À New York, une brigade d'«Amazones» fait la chasse aux frotteurs dans le métro
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À New York, une brigade d'«Amazones» fait la chasse aux frotteurs dans le métro

Temps de lecture : 11 min
Pauline Verduzier Pauline Verduzier

Nous avons suivi les Guardian Angels, brigade citoyenne en activité depuis les années 1980. Spécialisée dans la prévention des bagarres, vols et autres trafics, celle-ci se livre également à la traque des harceleurs et agresseurs de rue.

Elle a noué ses cheveux en queue-de-cheval et y a attaché un attrape-rêves orné de perles colorées. Accrochées à sa ceinture, deux paires de menottes bien lustrées. Silvia, 47 ans, a consacré une grande partie de sa vie aux Guardian Angels, un groupe paramilitaire et citoyen créé en 1979 pour combattre la violence dans le métro new-yorkais. Elle y est entrée à 17 ans, y a rencontré son mari, prof de karaté comme elle. Ils ont eu deux filles, elles aussi formées aux arts martiaux. Elles sont là, à patrouiller au côté de leur mère. Toutes portent le tee-shirt ou le blouson de l'organisation frappé d'un œil dans un delta avec des ailes. Sur leur béret rouge, elles ont épinglé des pin's Wonder Woman ou Super Man. Avec d'autres femmes, elles sillonnent le métro et les rues en silence, se postent dans les rames, droites comme des «i», surveillent les allées et venues, s'assurent qu'une porte ne se referme pas sur une poussette, ouvrent l’œil. Elles veillent, l'air solennel.

C'est un mercredi soir, à côté de Central Park, à New-York. J'ai décidé de suivre cette patrouille hebdomadaire d'une demi-douzaine de bénévoles féminines formées aux techniques d'auto-défense et de médiation. Silvia a un statut particulier au sein des Guardian Angels qui, à l'origine, est une organisation mixte essentiellement composée d'hommes. Elle appartient à la patrouille des «Amazones», un groupe de vigilantes dont la mission est d'assurer la sécurité des usagères dans les transports et de les protéger des hommes qui harcèlent ou agressent sexuellement les femmes dans l'espace public. Elles font la chasse aux «pervs» («pervers»).

Ces Amazones ont fait du harcèlement de rue un objet de lutte avec leurs propres codes et procédures d'éradication. En général, leur simple présence est dissuasive. «Mais si on voit un homme se frotter contre une femme, on tâche de l'immobiliser, avant de composer le 911 [numéro d'appel d'urgence aux États-Unis, ndlr]. Cela s'appelle le “citizen's arrest”», détaille Silvia. Cette «arrestation citoyenne» autorise tout individu à arrêter et à retenir un suspect surpris en flagrant délit, en attendant que les forces de l'ordre débarquent en vue d'éventuelles poursuites. La simple possession d'un certificat permet de se procurer sa propre paire de menottes pour jouer au justicier.

«J'aime traquer les pervers, il y en a beaucoup. Nous ne volons pas le travail de la police, mais nous agissons pour le bien commun. De plus, c'est important que nous soyons un groupe de femmes, pour montrer que nous pouvons, nous aussi, protéger les autres», explique-t-elle. Parfois, les Amazones distribuent un avis de recherche après que des usagers leur ont signalé un cas de harcèlement ou scotchent les photos de harceleurs présumés un peu partout dans les transports pour inciter les passagers à être vigilants. Il y est précisé un numéro à contacter si on venait à reconnaître l'homme recherché, à côté de messages énergiques: «Avez-vous vu ce pervers dans le métro? Cet homme doit être arrêté! […] Vous n'arriverez pas à convaincre une fille en la suivant de train en train.»

Les Guardian Angels «affichent» les hommes recherchés pour harcèlement. | Photo Maite Hernandez Mateo pour Slate

Une stricte ligne de conduite

Les faits et gestes des anges gardiennes suivent une certaine ligne de conduite. Quand elles s'assoient, elles retirent leur béret. Ne traversent jamais au feu rouge. Lorsqu'elles changent de train, elles en descendent selon un ordre bien établi et se postent devant l'appareil, bien alignées, bombant le torse. Puis elles pivotent sur elles-mêmes pour suivre le mouvement du métro qui disparaît dans un tunnel. Cette posture permet de vérifier que tout le monde est bien en sécurité dans la rame, mais est aussi un hommage aux Guardian Angels décédés, morts de causes naturelles ou lors d'une patrouille, comme ça pouvait arriver aux débuts du mouvement.

Nous marquons un arrêt au Yankee Stadium, stade de base-ball situé dans le Bronx. Là, on remonte à la surface pour explorer les avenues alentours, pas très animées à ce moment-là de la journée. Je m'approche de K-C. Cette trentenaire imposante aux cheveux presque rasés, idéogrammes chinois tatoués dans le cou et sourire ironique sur les lèvres, a tout de la leadeuse de groupe. Elle a rejoint les Guardian Angels en 1998 et travaille dans la sécurité. Quand elle était petite, elle a vu sa mère se faire agresser dans le métro par un voleur, avant de se faire aider par un tiers. Ado, elle rejoint la brigade citoyenne. «Pourquoi je n'aiderais pas à mon tour?» De fait, K-C a aidé sur de nombreux fronts.

«Les policiers ne peuvent pas être partout. On peut faire beaucoup de choses par soi-même»

Lone Wolf, avocate, membre des Guardian Angels

Elle se souvient de cet homme qui avait pourchassé la même femme pendant une semaine avant d'être arrêté. Ou de cette femme poursuivie par les membres d'un gang, victime d'une tentative de viol. Elle soupire: «Il y a tellement d'animaux tarés en liberté.» Derrière elle, Lone Wolf (Loup solitaire), une grande femme au teint pâle, suit le groupe en silence. Elle est avocate et s'est engagée dans le groupe «parce que les policiers ne peuvent pas être partout et parce qu'on peut faire beaucoup de choses par soi-même». C'est tout l'esprit de l'organisation: revendiquer «l'action» et ne pas laisser la prérogative de la sécurité à l'État.

K-C, membre de la brigage anti-harcèlement depuis 1998. | Photo Maite Hernandez Mateo pour Slate

Il est autour de 20 heures. Nous sommes de nouveau dans le métro, à passer de rame en rame sous les regards curieux des passagers. Certains reconnaissent l'uniforme des Anges, les saluent et les remercient au passage. D'autres aiment venir à leur rencontre pour évoquer un souvenir personnel. Pour évoquer cet oncle, aidé par les Guardian Angels il y a 20 ans de cela, alors qu'on essayait de lui voler son porte-feuille. Ou bien cette femme, escortée chez elle tard le soir par l'un d'eux et qui s'en souvient encore des années après. Les Guardian Angels que j'accompagne en tirent une certaine fierté. Judith, jeune femme de 21 ans aux tresses blondes, s'est postée dans un coin de wagon de métro. Elle est étudiante dans le domaine de la petite enfance et approuve la philosophie de la patrouille. «Cela démontre que nous sommes assez fortes pour protéger la ville. Il y a une sorte de morale en nous qui nous pousse à faire quelque chose.»

«Nous sommes une famille»

Mais la surveillance nocturne des Amazones n'est pas toujours aisée et le petit groupe essuie des moqueries, est traité de «Scouts» ou surnomé «Charlie's Angels» par certains passants. Un jour, alors qu'elles cherchaient un enfant égaré, un homme leur a lancé: «Rentrez chez vous et ayez une famille!» «Nous sommes une famille», ont-elles répondu. Ne pas se laisser aller à l'escalade verbale fait partie de leur entraînement à la non-violence. Leur but n'est pas de blesser ni de tendre une situation, mais de rester dans la maîtrise. Le recours à la force se fait uniquement en cas d'auto-défense ou d'assistance à personne en danger: le port d'une arme leur est, bien entendu, proscrit. «Les gens se sentent rassurés simplement en nous voyant. Nous nous battons à notre manière», conclut K-C lorsque nous revenons à Manhattan pour terminer la patrouille.

Les Guardian Angels sont inclassables. Apolitiques, inclusifs, composés de membres de (presque) toutes les origines/religions/orientations sexuelles, revendiquant des valeurs altruistes mais opérant avec des codes militaires, voire désuets, ils n'ont rien d'une milice néo-fasciste, sans toutefois se placer à l'avant-garde du progressisme. Ses membres m'assurent qu'un suprémaciste blanc n'y serait pas toléré. Mais personne ne me parle de féminisme ou d'anti-racisme. Pourtant, la démarche est assez forte. En plein mouvement #MeToo, et pendant qu'en France on débattait de la Tribune des 100 et du «non-événement» que constitueraient les agissements d'un frotteur dans le métro, cette virée dans les artères de la ville révèle une façon totalement différente d'appréhender le phénomène.

À Paris, où j'habite, il existe bien quelques policiers affectés au sujet et des campagnes de prévention, mais rien d'équivalent aux «Perv Busters». La chercheuse Abigail C. Saguy, spécialiste des différences d'approche du harcèlement sexuel en France et aux États-Unis, m'éclaire sur ce décalage en l'illustrant par le monde du travail: «En France, c'est le harceleur qui est responsable et pas l'employeur dans le cadre professionnel. Aux États-Unis, l'employeur risque de payer pour compenser le préjudice de la victime, mais aussi de verser des dommages “punitifs”, qui n'existent pas en France. Depuis les années 1990, beaucoup de gens suivent des formations ici. Il y aussi une crainte pour la réputation de l'entreprise. J'ai l'impression que les Français ne prennent pas ces choses autant au sérieux. Il est possible que ces écarts dans le traitement du harcèlement sexuel à l'intérieur de l'entreprise expliquent d'autres différences entre les deux pays. Mais il ne faut pas tout voir de façon monolithique, car pour certains Américains républicains, dont le président Donald Trump, le harcèlement sexuel n'est visiblement pas un problème.»

Les Amazones en patrouille dans les rues de New York | Photo Maite Hernandez Mateo pour Slate

Un fondateur controversé

En vérité, l'histoire des Guardian Angels est elle-même pétrie de contradictions. À l'origine du group, un homme, l'actuel président Curtis Sliwa, 63 ans. Encore adolescent, Curtis se soucie de son environnement et collecte des objets dans son quartier pour les recycler. Il devient «Newsboy», distribue les journaux, puis travaille dans des supermarchés et devient manager dans un McDonald's du Bronx. Là-bas, il convainc des collègues de ramasser les déchets autour du fast-food. Puis il fonde le groupe des «13 magnifiques», composé majoritairement d'hommes, où blancs, afro-américains et hispaniques se côtoient. Tous sont volontaires pour quadriller le métro et prévenir les méfaits des gangs dans une ville plus violente et moins policée que l'actuelle New York. D'autres les rejoignent et, le 13 février 1979, les Guardian Angels naissent. «Guidés par des principes d'honnêteté, de fiabilité et de persévérance, les bénévoles protègent les autres de façon désintéressée», énonce leur site Internet. Rassurer par leur présence, traquer les voleurs de sacs ou arrêter des criminels présumés en attendant la police devient leur sacerdoce.

Dans les années qui suivent sa création, la brigade est de plus en plus médiatisée. Elle connaît aussi ses premiers bad buzz. En 1992, Curtis Sliwa admet avoir orchestré plusieurs interventions supposément héroïques, créées de toutes pièces, comme le raconte un article du New York Times de l'époque. Beaucoup plus tard, en 2015, le fondateur de la brigade s'illustre par des propos sexistes à l'encontre d'une porte-parole du Conseil municipal de New York. À la radio, il raconte avoir déjà envisagé de coucher avec, assumant d'être «attiré» par elle et se vante d'avoir eu des aventures avec trois membres du Conseil. C'est pourtant le même homme qui, l'année suivante, soucieux de s'adapter à tous les enjeux de son époque, lance une patrouille mixte anti-harceleurs parce qu'il trouvait les autorités trop timorées. C'est aussi lui qui a décidé de créer la patrouille exclusivement féminine des Amazones. «Les pervers utilisent le métro pour harceler les femmes de plusieurs manières. Ils s'exhibent, se masturbent, se frottent contre elles ou les suivent. La police new-yorkaise n'a pas pris la mesure du problème. Mais les femmes veulent riposter», m'explique Curtis.

Aujourd'hui, les Guardian Angels s'occupent aussi de la protection des animaux battus ou abandonnés et organisent des formations d'auto-défense. Le groupe a été reconnu comme d'intérêt général quand, en 2006, la ville de New York lui a versé l'équivalent de 200.000 euros pour assurer des formations en ligne sur la sécurité. Il est actuellement essentiellement financé par des donations et des collectes de fonds. En 2017, son conseil d'administration a réussi à lever 450.000 euros. Le groupe dit compter actuellement 5.000 membres répartis dans treize pays –d'autres brigades sont nées dans la foulée de l'aventure new-yorkaise. Les Anges n'ont pas pour habitude de commenter l'actualité mais quand je demande à Curtis si #MeToo a changé quelque chose, il répond, pas à une contradiction près: «Il était temps que ces prédateurs, qui ont été des chasseurs, soient à leur tour chassés et écartés par toute la société».

Judith, en mission dans le métro new-yorkais | Photo Maite Hernandez Mateo pour Slate

La semaine suivant mon premier reportage, je rejoins une patrouille mixte destinée notamment à former une nouvelle recrue. Je veux savoir ce qui la pousse à s'engager. Blondie, blonde platine, lunettes papillon et k-way jaune, a la quarantaine. Elle est venue avec son mari en guise de «soutien». Autrefois artiste à Berlin, elle est revenue dans la ville où elle a grandi et où, petit, elle voyait les Guardian Angels à la télévision. «Je voulais faire quelque chose pour la ville, pour ne pas me sentir comme une simple visiteuse. Quand j'étais enfant, je trouvais que c'étaient de vrais badasses, dit-elle. J'étais à la Women's March. Je trouve qu'avec ce qu'il se passe politiquement, on a un besoin de solidarité et de partage.» Pour Blondie, assurer la sécurité des femmes demande des actions bien spécifiques. La semaine dernière, une femme a été poussée sur les rails du métro par un homme. Elle s'en est tirée avec quelques blessures légères. La mission de cette soirée est donc de retrouver l'agresseur.

Le procédé est le même que dans la patrouille féminine, les mecs en rangers, grosses épaules et physique austère, en plus. On écume les lignes en distribuant des flyers et en restant vigilants, bien droits, dans les wagons. Je me rapproche de membres de la première heure. Ben, quinquagénaire au physique massif et au visage poupin a décidé de s'engager en 1986 pour «servir la communauté». «J'ai vu une femme se faire agresser sexuellement dans le métro sans que personne ne réagisse. Les Guardian Angels lui sont venus en aide, l'ont couverte avec une veste. C'était très beau», raconte-t-il. Cet événement le décide à rejoindre le groupe. Comme d'autres anges gardiens, il travaille par ailleurs dans la sécurité. «Je veux juste que les gens se sentent bien et en sécurité. Quand on voit des enfants jouer ensemble, qu'ils soient blancs, noirs, hispaniques, il n'y a pas de haine. Les adultes pourraient s'en inspirer», ajoute-t-il. Ben découvre de nouveaux enjeux à mesure que les années passent. Par exemple la question du «genre» de l'espace public, plus hostile envers les femmes. Il s'agace du «manspreading», cette façon qu'ont certains hommes d'écarter les jambes et de prendre toute la place dans les transports. Il trouve odieux que des harceleurs de rue s'en sortent sans conséquences. À ses côtés, Lou, grand gaillard aux lunettes teintées, béret piqué d'étoiles et chewing-gum, approuve: «Pour moi, ils devraient tous aller en prison. La plupart du temps, ils sortent le jour même de leur arrestation. Mais on a quand même réussi à envoyer quelques pervers devant un tribunal», crâne-t-il.

La patrouille mixte à la recherche d'un agresseur. | Photo Maite Hernandez Mateo pour Slate

À la fin de la soirée, on n'aura pas retrouvé l'homme qui a poussé la passagère sur les rails. Ça n'empêche pas Blondie, la nouvelle recrue, d'être convaincue d'avoir fait le bon choix. «Je pense que je vais venir chaque mercredi», lance-t-elle. Puis, à son mari: «Tu garderas notre fils quand je serai en train de patrouiller». Il acquiesce, en souriant.

Pauline Verduzier

Pauline Verduzier Journaliste

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