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Italie: vox populisme

Temps de lecture : 8 min

Les élections en Europe se suivent et se ressemblent. Après le Brexit britannique, la percée de l'extrême-droite en Allemagne et son entrée au gouvernement en Autriche, c’est au tour de l’Italie de céder au populisme. Le mouvement anti système Cinq Étoiles remporte un scrutin par ailleurs dominé par une coalition de droite nationaliste et eurosceptique. Un séisme qui passionne Twitter.

Beppe Grillo, fondateur du mouvement 5 étoiles. Wikimedia Commons
Beppe Grillo, fondateur du mouvement 5 étoiles. Wikimedia Commons

Contenu Partenaire - La une du quotidien Il Tempo résume l’impression qui se dégage des résultats des élections législatives italiennes du 4 mars: «Quel bordel! Savent tirer droit au but les Italiens #ElectionsItaliennes». La Vox Populi (la voix du peuple en latin) a plongé le pays dans l'inconnu et le chaos politique. Les sondages avaient souligné la forte probabilité d’une poussée des partis populistes (Cinq étoiles) et d’extrême-droite (La Ligue, anciennement Ligue du Nord), ils ne se sont pas trompés. Avec 32%, Cinq Étoiles (M5E) devient la première force politique italienne. La droite berlusconienne alliée à la Ligue de Matteo Salvini obtient 37%, loin devant le Parti Démocrate de l’ancien chef de gouvernement Matteo Renzi crédité de 19% des voix. Sans surprise, la cartographie des votes illustre la profonde division nord-sud du pays. «Italie: droite dure au Nord, anti-système au Sud». «Italie: le succès des antisystème révèle une fracture entre le nord, inquiet de la montée de l’immigration et le sud, oublié de la reprise économique #AFP #EDNH #data».

Un pays ingouvernable

Les résultats du scrutin n’ayant pas fait émerger une majorité (il faut 40% des voix), une longue phase de négociations entre les trois forces commence. «Italie: Berlusconi se range derrière Salvini pour mettre la coalition de droite en ordre de marche, le mouvement Cinq Étoiles se déclare «vainqueur absolu». Les perdants, PD en tête, deviennent très courtisés dans un pays sans majorité @LjubanRome #AFP». La grande inconnue demeure le M5E. Jeune mouvement en plein essor, il n’aurait aucun intérêt à s’allier à la droite nationaliste de Salvini, parti fondé en 1989 qui cherche à s’ancrer dans le paysage électoral. Alors, sur Twitter, tous les scénariis sont envisagés, certains se demandant même: «Italie et si le parti démocrate s’alliait au Mouvement Cinq Étoiles?».

Quand on sait qu’ «en Italie, il faut en moyenne un mois et demi de négociations pour former un gouvernement», la couleur du prochain gouvernement reste difficile à prévoir. Si cette situation inquiète certains observateurs et les médias («après les élections, l’Italie se prépare à une longue période d’incertitude»), d’autres estiment que cette latence du pouvoir n'est pas le problème. «Merkel a mis près de quatre mois à former son gouvernement: pas grave, l’Allemagne est «gouvernable. Belgique, restée presque un an sans gouvernement: gouvernable… La droite italienne gagne hier soir et pour @BFMTV, l’Italie est ingouvernable… Bref, tout rejet de l’UE est ingouvernable».

Pour l’heure, le scrutin marque la disparition de Matteo Renzi («Italie: Matteo Renzi démissionne de la direction du Parti démocrate après sa défaite aux élections») et la réapparition de Silvio Berlusconi, le leader de Forza Italia (14% des voix), allié de Salvini. L’homme d’affaires et ancien président du conseil des ministres pendant quasiment une décennie (une longévité record en Italie) est redevenu un acteur du jeu politique italien en dépit de son grand âge (81 ans) et d'une condamnation pour fraude fiscale. Sans oublier qu' «Il Cavaliere» a provoqué le scandale par ses frasques sexuelles. Le dessinateur Chaunu s’en fait l’écho dans une caricature publiée «dans @UnionArdennais #Berlusconi l’éternel revenant de la vie #politique #italienne #dessin #DessinDePresse #actu».

Cela a aussi donné l’occasion aux Femens de s'illustrer au cours de la campagne. Une jeune femme, la poitrine recouverte du slogan «Berlusconi sei scanduto» (Berlusconi c’est fini) a jailli devant lui dans son bureau de vote milanais, produisant ce qui restera une des images marquantes des élections («l’activiste #Femen qui a interpellé #Berlusconi ce midi est actuellement retenue par la police. Une plainte a été déposée contre elle au motif de résistance, perturbation d’une élection et désobéissance envers le président du bureau de vote»).

L'énigme cinq étoiles

Mais Berlusconi, c'est le passé... même s'il ne veut pas mourir. Plus préoccupant est la nature du Mouvement Cinq Étoiles arrivé en tête du scrutin. Si de ce côté des Alpes, on arrive à situer politiquement Forza Italia (droite conservatrice), la Ligue (droite populiste, régionaliste et eurosceptique) et le Parti Démocrate (centre gauche, sociaux démocrates), cela est plus difficile avec le Mouvement Cinq Étoiles. Fondé en 2009 par Beppe Grillo (humoriste et provocateur très populaire en Italie) et Gianroberto Casaleggio (chef d’entreprise et idéologue du mouvement), il agrège des anti systèmes et des eurosceptiques, prône la démocratie directe, dénonce la «corruption» des élites et revendique le populisme avec quelques relents fascistes. Un attelage que Le Monde cherche à décrypter: «Qu’est ce que le #Mouvement5Etoiles? [email protected] #OVPL».

Cette organisation, qui rejette la partition gauche/droite, avait déjà réussi une percée spectaculaire en 2013 lors des précédentes élections générales avec presque 25% des suffrages et avait raflé lors des municipales les villes de Turin et de Rome. Depuis, la mise en examen de Virginia Raggi, la maire de Rome, et la défection, voulue ou forcée de nombre de ses collaborateurs (corruption, soupçons de liens avec la Mafia…) avaient apparemment écorné l’image de M5E qui affirmaient vouloir en finir avec les anciennes pratiques politiciennes («l’Italie d’aujourd’hui : naufrage de la maire populiste de Rome #MouvenementCinqEtoiles»). Il n'en a rien été.

La vie politique italienne se trouve ainsi maintenant définie par deux populismes, le M5E qui avec 32% des voix est le premier parti du pays et la Ligue (17%) qui consolide son implantation. Reste à savoir qui est le plus dangereux et qui parviendra au pouvoir. Certains ont déjà choisi leur camp. «Italie. Le Mouvement 5 étoiles n’est plus le grand méchant loup». Et Luigi Di Maio, le jeune chef du mouvement, semble être le vrai vainqueur de l'élection à condition de trouver des alliés.

D’un populisme à l’autre

Si les médias ont souvent mis en scène et dramatisé la surprise des résultats sortis des urnes, certains ne sont pas étonnés et cherchent même à en tirer partie. En France, à l’extrême-gauche, pour Danièle Obono, la député de la France Insoumise: «les résultats en #Italie ne sont pas surprenants. Ils sont une réponse à la politique néolibérale menée depuis des années ainsi qu’à l’absence d’une perspective de gauche crédible #tv5monde #64minutes». A l’extrême-droite, le FN se félicite de la percée historique de son allié la Ligue. «Le mouvement de @matteosalvinimi est euro-sceptique, s’oppose à l’union européenne et à la submersion migratoire de l’Europe, et a une sensibilité sociale. Il ressemble fortement au @FN_officiel et a enregistré une grande victoire en #Italie!» #RTLMatin». Échange de bons procédés, «Matteo Salvini, l’homme qui est arrivé en tête de la coalition de droite, elle-même arrivée en tête hier en Italie, a tenu à remercier Marine Le Pen».

Hormis le rejet de l’Union européenne, idéologie partagée par les deux camps populistes, les stratégies des deux partis sont très différentes. Le Mouvement Cinq Étoiles surfe sur la misère sociale tandis que le discours sur les vagues migratoires que le pays subit depuis plusieurs années est le carburant principal de la Ligue. Et cela, même si les chiffres de l’immigration ont baissé en 2017 (119 247 contre 181 436 en 2016). Mais une infographie comparant les arrivées de migrants en Italie, Espagne et Grèce montre qu’il y a eu une forte baisse des entrées par la voie grecque et un simple tassement aux frontières italiennes («évolution du nombre de migrants arrivés par la mer chaque année en Espagne, Italie et Grèce de 2014 à 2018 #AFP»).

Pour André Bercoff, «en #Italie, personne n’a voulu voir que le problème des #migrants occupait une place de plus en plus importante. @andrebercoff analyse les résultats des dernières #élections législatives italiennes sur LaFranceLibre.tv». «Italie: Matteo Salvini s’engage à expulser 500 000 migrants clandestins s’il accède au pouvoir». La Ligue a sans doute profité du meurtre d’une jeune fille par un sans-papiers trois jours avant le scrutin («en Italie: âgée de 18 ans, Pamela Mastropietro a été tuée puis démembrée par un clandestin nigérian»). L’émoi qu’a suscité ce fait divers a pris d'autant plus d'ampleur que les violences se sont multipliées: «des migrants africains vandalisent le centre historique de Florence» à la suite de l’assassinat d’un des leurs.

Le passé fasciste resurgit

Evidemment, les comparaisons avec une période sombre de l'histoire italienne, celle du fascisme et de Mussolini, se sont multipliées. Des voix sur Twitter expliquent pourtant qu'il faut éviter les amalgames trop faciles. «Penser que le fascisme est le danger qui menace l’Italie est une erreur». La xénophobie et le repli identitaire ne signifient pas l'arrivée au pouvoir d'un régime autoritaire et militariste.

Mais le fascisme italien avait aussi une dimension sociale. Et l’adhésion massive au Mouvement Cinq Étoiles a d'autres ressorts que la crainte des étrangers. Notamment, le sous-développement et la misère du sud tandis que le nord est relativement prospère. Pour la journaliste à la Repubblica, «@anaïsginori, le mouvement cinq étoiles a fait son succès sur une jeunesse du sud de l’Italie très fortement frappée par le chômage #ElectionsItaliennes». Le chômage de masse touche brutalement le sud de l’Italie (Sicile, Calabre, Pouilles) déclassé économiquement et socialement depuis des décennies par rapport au nord (Lombardie, Toscane, Piémont, Vénétie).

L’économie italienne ne s'est toujours pas remise de la crise de 2008. La dette est colossale, les fleurons industriels ont pour beaucoup été rachetés par des groupes étrangers, la compétitivité stagne… «L’#Italie entre déclin industriel et impuissance #politique. Article de Martino Avanti publié dans le numéro d’été 2017 de @Pol_Etrangere».

Une crise européenne

La méfiance grandissante des Italiens vis-à-vis de Bruxelles et de l’UE, portée par M5E et la Ligue, n’est pas le fait du hasard. Les Italiens ont eu le sentiment d'être abandonnés face à la crise économique et financière qui a affaibli une économie déjà fragile et face à la crise des migrants. «Pour @JD_Giuliani, ce sont surtout les partenaires européens qui ont abandonné l’Italie. La solidarité recule, l’Europe est malade de ses états». Salvini comme Di Maio prêchent pour une possible sortie de la zone euro («le secrétaire fédéral de la Ligue du Nord n’exclut pas la possibilité pour l’Italie de sortir de la zone euro»).

La désillusion des peuples continue ainsi à grandir face à une Europe bureaucratique, instigatrice de politiques d’austérité et incapable de protéger ses ressortissants. Le rejet de l'Union européenne s'accompagne de la désagrégation de la sociale démocratie. Pour l’universitaire Philippe Marlière, «PASOK en Grèce, PS en France, SPD en Allemagne et PD en Italie: la chute finale des partis sociaux-démocrates en Europe se confirme. Ces partis ayant mené les mêmes politiques que la droite sont sanctionnés par leur électorat. C’est, semble-t-il, une tendance lourde historique».

Les électeurs déçus qui ont tourné le dos à cette gauche ont pour beaucoup succombé au populisme, particulièrement sa version droitière, nationaliste et xénophobe. En Pologne, Hongrie, Autriche, France, Italie, Suède, Finlande, les partis d’extrême-droite prospèrent et pour certains d'entre eux sont maintenant au pouvoir. Une infographie montrant l’évolution du vote d’extrême-droite entre 2001 et 2017 en Europe est sans appel: «merci à @Politis_fr pour cette carte qui nous montre à quel point l’Union européenne a bruni en seize ans, mise à part en Belgique. Puissent les responsables politiques attachés à la démocratie abandonner les discours populistes et anti-migrants qui font monter les extrême-droites. #Italie».

Certains sur Twitter s'en félicitent: «bon, le réveil des Européens commence à s’amplifier. Et c’est très bon signe. #ElectionsItaliennes». D’autres prennent peur: «le populisme est en train de gagner l’Europe et le monde. N’avons-nous rien appris de l’histoire? #ElectionsItaliennes». Tant que des réponses ne seront pas apportées à l'angoisse des peuples face à la fracturation des sociétés et aux chocs de la modernité et de la mondialisation, ils seront tentés par les solutions simples désignant des responsables et le rejet d'un système qui les déclasse.

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