses dont j’avais envie –mais alors vraiment la dernière des dernières, c’était d’aller dans le putain d’Upper West Side pour caresser l’ego d’un millionnaire avant d’avoir des relations sexuelles hyper-performatives».

Mais au final, écrit-elle, c’était à la fois lucratif et «plus intéressant que de servir des raviolis à des gens bourrés». Elle s’était sentie bien plus exploitée, affirme-t-elle, en travaillant pour «Vice et d’autres magazines culturels, où mon travail était clairement sous-apprécié et où j’étais radicalement sous-payée».

Pour Sciortino, le sexe est une perpétuelle source de découvertes et d’aventures. Pour Garza, c’est un champ de mines. L’American Association of Sexuality Educators, Counselors and Therapists a publié un rapport affirmant que l'addiction sexuelle –l’origine du problème de Garza, selon elle– n'existe pas, et qui presse ses membres «d’utiliser des modèles qui ne caractérisent pas de façon excessive des comportements sexuels consensuels comme des pathologies».

Raisons extérieures au plaisir physique

Quelle que soit la source des souffrances de Garza, avancer qu’elle n’a qu’à apprendre à faire l’expérience de ses désirs comme le fait Sciortino ne servirait à rien. Les gens n’ont pas des relations sexuelles uniquement pour le plaisir physique ou pour se sentir proche de leur partenaire mais, plus souvent qu’ils n’acceptent de l’admettre, pour des foules d’autres raisons qui peuvent avoir peu de rapport avec la personne avec qui ils se trouvent: pour se sentir viril, ou féminine; pour se sentir plus jeune ou plus mûr; pour rivaliser ou se venger de quelqu’un; pour éviter de reconnaître le véritable objet de son désir; pour se voir soi-même comme quelqu’un de spontané, d’hédoniste ou de puissant; parce que l’occasion se présente et que c’est peut-être la dernière fois; pour défier quelqu’un qui nous a interdit de le faire; pour pouvoir le dire à ses potes; par ennui.

Peut-on douter un seul instant que pour Donald Trump, attraper les femmes par la chatte était bien moins excitant que de se vanter devant Billy Bush de pouvoir le faire impunément? La vie de Garza semble avoir été une longue recherche et en même temps un long rejet de l’autorité imposée de l’extérieur –ce truc catho. La honte pourrait être à la fois le prix et la récompense de son comportement sexuel fantasque, la preuve que sa désobéissance ne peut jamais être entièrement étouffée.

Mais que se passe-t-il lorsqu’on est réellement fragile, émotionnellement et sexuellement? [...] Est-ce que cela nous relègue aux rangs des non-libres [...]? Quelle valeur a une liberté qui n’est pas équitablement distribuée?

Même une sexperte autoproclamée comme Sciortino, bien déterminée à être ouverte d’esprit, peut trouver compliqué de respecter l’infinie variété des désirs sexuels humains. Dans une récente interview, elle a condamné les agressions sexuelles –parce que qui ne le fait pas?– mais a également émis une note d’avertissement décevante au sujet du «statut de victime sexuelle des femmes».

«Si nous voulons pouvoir obtenir les mêmes libertés sexuelles que les hommes, insiste-t-elle, nous ne pouvons pas être fragiles.» Mais que se passe-t-il lorsqu’on est réellement fragile, émotionnellement et sexuellement? Que se passe-t-il quand –horreur!– on est un homme sexuellement fragile? Est-ce que cela nous relègue aux rangs des non-libres, forcés de subir les propositions grossières et les traitements insensibles de la part de ceux qui nous sont supérieurs, plus libres et plus audacieux? Quelle valeur a une liberté qui n’est pas équitablement distribuée? Sciortino a raison de célébrer son côté garce, et de reprendre le mot à son compte pour une nouvelle génération d’aventurières. Mais elle, plus que quiconque, ne devrait pas faire la morale à d’autres femmes sur la manière de conduire leur vie sexuelle et la façon de la ressentir.

Dans l'affaire Ansari, des attentes dissonantes

Les meilleures relations sexuelles se déroulent entre personnes qui trouvent un sens similaire ou compatible à ce qu’elles font ensemble, que ce soit deux oies blanches pendant leur nuit de noces ou Sciortino et son ami pervers.

Les mauvaises, comme la soirée que «Grace» a passée avec Aziz Ansari, surviennent lorsque les participants se racontent des histoires diamétralement opposées. Comme le raconte –maladroitement certes– Katie Way, la journaliste de Babe.net, il s’agissait clairement d’une rencontre entre deux personnes qui se voyaient comme les héros de deux films aux antipodes l’un de l’autre.

Si à la fois «Grace» et Ansari ont mis trop longtemps à reconnaître à quel point la soirée était partie en vrille, c’est parce qu’ils accordaient davantage d’attention à sa célébrité à lui et aux fantasmes qu’elle suscitait chez eux que l’un à l’autre.

Elle se projetait dans une comédie romantique sur une jeune anonyme pleine de cran qui charme une star –Hugh Grant dans Coup de foudre à Notting Hill, alors que lui se jouait un porno où un type célèbre se tape des femmes qui s’offrent à lui au débotté.

Leur rendez-vous était un plan à trois, le troisième larron –peut-être le véritable objet du désir de chacun?– étant joué par la célébrité d’Ansari. Si à la fois «Grace» et Ansari ont mis trop longtemps à reconnaître à quel point la soirée était partie en vrille, c’est parce qu’ils accordaient davantage d’attention à sa célébrité à lui et aux fantasmes qu’elle suscitait chez eux que l’un à l’autre.

Il n’est pas très compliqué de comprendre pourquoi Grace s’est sentie violée: nos rêves peuvent nous être aussi précieux que nos corps. Mais dans les conversations que j’ai eues avec des amies après la publication de l’article, plusieurs ont exprimé leur dégoût à l’idée qu’Ansari puisse penser que toutes les femmes trouveraient ses gestes pornos à leur goût, tout particulièrement lorsque, selon ce que raconte Grace, il ne cessait de «me mettre ses doigts en V dans la bouche, dans la gorge pour les mouiller».

Pourtant, il existe sûrement des femmes, quelque part, dont les attentes seraient pafaitement comblées par le scénario qu’Ansari a essayé de jouer avec Grace –même si elles ne sont peut-être pas aussi nombreuses qu’il le souhaiterait. L’expérience dégradante de l’une peut-être le délire extatique de l’autre.

Aucune anecdote dans aucun de ces deux livres ne le prouve aussi bien qu’une histoire que Sciortino raconte sur «l’idylle intense, goulûment sexuelle» qu’elle a vécue avec un Écossais lorsqu’elle vivait dans la cage d’escalier reconvertie d’un squat londonien. Un jour, elle eut ses règles pendant un rapport sexuel. «Il baissa le bras, recueillit du sang dans la paume de sa main, me le fourra dans la bouche et se mit à m’embrasser violemment». Sa réaction? «Je me suis dit….“Attends, est-ce que je t’ai enfin trouvé?”» Le fait que peu de femmes auraient réagi ainsi ne rend pas son enthousiasme moins sincère ou moins valable.

Cette histoire démontre à quel point ces deux-là se connaissaient bien et se comprenaient, le genre d’intimité auquel on ne peut parvenir en ressortant à des raccourcis, des suppositions et des scénarios pré-écrits. Cela n’a rien à voir avec ce que veulent «les femmes» ou «les hommes» –concepts ineptes–, seulement avec ce que veulent deux personnes particulières en face l'une de l'autre à un moment donné. Et la seule manière de le savoir a toujours été de le demander.

Laura Miller Critique littéraire Slate.com et auteure

Newsletters

Instagram, nouveau terrain favorable à l'antiracisme

Instagram, nouveau terrain favorable à l'antiracisme

En 2018, le réseau social a vu éclore plusieurs comptes à vocation militante. Au féminisme et aux sexualités s'ajoute dorénavant la lutte contre le racisme.

Derrière le syndrome de l'imposteur se cache un problème de classe

Derrière le syndrome de l'imposteur se cache un problème de classe

Ce terme en apparence médical pousse les gens à se blâmer eux-mêmes alors que l'injustice est structurelle.

Trop de femmes ont honte des pertes blanches au fond de leur culotte

Trop de femmes ont honte des pertes blanches au fond de leur culotte

Nombreuses sont celles qui, dans un contexte sexuel, vont tout faire pour cacher les sécrétions qui tapissent leurs sous-vêtements. Ce geste n'est pas sans conséquence.

Newsletters