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Une guerre se gagne aussi (surtout?) sur les réseaux sociaux

Temps de lecture : 9 min

Il y a la guerre et le récit qu’on en fait. À l’ère des réseaux sociaux, le bruit de la guerre devient presque plus important que la guerre elle-même.

Un tank des forces ukrainiennes à Avdiivka dans le Donbass, le 2 février 2017. |Aleksey Filippov / AFP
Un tank des forces ukrainiennes à Avdiivka dans le Donbass, le 2 février 2017. |Aleksey Filippov / AFP

Ces derniers temps, il est de bon ton d’affirmer que Clausewitz est à ranger au magasin des accessoires et que la guerre se livre avec des téléphones intelligents et sur des fils Twitter ou Facebook. Mais rares sont les auteurs qui ont tenté de définir ce que cela signifie vraiment. Dans son nouveau livre, War in 140 characters, le journaliste David Patrikarakos raconte avec un luxe de détails la manière dont les médias sociaux ont transformé la façon dont les guerres modernes sont livrées. Des champs de bataille de l’Est de l’Ukraine aux usines à bots de Saint-Pétersbourg, Patrikarakos nous entraîne dans la vie de simples citoyens sans aucune formation militaire et qui ont pourtant changé le cours de certains conflits avec rien de plus qu’un téléphone intelligent ou un ordinateur portable.

Au cœur de la réflexion de Patrikarakos se trouve l’idée que le narratif de la guerre est devenu plus important que la guerre elle-même, car les nouvelles technologies façonnent la perception du public de ces conflits en temps réel, quel que soit ce qui se passe sur le champ de bataille. La diffusion des réseaux sociaux dit-il, a fini par produire un «engagement virtuel des masses» qui donne aux civils une puissance équivalente à celle des systèmes de propagande étatiques –et parfois supérieure.

Twitta palestinienne contre YouTubeuse israélienne

Si certains partisans des techno-utopies ont pu célébrer l’effondrement quasi complet du contrôle de l’information par des États centralisés et la montée en puissance des individus capables désormais de faire face aux régimes autoritaires, il ne regarde pas forcément ce progrès certain avec les yeux de Chimène. «Comme les nouveaux réseaux sociaux sont, structurellement plus égalitaristes, dit-il, nombreux sont ceux qui voient internet comme l’outil ultime contre la tyrannie.» Or, tel n’est pas le cas. Comme le fait remarquer Patrikarakos, «l’État contre-attaque toujours» –et il le fait déjà. La plus grande force de War in 140 Characters est le choix de son auteur de préférer l’enquête de fond aux platitudes habituelles sur les nouvelles technologies.

On est bien loin des clichés sur le conflit entre tradition et modernité. Patraikarakos prend un grand soin de nous dépeindre dans le détail les deux camps qui s’affrontent. Son chapitre consacré à la guerre menée par Israël contre le Hamas à Gaza en 2014, une guerre connue sous le nom d’Opération bordure protectrice, nous emmène dans la maison de Farah Baker, activiste sur Twitter de 16 ans, devenue la voix de Gaza durant la campagne de bombardements israéliens. Elle a tweeté frénétiquement durant toute cette opération et Patrikarakos montre comment Baker «est passée en quelques instant du statut d’ado inoffensive à celui d’arme redoutable». Car elle a fixé le fil narratif de cette guerre en produisant des témoignages poignants sur ce que c’était que de vivre dans une ville bombardée et en diffusant des informations que les grandes agences et journaux, qui ne pouvaient pas accéder au champ de bataille –car c’en était un– ont utilisé et intégré dans leur propre couverture médiatique. Les journalistes de métiers sont, selon les mots de Patrokarakos «devenus ses attachés de presse». Si «les tirs de fusées palestiniennes étaient bien incapables d’arrêter Israël, dit-il, un récit en temps réel des opérations avait ce pouvoir.» Certains ouvrages, tout contents d’avoir pu célébrer ainsi la petite héroïne face au titan israélien, s’arrêteraient là. Patrikarakos, lui, continue son travail d’enquête.

L’État hébreu a eu beau contre-attaquer sur les réseaux sociaux, c’est bien la narration palestinienne qui a dominé dans les cycles médiatiques.

Il nous emmène au cœur de Tsahal afin de tenter de comprendre comment l’armée israélienne s’est adaptée, lentement, pour combattre ce nouvel ennemi et cette narration de la guerre. Il suit une jeune soldate israélienne qui, lors d’un autre épisode de conflit à Gaza avait poussé ses supérieurs à cesser de livrer une «guerre analogique» et avait lancé une chaîne Youtube et un compte Twitter pour diffuser le récit de Tsahal du conflit en cours. Lassée des lenteurs de la bureaucratie, elle avait même payé de sa poche un nom de domaine et l’hébergement de son blog. En 2014, les galonnés avaient franchi le Jourdain de la modernité et la page Facebook de Tsahal faisait de la propagande, essentiellement par le biais de vidéos, pour faire passer son message.

Le problème d’Israël, comme l’observe Patrikarakos, c’est qu’il se trouvait dans une situation perdant-perdant même lorsqu’il défendait sa stratégie sur les réseaux sociaux. «Si Israël frappait des cibles du Hamas dans des zones où vivaient des civils, alors Israël était naturellement condamné par la communauté internationale, mais si le Hamas parviennait à enlever ou à tuer un de ses soldats, le Hamas était également gagnant.» L’État hébreu a eu beau contre-attaquer sur les réseaux sociaux, c’est bien la narration palestinienne qui a dominé dans les cycles médiatiques.

Le cas des trolls russes

Le livre quitte alors la bande de Gaza pour l’Ukraine, où il rencontre Anna Sandalova, mère de famille dans la force de l’âge, ancienne attachée de presse totalement écœurée par la corruption de la dictature militaire ukrainienne, creusée par des années de kleptocratie et l’incapacité du gouvernement à fournir aux soldats les simples moyens de leur subsistance. Elle décide donc de «remplir le vide laissé par le gouvernement». Elle commence par s'organiser avec ses amis sur Facebook pour approvisionner les soldats ukrainiens en lutte contre les séparatistes et les troupes russes à l’Est du pays. Bientôt, la voilà qui fournit des bottes et des gilets pare-balles, qu’elle livre elle-même en voiture, sur la ligne de front, par des températures inférieures à zéro, sous la menace de l’artillerie ennemie. C’est là que Patrikarakos la rencontre.

Bataillon de volontaires ukrainiens dans le Dombass, en juin 2015 | ALEKSEY CHERNYSHEV / AFP

De telles actions n’ont rien de spécialement neuf. Comme le fait remarquer l’auteur du livre, en 1948, l’Agence juive avait, de manière totalement illicite, obtenu et envoyé des armes à la Haganah –la milice juive qui préfigurait Tsahal, en Palestine. Mais la différence principale entre 1948 et 2016, dit Patrikarakos, c’est que «ce qu’il a pris des mois à l’Agence juive, Anna a été capable de le faire en quelques jours», avec l’aide des réseaux de la diaspora ukrainienne, activés presque en instantané sur les réseaux sociaux.

Comme cette jeune habitante de Gaza qui tweetait sous les bombes, les citoyens ukrainiens combattant via Facebook ont fait face à une réponse étatique. Dans ce cas, de plusieurs usines à trolls russes, qui contraient les activités d’activistes comme Sandalova. Patrikarakos raconte l’histoire de ces trolls financés par l’État russe en s’intéressant à l’un d’eux, qui travaillait au cœur de cet effort de contre-propagande au début de la guerre menée par la Russie en Ukraine. Plutôt que de justifier ses actions, l’objectif du Kremlin était de saturer l’espace d’informations contradictoires et de «semer autant de confusion que possible». [Les spécialistes de la pensée stratégique russe y verront sans nul doute une version numérique de la «maskirovka», l'art russe de la désinformation militaire, ndlr]. Le troll et ses collègues ont ainsi créé de faux blogs et des sites se faisant passer pour des Ukrainiens en se citant les uns les autres comme des sources fiables formant un cercle autoréférentiel de mensonges et produisant ainsi un narratif totalement décorrélé de la réalité du terrain, reçu et partagé avec enthousiasme par les séparatistes pro-russes de Donetsk et Luhansk. Le troll a résumé son travail d’une formule: «trouver des idiots et leur fournir ce qu’ils avaient envie de lire». La victoire russe dans cette guerre des narrations de la guerre n’a pas consisté à convaincre l’ennemi du bien fondé de sa position, mais à augmenter le degré d’incertitude avec lequel la population de l’Ukraine toute entière de prendre toute information en circulation afin «d’amoindrir sa capacité à identifier une information véritable quand elle lui était présentée».

Quelle est la responsabilité des grands réseaux sociaux dans tout ça?

Selon Patrikarakos, les réseaux sociaux exercent à la fois une force centripète –en unissant les gens et en créant des communautés virtuelles comme celle des patriotes ukrainiens qui ont fait des dons sur la page Facebook de Sandalova– mais également comme une force centrifuge, en séparant les personnes, comme les Ukrainiens entre eux (ou les Démocrates et les Républicains aux États-Unis), qui vivent pourtant les uns à côté des autres mais dans des univers parallèles car les informations qu’ils reçoivent viennent de sources diamétralement opposées. C’est comme une sorte d’illustration parfaite de la description par Hannah Arendt du terreau sur lequel le totalitarisme peut s’épanouir: «La préparation est couronnée de succès lorsque les gens ont perdu tout contact avec leurs semblables aussi bien qu’avec la réalité qui les entoure», écrivait-elle en 1951. «Le sujet idéal du totalitarisme, ce n’est pas le nazi convaincu ou le communiste convaincu; ce sont plutôt les gens pour lesquels la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) n’existe plus.»

«Le gouvernement russe a été contraint de livrer bataille à un groupe d’activistes bénévoles et sans moyens… une bataille qui, il y a dix ans, serait apparue aussi inutile qu’inimaginable.»

Patrikarakos

War in 140 Characters raconte comment un groupe de fins limiers obsessionnels de l’internet sont parvenu à transpercer ce brouillard de désinformation délibérée et à contrer les efforts de propagande du Kremlin en Ukraine. Au centre de cette histoire, on trouve Eliot Higgins (alias Brown Moses) qui a débuté sa carrière en utilisant de l’imagerie satellite et des vidéos en ligne pour diffuser des nouvelles que d’autres avaient pu rater. Il a ainsi découvert que des groupes djihadistes utilisaient des stocks d’armes en provenance d’ex-Yougoslavie, a pu mettre à mal la contestation, par le régime syrien de Bachar el-Assad, de l’emploi d’armes chimiques contre son propre peuple et, en juillet 2014, est parvenu à montrer que les séparatistes soutenus par la Russie et l’État russe lui-même étaient bien derrière la destruction du vol MH17 de la Malaysian Airlines dans l’Est de l’Ukraine. Le MH17 a en effet été abattu par un missile sol-air tiré depuis le territoire séparatiste. La Russie a nié toute implication, mais Higgins et sa bande sont parvenus à retracer tout l’historique de tir du missile et le trajet du véhicule qui l’a lancé en remontant les images satellites de Google, avec des outils de calculs utilisant la lumière et les ombres des véhicules, des annuaires téléphoniques en ligne et, aussi bizarre que cela puisse paraître, avec les enregistrements en ligne des caméras embarquées sur tous les véhicules russes [qu’ils utilisent notamment pour faire valoir leur bon droit auprès des assurances en cas d’accident, ndlr].

Puis, utilisant les posts en ligne d’un groupe de discussion de mères de soldats (créé par des parents inquiets qui souhaitaient mettre un terme au bizutages et aux vexations au sein de l’armée russe), ils sont tombés sur des photos postées par un conscrit de 18 ans un peu naïf et partagées par une maman très fière de son grand garçon qui montraient le missile Buk qui avait été aperçu dans la zone où le vol MH17 a été abattu. Ils sont alors remontés jusqu’à une unité de l’armée russe et sa base, dans la banlieue de Moscou. Le ministre russe des Affaires étrangères a immédiatement démenti tout lien; RT, la voie de son maître, a tourné Higgins en dérision en le présentant comme «un employé de bureau au chômage».

Mais ce qui est remarquable dans cet épisode, écrit Patrikarakos, c’est que «le gouvernement russe a été contraint de livrer bataille à un groupe d’activistes bénévoles et sans moyens… une bataille qui, il y a dix ans, serait apparue aussi inutile qu’inimaginable».

Comme l’auteur de ce livre le sait bien, les armes des réseaux sociaux décrites dans War in 140 Characters pourraient très prochainement s’avérer dépassées, comme le titre du livre lui-même (parti sous presse quelques jours avant l’abandon de la limite des 140 caractères par Twitter). La guerre narrative et les plateformes où se déroulent ses batailles sont en constante évolution. Mais si une technologie des réseaux sociaux chasse l’autre d’un mois sur l’autre, la grande question posée par Patrikarakos demeure d’actualité pour les années à venir: quelle est la responsabilité de ces grands réseaux sociaux dans tout cela? Comment faire face à la désinformation quand l’objectif des propagandistes consiste simplement à semer le doute? Et si l’objectif de la guerre n’est pas la défaite absolue de l’ennemi sur le plan militaire, comme ce fut le cas entre la Russie et l’Ukraine, mais de persuader la population locale qu’elle est persécutée –alors comment qualifier la victoire?

Il n’existe pas de réponse toute faite à ces questions, mais toute personne qui cherche à les connaître ne doit pas passer à côté de ce livre.

Sasha Polakow-Suransky

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