Culture

Avis de tempête sur le Printemps des poètes

Temps de lecture : 11 min

Voilà vingt éditions que la manifestation annuelle du Printemps des poètes célèbre l’art du vers dans tout le pays. Mais, entre indifférence générale et désaccords de fonds, tout est loin d'être rose au pays des poètes.

Il serait temps de dépoussiérer la poésie, et dans le vent rajeuni d'écouter à nouveau son cri. | Counselling via Pixabay License by

La scène se déroule le jeudi 1er mars. Comme chaque année avant le Printemps des poètes, le Ministère de la Culture organise une conférence de presse censée introduire l’événement dont la vingtime édition a officiellement débuté deux jours plus tard, avec «L’ardeur» pour thématique affichée. Mais alors que la Garde républicaine accueille les invités en grande pompe dans une cour aussi glaciale que le reste de la France ce jour là, le comédien Jacques Bonnaffé craque littéralement: «MAIS ELLE EST OÙ, MAIS ELLE EST OÙ LA POÉSIE?», se met-il à hurler le poing levé tandis que les trompettes militaires jouent encore.

L'insurrection

Si Le Figaro, évoquant cette scène, se contente d’opposer «l’anarchisme» de Jacques Bonnaffé à «l’harmonie claire» de la cérémonie, cette effusion verbale illustre pourtant une division rarement formulée mais bel et bien présente dans le petit monde de la poésie.

C’était certes la première fois que la Garde républicaine ouvrait ainsi la manifestation annuelle, une mise en scène imaginée par Sophie Nauleau, nouvelle directrice artistique de l’événement et précédemment chargé de l’émission «Ça rime à quoi» sur France Culture. «Une très mauvaise surprise», jugent plusieurs invités, étonnés de cette étonnante association entre poésie et musique militaire.

Nombreux sont ceux qui nous disent a posteriori en avoir pensé autant que Jacques Bonnaffé et évoquent une véritable «calamité», introduction et conférence comprises, même si l’acteur fut le seul «à avoir ouvert sa gueule». C’est que ce dernier, qui récite quotidiennement des poèmes sur France Culture (décidément) et qui fut le parrain de l’édition 2015 de la manifestation, alors sous le signe de «L’insurrection» (la meilleure édition pour beaucoup), n’est pas du genre taciturne.

17e Printemps des Poètes par Jacques Bonnaffé. Via YouTube.

Mais cette année, pas de place pour l’insurrection, le comédien a été prié de quitter les lieux et n’a pas pu assister à la conférence de presse. Jacques Bonnaffé condamne «une attitude de gendarme indigne de représentants de la poésie». Sophie Nauleau minimise l’événement, lui prêtant des intentions plus «intimes» que poétiques et soulignant qu’il s’agissait de la première fois qu’une inauguration du Printemps était ouverte à tous (ou presque…), assumant au passage l’exfiltration du gueulard «qui avait le droit d’exprimer sa colère mais qui perturbait une cérémonie millimétrée et très sécurisée».

Elle aurait préféré que Jacques Bonnaffé «fasse du Jacques Bonnafé» et se mette à réciter un poème, avant d’ajouter que selon elle Rimbaud, lui, «aurait adoré» la cérémonie, notamment les maréchaux forgeant du fer en métaphore appuyée du thème ardent de cette édition. Hum, le même Rimbaud qui, lui aussi, s’était fait éjecter d’une réunion du cercle des Vilains Bonshommes en répétant «merde !» tout le long d’une de leurs récitations? Pas sûr...

Malaise

En tout cas, à en lire les quelques articles de presse et autres interviews accompagnant traditionnellement le début des festivités, tout va bien sous le soleil du Printemps des poètes. Le renouvellement de la direction est à peine évoqué et semble ne rien changer à la ligne (trop ?) générale qui veut tout simplement que la poésie soit célébrée partout en France et considérée comme un art majeur. Il suffit pourtant de gratter quelque peu pour que les langues se délient.

L’annonce de Sophie Nauleau à la direction artistique du Printemps, en remplacement de Jean-Pierre Siméon, a par exemple fait grincer bien des dents.

Quel est le problème? Pour bien comprendre, il faut savoir qu’il est reproché depuis plusieurs années au Printemps d’être de plus en plus sous la coupe de la maison Gallimard, plus précisément de sa collection Poésie, dont le rôle passé, notamment à l’époque surréaliste, fut effectivement conséquent. Mais ce temps là commence à dater.

Une autre maison d’édition poétique nous précise qu’en poésie, «Gallimard ne produit quasiment plus rien, les quelques auteurs sont soit rachetés parmi les trouvailles de plus petites maisons, soit, pour ainsi dire, des proches. À cela s’ajoute par-ci par-là un rebelle ou un Syrien, mal vendu, et l’affaire est jouée». Voilà qui résume les quelques points de tensions: le rapport aux supposés «petits» et l’entre-soi persistant en haut de la France des poètes.

Un entre-soi qui, une fois formulé, est assez frappant: Jean-Pierre Siméon, qui dirigeait donc le Printemps des poètes jusqu’à l’année dernière, vient de prendre la tête de la collection poésie de Gallimard. Collection qui était alors dirigée depuis une vingtaine d’année par le poète André Velter, également co-créateur du Printemps des poètes et compagnon… de Sophie Nauleau, nouvelle directrice de ce même Printemps. La boucle est bouclée.

Vieux poètes misogynes

Un trio se partageant donc les quasi pleins pouvoirs des hautes instances de la poésie française mais qui, selon Sophie Nauleau, est le fruit d’un «hasard de calendrier». Elle comprend l’image que cela peut donner, du moins «de loin». Elle insiste sur le fait que c’est Antoine Gallimard et lui seul qui a choisi Jean-Pierre Siméon pour succéder à André Velter. Plusieurs autres éditeurs d’importance croient savoir, eux, que le patron de Gallimard ne s’intéresse guère à cette petite collection et qu’il nomme celui qu’on lui pointe du doigt.

Sa propre nomination, six mois plus tôt, à la tête du Printemps, elle «ne l’envisageait même pas», c’est Jean-Pierre Siméon qui a proposé son nom, validé par le conseil d’administration de l’association présidé depuis toujours par Alain Borer, rimbaldien radical luttant contre l’influence de l’anglais (qu’il appelle «langue du maître») et accusant Coluche d’avoir «cassé le projet de langue française» avec sa «mal-diction».

Le conseil d’administration est composé entre autres de Monique Lang et, donc, d’André Velter. Que soit souligné que ce dernier est son compagnon irrite Sophie Nauleau, qui parle alors d’un réflexe «pavlovien» et «misogyne» chez un grand nombre de poètes «à l’âge avancé». Même si nombre de nos interlocuteurs ont tenu à nous préciser que s’ils étaient certes très critiques envers ce petit cercle, ils étaient au moins satisfaits de voir enfin une femme prendre la tête de la plus grande institution poétique française.

Le moins subventionné des arts

Mais voilà, à l’image d’un Jacques Bonnaffé criant sa colère, nombreux sont les poètes, éditeurs et autres petites mains poétiques à n’en plus pouvoir de cette «institutionnalisation» du vers français. Et au-delà de la ténacité de ce sérail, c’est la gestion même du Printemps qui est aujourd’hui questionnée, ainsi que le fond du discours porté, la façon de défendre la poésie et la nature de celle constamment mise en avant.

Parler du Printemps des poètes, c’est aussi parler d’argent public. Pour l’année 2016 par exemple, sur le million d’euros alloués par le Centre National du Livre à la poésie en général (994.338 euros pour être exact), 255.000 euros l’ont été aux activités structurelles du Printemps tout le long de l’année (quatre à cinq personnes y sont salariées à l’année) et 65.200 euros pour les manifestations diverses liées au Printemps. Un total de 320.000 euros donc, un montant plutôt stable d'année en année. Comparés à d’autres arts, les chiffres sont, certes, loin de donner le tournis.

Mais rapporté à l’ensemble, le Printemps représente ainsi 32% de la somme totale engagée par le CNL, le plus grand donateur public de la poésie française. 25% si l’ont considère l’association seule. Autant dire que l’existence d’une telle structure, au-delà de la manifestation annuelle, représentant un quart de l’argent public consacré au moins subventionné des arts, se doit d’être efficace.

«Montrer les enjeux sociaux, historiques, politiques qui se cachent derrière l'histoire du vers»

Parmi les missions du Printemps des poètes: l’éducation –le Ministère concerné aide d’ailleurs également le Printemps, quoi que dans des proportion encore plus minimes, surtout depuis une réduction très sensible en 2013. Une mission que l’ancien directeur Jean-Pierre Siméon, féru de culture populaire, prenait très au sérieux. Mais la façon de faire interrogeait déjà: «À base de poésie bien sage, crachée telle quelle», selon un poète interrogé qui ne croit pas du tout en l’efficacité des diverses interventions en milieu scolaire.

Pour un autre, Victor Blanc, représentant une nouvelle génération de poètes (auteur de Réalité augmentée publié aux Éditions de l’île bleue en 2012), «il ne suffit pas d'organiser des lectures ou des campagnes d'affichages publics, il faut faire comprendre la spécificité de la poésie, montrer les enjeux sociaux, historiques, politiques qui se cachent derrière l'histoire du vers.» D’autres reprochent au Printemps de trop intervenir dans des écoles élémentaires, comme si la poésie n’était qu’une discipline pour enfants.

Poésies

Un autre point d’interrogation concerne le rôle de «Centre national de ressources» du Printemps. Sous l’ère de Siméon, l’association avait également pris cette mission au sérieux. Un millier de poètes ont alors été recensés et leur biographies publiées sur le site du Printemps, site qui sera par ailleurs modernisé très bientôt par la nouvelle équipe en place. Le travail de ressources fait depuis des années est «quelque chose de fastidieux mais de réellement utile», nous confient plusieurs personnes liées par le passé à l’association qui craignent désormais «une volonté de recentrer l’attention sur quelques auteurs choisis, de hiérarchiser les poètes sans que les critères de sélections ne soient explicités.».

On touche là au reproche majeur fait au Printemps. Sophie Nauleau s’en défend, assurant que «chaque voix à sa place dans la programmation du Printemps», citant des poètes aux styles différents et édités dans diverses maisons, une hiérarchisation subtile favorisant une poésie en particulier est évoquée par de nombreux auteurs et éditeurs. Une poésie loin des enjeux de société et de langue, une poésie lyrique, aérienne, désengagée et aux ressorts culturels élitistes. La poésie de l’après-surréalisme représentée par feu Yves Bonnefoy ou, justement, André Velter.

Le poète Paul de Brancion, aux textes bien plus vifs, définit cette poésie institutionnelle loin d’être majoritaire, et pourtant dominante, comme «une masse esthétique relative dans une langue qui n’a rien d’original.» Un constat largement partagé et qui agace, une telle poésie n’ayant, de l’avis général, aucune chance d’agréger les foules ni d’entrer dans l’histoire.

Là est l’enjeu pour la poésie française contemporaine. Malgré l’optimisme affiché de Sophie Nauleau qui rappelle «qu’on a jamais autant publié de poésie en France», le genre reste, de fait, tout à fait marginalisé, que ce soit au niveau de sa présence populaire et médiatique quasiment nulle ou de son poids économique (0,3% de l’édition française en 2016 selon les chiffres du CNL).

«Comme si le meilleur avait été fait et qu’il fallait s’y résigner»

Le Printemps des poètes n’est évidemment pas responsable de tous les maux de la poésie française, mais il devrait malgré tout jouer un rôle central dans l’amélioration de cette situation, c’est sa raison d’être et ce qui justifie son financement public. Durant la quasi totalité des entretiens réalisés en préparation de cet article nous a été par exemple souligné le trop plein d’«hommages» au sein de la programmation de la manifestation, «une tendance passéiste qui met la poésie contemporaine au second plan» pour certains, «comme si le meilleur avait été fait et qu’il fallait s’y résigner» disent d’autres. Trop de spectacles aussi. Une «théâtralisation ou musicalisation des poèmes qui fait penser que ceux-ci ne peuvent pas se suffire.» L’oralité elle-même, la récitation, fait de plus en plus de sceptiques.

Un problème de communication apparaît également. Jean-Pierre Siméon «se méfiait d’internet» et aucun community manager de métier n’a jamais été engagé. Sophie Nauleau, elle, dit accorder une certaine importance au web. Un compte Instagram a même été récemment créé, quoi que son approche esthétique ne convainc pas encore tout à fait. Quant aux autres réseaux sociaux, Sophie Nauleau répète leur accorder un rôle tout en s’en méfiant, désirant «rester à la hauteur de la parole poétique.» «Pas la priorité», résume t-elle en tiquant à l’évocation de l’expression «trop anglaise» de community management.

«L'Hardeur»

Comment, alors, attirer le grand-public? Le thème de cette année, «L’ardeur», ne semble pas suffire. Si la directrice artistique justifie ce choix par une volonté «de laisser le plus de liberté possible», des poètes et éditeurs restent circonspects face à ce terme qui selon eux «ne représente rien de concret». Paul de Brancion considère même la possibilité de réaliser une contre-soirée au Printemps, renommée «L’Hardeur», en référence aux performeurs pornographiques. Un thème, il est vrai, autrement plus attirant….

C’est précisément cet impact qui semble manquer. Que ce soit dans l’appropriation de la culture populaire, tout à fait ignorée par le Printemps, ou de l’actualité. Lorsqu’on demande à nos interlocuteurs s’ils auraient préféré un thème autour des migrants, les réactions fusent et sont unanimes: «Évidemment! C’est le rôle –oublié– de la poésie.»

Une nouvelle génération «qui a besoin de cri»

Il n’y a certes pas de solution miracle, mais une première étape, pour faire renaître la poésie française et faire exister sa production contemporaine dans les consciences, serait certainement et tout simplement d’acter. Acter qu’une nouvelle génération émerge et qu’elle est autrement plus engagée et connectée que la précédente, une génération «qui n’est pas comme ses aînés, résignés et replets dans une poésie confidentielle» et qui a «un besoin de cri» selon Victor Blanc. Une génération qui veut gueuler, investir les médias et les sujets chauds, parler au plus grand nombre.

Acter, aussi, qu’il y a une sorte de crise de la poésie française, entre la génération au pouvoir et la nouvelle. Entre la poésie en général et le public aussi, qui ne voit que celle qu’on lui montre. Que cette crise est à ce point réelle que la plupart des personnes ayant témoigné pour cet article ont souhaité ne pas être citées, de peur d’être exclues du peu qu’offre ce Printemps à des artistes à la précarité au moins aussi concrète que les auteurs du Salon du Livre, en pleine rébellion justifiée.

Il semble urgent d’ouvrir un débat de fond autour de la politique de diffusion et de production de la poésie française. La parole est à la poésie contemporaine. À toute la poésie contemporaine. Une poésie qui risque fort, nous dit Victor Blanc, «de passer à la trappe».

Pour le journaliste Guillaume Lecaplain, qui couvre la poésie contemporaine à Libération, «le Printemps fait ce qu’il peut avec ce qu’il a.»

Indéniablement, la poésie mériterait beaucoup plus de soutien de la part des pouvoirs publics. Mais encore faut-il le faire fructifier, ce support financier, le mériter, tout faire pour parler le plus largement possible, notamment à la jeunesse populaire et connectée. Mission que, pour certains, le Printemps des poètes ne remplit pas suffisamment aujourd’hui.

Peut-être, enfin, que la poésie a besoin d’une autre instance, qui cohabiterait avec le Printemps, plus jeuniste, plus provocante, plus vivante.

En savoir plus:

Thomas Deslogis Journaliste

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