Monde

Benoît XVI et le difficile dialogue avec les juifs

Henri Tincq, mis à jour le 18.01.2010 à 12 h 37

Pour la première fois, le pape a franchi le seuil de la synagogue de Rome. Il a évoqué les rafles de juifs romains pendant la guerre, mais n'a pas eu mot sur Pie XII.

Audience au Vatican, le 13 janvier 2009. Alessia Pierdomenico / Reuters

Audience au Vatican, le 13 janvier 2009. Alessia Pierdomenico / Reuters

Benoît XVI sera-t-il éternellement condamné à n'être que la pâle figure de son prédécesseur Jean Paul II? Dimanche 18 janvier, dans la synagogue de Rome où le pape faisait son entrée pour la première fois, le nom de Jean Paul II a été vivement applaudi, en mémoire de la visite historique qu'il avait faite dans ce même lieu et qui allait durablement imprégner de cordialité les relations entre l'Eglise catholique et le monde juif.

Le 13 avril 1986, le pape polonais avait osé le premier faire ce qu'aucun de ses prédécesseurs à la tête de l'Eglise catholique n'avait fait avant lui: prier dans une synagogue à côté d'un rabbin, échanger avec lui des mots de fraternité, de pardon et de paix. Beaucoup de commentateurs avaient écrit que de tous les voyages de Jean Paul II à travers le monde, le kilomètre franchi de la basilique vaticane à la synagogue de Rome, de l'autre côté du Tibre, avait sans doute été le plus long.

«Frères aînés, frères préférés»

Un voyage de deux mille ans dans une histoire pavée de malentendus, d'humiliations et de persécutions. A l'intérieur de la synagogue, les mots très forts de Jean Paul II avaient touché au cœur la population juive. D'abord, il avait fait un mea culpa qui allait précéder toutes les formes de «repentance» à venir vis-à-vis du monde juif: «L'Eglise déplore la haine, les persécutions, les manifestations d'antisémitisme dirigées contre les juifs, quelle que soit l'époque et par quiconque». Ensuite, il avait montré la relation unique et singulière qui unit juifs et chrétiens: la religion juive «ne nous est pas extrinsèque, mais dans une certaine mesure elle est intrinsèque à notre propre religion chrétienne. Avec le judaïsme, nous avons une relation que nous n'avons avec aucune autre religion. Vous êtes nos frères préférés et, d'une certaine manière, on peut dire que vous êtes nos frères aînés».

Benoît XVI est précédé d'une réputation moins consensuelle, plus sulfureuse dans la communauté juive. Il avait soulevé la stupeur en réhabilitant le rite ancien de la messe catholique selon Saint-Pie V, chère aux traditionalistes, qui comprend toujours une prière — très légèrement amendée — pour la «conversion» des juifs. La levée de l'excommunication de Mgr Richard Williamson, évêque intégriste et négationniste, avait ensuite soulevé une tempête autrement plus grave, calmée après les apaisements qu'avait dû donner Benoît XVI à ses partenaires de dialogue juifs.

Les «vertus héroïques» de Pie XII

Lors de sa visite à Jérusalem en mai 2009, l'opinion israélienne ne s'était pas enflammée comme elle l'avait fait pour Jean Paul II en l'an 2000. Le pape allemand n'avait pas su trouver les mots pour décrire, à Yad Vashem, la souffrance juive, ni pour renouveler les marques de repentir qu'avait su exprimer dans l'émotion son prédécesseur.

Il a enfin provoqué la consternation en relançant la polémique sur la béatification du pape Pie XII (1939-1958), dont il a reconnu, le 19 décembre 2009, les «vertus héroïques». En accélérant le processus de béatification du pape de la Deuxième Guerre mondiale, il a indigné une communauté juive qui ne peut oublier les «silences» de ce pape, à partir de 1942, quand toutes les sources diplomatiques alliées et celles du Vatican convergeaient pour certifier qu'un crime inouï se perpétrait au cœur de l'Europe. Depuis quatre décennies, le projet de béatification de Pie XII soulève la colère du monde juif et d'une partie des rangs catholiques.

Il oppose ceux qui pensent que, par son mutisme, ce pape a manqué à son devoir moral le plus élémentaire et ceux pour qui il a évité des représailles aux catholiques allemands.

La mémoire de ces événements est revenue, dimanche 18 janvier, à la synagogue de Rome. Il aura fallu l'obstination du grand rabbin de Rome, Riccardo Di Segni, pour que la visite de Benoît XVI, prévue de longue date, soit maintenue, mais le rabbin Laras, président de l'association des rabbins italiens, et une partie de la communauté juive italienne avaient décidé de boycotter la cérémonie.

Un silence qui fait mal

Le moment le plus émouvant a eu lieu devant la plaque qui rappelle que, le 16 octobre 1943, plusieurs centaines de soldats allemands ont arrêté, dans ce quartier juif, 1.023 juifs romains, parmi lesquels 200 enfants, pour les déporter vers le camp d'extermination d'Auschwitz (Pologne). Seuls seize d'entre eux sont revenus. Parmi les griefs adressés le plus fréquemment à Pie XII, il y a son silence devant ces rafles quasiment sous ses fenêtres du Vatican.

Président de la communauté juive de Rome, Riccardo Pacifici a été le seul à prononcer dimanche son nom devant Benoît XVI: «Le silence de Pie XII devant la shoah fait encore mal, comme un acte manqué. Peut-être n'aurait-il pas arrêté les trains de la mort, mais il aurait transmis un signe, une parole d'extrême réconfort, de solidarité humaine envers nos frères transportés vers Auschwitz.» Il ne lui sera pas répondu directement.

Pas de remise en cause du dialogue

Benoît XVI ne remet pas en cause le dialogue officiel de l'Eglise avec le judaïsme. Il l'a confirmé dimanche. Mais à vouloir rallier ses forces catholiques les plus conservatrices, tenantes d'une théologie traditionnelle et réservée, voire hostile au dialogue avec les autres religions, il a réouvert une phase de soupçon et de scepticisme dans une communauté juive qui peine à reconnaître en lui le successeur de papes inspirés comme Jean XXIII qui, en convoquant le concile Vatican II (1962-1965), avait ouvert la voie au dialogue et à la réconciliation. Ou comme Jean Paul II qui, faisant des juifs ses «frères aînés», avait été le premier pape à admettre que l'Alliance de Dieu avec le peuple juif était «irrévocable», à reconnaître l'Etat d'Israël et à s'y rendre, enfin à demander pardon pour les fautes commises dans l'histoire chrétienne contre le peuple juif.

Alors à la synagogue, devant un tel auditoire, Benoît XVI s'est employé à désamorcer les craintes d'un retour en arrière dans la relation de l'Eglise avec le peuple juif. Il a situé son action résolument dans la continuité de son prédécesseur. Pour lui, le concile Vatican II, qui a inauguré cette phase nouvelle dans la relation entre juifs et chrétiens, reste un «point ferme». Le chemin alors ouvert au dialogue, à la fraternité et à l'amitié est «irrévocable».

Benoît XVI a aussi repris à son compte le message de repentance adressé par Jean Paul II pour les fautes commises contre le peuple juif et il a relu, mot à mot, le texte de la «demande de pardon» que, sous la forme d'un petit billet, le pape polonais avait glissé, en mars 2000, entre les fentes du Mur des Lamentations à Jérusalem. Le prix payé par le peuple juif aux «terribles idéologies qui se sont enracinées dans l'idolâtrie de l'homme, celle de la race, celle de l'Etat» fut le «drame singulier et bouleversant de la shoah» et de l'extermination du peuple juif.

Rome ne fut pas épargné par la tragédie, a ajouté Benoît XVI en évoquant, à son tour, les rafles de 1943 dans la capitale italienne:

En ce lieu, a-t-il demandé, comment ne pas se souvenir des juifs romains qui furent emportés de leurs maisons, devant ces murs et furent tués à Auschwitz? Comment est-il possible d'oublier leurs visages, leurs noms, leurs larmes, le désespoir des hommes, des femmes et des enfants? La mémoire de ces événements doit nous pousser à renforcer les liens qui nous unissent pour que grandissent toujours plus la compréhension, le respect et l'accueil.

Mais il restera muet sur le rôle de Pie XII et  l'ouverture complète des archives du Vatican, portant sur la dernière guerre, réclamée par le monde juif. Devant la tragédie, beaucoup sont restés indifférents, a-t-il seulement ajouté. D'autres ont pris des risques pour secourir des juifs. Il a au passage voulu écarter le stéréotype selon lequel le Vatican serait reste inactif. Au contraire, celui-ci «a procuré son assistance aux juifs, souvent de façon discrète et cachée». Les historiens apprécieront.

Pour finir, Benoît XVI a insisté sur les racines spirituelles communes aux juifs et aux chrétiens, qui se trouvent dans la Bible et les récits de l'Alliance passée entre Dieu et les hommes. Le Décalogue (Dix commandements) transmis par Dieu à Moïse reste un impératif absolu, qui s'impose à tous, la source essentielle d'une humanité à reconstruire. Les défis sont celui de la protection de la vie, celui de la lutte à mener contre toute injustice, pour la dignité, la liberté et les droits de l'homme. Juifs et chrétiens sont appelés à oublier leurs querelles et à collaborer pour le mieux-être de l'humanité. Des mots du pape réconfortants qui ont emporté l'adhésion de ses hôtes, mais n'ont pas chassé tous les nuages.

Henri Tincq

Image de une: Audience au Vatican, le 13 janvier 2009. Alessia Pierdomenico / Reuters

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