France

La fin du Front national est pour ce week-end

Temps de lecture : 7 min

Le 16e congrès du parti se tiendra à Lille, les 10 et 11 mars. Deux jours de fête pour chasser le cafard, deux jours de fête pour recommencer à y croire.

Marine Le Pen à Nanterre (Hauts-de-Seine), le 8 décembre 2017 | Stéphane de Sakutin / AFP
Marine Le Pen à Nanterre (Hauts-de-Seine), le 8 décembre 2017 | Stéphane de Sakutin / AFP

Le 16e congrès du Front national s'ouvre à Lille (Nord), samedi 10 mars. Il s'achèvera le lendemain, au terme du discours de sa présidente. Le Front national sera mort. Il portera un nouveau nom mais sera toujours le même.

Seule candidate en lice, Marine Le Pen est assurée de sa réélection. Les observateurs scruteront son score, qui devrait logiquement approcher un taux soviétique. Au congrès précédent, en novembre 2014, elle était déjà l'unique candidate pour le poste et avait obtenu 100% des suffrages exprimés. Sur les 22.329 votants, il y avait eu 22.312 voix en sa faveur et... 17 bulletins nuls.

Marine Le Pen au 15e congrès du Front national à Lyon, le 30 novembre 2014 | Jean-Philippe Ksiazek / AFP

Situation paradoxale

Ce «happening interne» des cadres du Front intervient dix mois après l'élection présidentielle, qui a la double caractéristique d'avoir porté Marine Le Pen au second tour du scrutin face à Emmanuel Macron, avec un score jamais atteint, et d'avoir signé le début d'une dégringolade d'image, après un débat d'entre-deux-tours resté dans les mémoires pour s'être soldé par un fiasco.

Le FN se trouve aujourd'hui dans la situation paradoxale d'avoir hissé, en mai 2017, sa figure de proue au rang de première opposante à celui qui allait être élu président de la République, et de ne pas avoir été capable de constituer un groupe de députés à l'Assemblée nationale.

Cet échec a mis en évidence une fracture à la tête du parti. Le «coup de foudre intellectuel» qu'elle avait eu pour Florian Philippot –l'expression est de Marine Le Pen– s'est transformé en «coup de tonnerre médiatique».

Devenu vice-président du parti par la grâce de la présidente, Philippot a rompu les amarres en septembre 2017, embarquant avec lui quelques maigres troupes pour fonder un nouveau mouvement, Les Patriotes. Avec des scores inférieurs à 2%, ses résultats électoraux n'ont pas été probants dans les premières élections législatives partielles.

Nouveau départ

Alors qu'elle laisse dubitative une partie de son électorat –les élections législatives partielles en témoignent–, Marine Le Pen ne prend pas un gros risque en venant se ressourcer au cœur de sa famille politique.

Ce 16e congrès sera présenté en interne, à n'en pas douter, comme une grande célébration d'union annonçant un nouveau départ. Il s'agira d'un congrès de refondation, sans doute sans aucune joute interne et sans enjeu de ligne stratégique, la «contestation» ayant pris ses quartiers à l'extérieur. Il faut remonter quelques années en arrière pour trouver la trace d'un hypothétique débat interne.

Au 14e congrès, en 2011, la bataille avait été plus âpre; Marine Le Pen avait un concurrent: Bruno Gollnisch, un vieux de la vieille. C'est vrai qu'il s'agissait de succéder au co-fondateur du mouvement d'extrême droite, Jean-Marie Le Pen.

Pour son premier mandat à la tête du parti, la fille –la troisième de la fratrie– avait repris le flambeau transmis par le père. Elle n'avait alors recueilli «que» 67,65% des voix, contre 32,35% pour son adversaire, tenant d'une continuité pas très brillante sur le plan des formules frisant avec le négationnisme et les jeux de mots à connotation antisémite.

Marine Le Pen et son père Jean-Marie au congrès de Tours, le 16 janvier 2011 | Miguel Medina / AFP

Dans ce contexte, Marine Le Pen était regardée avec intérêt par une frange de la droite et allait bientôt être présentée comme une présidente de rupture, celle qui mettrait en musique une «dédiabolisation» dont on avait parlé pour la première fois dans le journal Le Monde, en 1989.

Plus de vingt ans avant elle, Bruno Mégret, alors délégué général du FN de Le Pen père, avait tenté avec des transfuges du RPR de conduire le parti sur le chemin d'accords politique avec la droite parlementaire. Ceux qui étaient surnommés «les horlogers», en référence au Club de l'horloge –passerelle entre l'extrême droite et la droite–, avaient fini par rompre pour créer le Mouvement national républicain (MNR) sous la houlette de Mégret, qui a maintenant quitté la politique.

Le divorce mégrétiste, sans entraîner des résultats électoraux convaincants pour son initiateur, avait considérablement nuit à la structure Front national. Mégret avait emmené avec lui de très nombreux cadres qu'il avait contribué à nommer, privant ainsi le mouvement d'extrême droite d'une bonne partie de sa capacité d'organisation et de sa maîtrise de commandement.

Rien de tel aujourd'hui, jusqu'à présent en tout cas, avec Les Patriotes de Philippot. Si des élus –une eurodéputée, Sylvie Montel, un député, José Evrard, quelques conseillers régionaux, départementaux ou municipaux– ont quitté le FN, la situation n'a rien à voir avec l'hémorragie mégrétiste de 1999.

La «fille du chef», une «Tanguy»

Il est du reste piquant de voir que certains jeunes cadres qui avaient suivi Mégret, il y a deux décennies, occupent aujourd'hui de très hauts postes à la direction du Front –à l'instar de Nicolas Bay, secrétaire général (2014-2017) puis vice-président du parti depuis 2017.

Fidèle et chaud partisan de Marine Le Pen en 2018, il ne se faisait pas prier pour casser du sucre sur le dos de «la fille du chef» en 2004, qu'il comparait alors à «Tanguy», ce jeune homme qui ne parvient pas à quitter le cocon familial dans le film éponyme.

Magnanime, l'intéressée a su éviter la rancune et a promu l'ingrat à de hautes responsabilités. Ce rapprochement avec d'anciens mégrétistes a du reste été l'une des causes de la rupture entre la fille et le père qui, lui, est rancunier.

Nicolas Bay parlant de Marine Le Pen | Capture écran via Brut

Aujourd'hui, c'est moins avec son parti qu'avec son électorat que Marine Le Pen a du souci à se faire. S'il est possible de verrouiller le premier sans trop de difficultés et sans trop de dommages, il n'est pas aisé de «cadenasser» le second qui par nature est fluctuant quand la popularité commence à tanguer.

Cet électorat émet justement des doutes sérieux sur la capacité de sa présidente à gravir les marches qui conduisent au sommet de l'État. C'est d'autant plus gênant que Front national s'incarne, depuis son premier congrès de 1973, dans le nom des Le Pen. Le Front, c'est une affaire de famille depuis quarant-cinq ans –avec un petit côté Corée du Nord, puisqu'après le père et la fille, la nièce vient en embuscade.

Capture écran via Wikipédia

Une récente enquête Kantar Sofres sur l'image du Front national met en évidence la défiance actuelle à laquelle doit faire face sa présidente dans son propre électorat. Comme le souligne l'institut de sondage, «les sympathisants frontistes sont plus nombreux à n’adhérer ni aux constats qu’elle exprime, ni aux solutions qu’elle propose. C’est le cas désormais de 37% (+14 points) de l’électorat FN, contre 57% des Français (+9, un niveau jamais atteint depuis 2011)».

Après avoir fait grimper son parti électoralement en quelques années, Marine Le Pen vient de lui imposer, en moins d'une, un grand bond en arrière. La voilà revenue à la période pré-dédiabolisation. Tout est à refaire.

Sur le plan programmatique, elle va devoir faire avaler officiellement à ses militants et à ses sympathisants que la sortie de l'euro –qui était le nec plus ultra de la pensée économique frontiste– n'est plus maintenant qu'un objectif relégué en clôture d'un hypothétique quinquennat présidentiel.

Cette inversion de stratégie est d'autant plus cocasse que cet abandon de l'euro, monnaie unique vouée aux gémonies, était la «mère des batailles» du Front, la pierre angulaire qui expliquait et soutenait tout le reste. Sans sortie de l'euro, point de salut pour la France, expliquaient, à l'envi et à tour de rôle, tous les dirigeants du Front national, présidente en tête. Philippot a pris le relais, en se faisant le chantre du Frexit.

Sursis jusqu'en 2019

Ces variations intellectualo-monétaires, qui ont atteint leur paroxysme au cours du fameux duel avec Macron, ne pouvaient pas ne pas avoir de répercussions sur la perception que les Français ont de la cheffe de l'extrême droite.

S'ils la jugent «volontaire» à 66% (-14 points), selon Kantar Sofres, et presque «capable de prendre des décisions» (49%, -20 points), ils estiment qu'elle ne ferait pas «une bonne présidente de la République» (73%), qu'elle n'inspire pas confiance (71%), qu'elle est antipathique (69%), qu'elle n'a pas de «nouvelles idées pour résoudre les problèmes de la France» (63%) et qu'elle est incapable de rassembler au-delà de son camp (59%). Les personnes interrogées doutent également de sa capacité à comprendre les problèmes quotidiens des Français (50% contre 40%).

Capture écran via Kantar

Qu'à cela ne tienne: les sympathisants, même s'ils sont un peu dans le potage, espèrent de tout leur cœur, à une écrasante majorité (86% contre 13%), que leur championne sera encore au rendez-vous au 2022.

Ce ne serait jamais que la troisième fois, après 2012 et 2017. Après tout, Mitterrand et Chirac ont bien réussi à décrocher le pompon à la troisième tentative: 1981 pour le premier, après 1965 et 1974; 1995 pour le second, après 1981 et 1988. Tous les deux s'étaient offert le luxe d'un second mandat.

Dans le cas de Marine Le Pen, un troisième échec en 2022, après 2012 et 2017, signerait la fin d'une carrière politique. À moins bien sûr de vouloir se lancer dans le sillage de la militante trotskiste de Lutte ouvrière (LO), Arlette Laguiller, qui fut six fois candidate à l'élection présidentielle entre 1974 et 2007.

«Arlette» avait 34 ans lors de sa première tentative présidentielle. Marion Maréchal-Le Pen, petite-fille du co-fondateur et nièce de la présidente en titre, ira sur ses 33 ans en avril 2022. Si Marine Le Pen ne parvient pas à redresser la barre, en obtenant notamment un résultat électoral significatif aux élections européennes de 2019 –les premières élections générales depuis les législatives de 2017–, c'est de sa famille que pourrait venir le danger.

L'appareil du parti et les militants pourraient considérer qu'un renouvellement générationnel est devenu indispensable. Il aurait l'avantage de se faire dans la continuité du storytelling lepéniste. Marine Le Pen bénéficie d'un sursis d'une année à la tête de son parti rebaptisé. Ce 16e congrès se présente pour elle comme celui de la dernière chance.

Olivier Biffaud Journaliste

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