Économie

Qui réalise le plus de profits sur une année: un pizzaïolo, Total, ou un dessin animé?

Temps de lecture : 7 min

Au printemps, c'est le retour des super profits des entreprises du CAC 40: 93,4 milliards d'euros en 2017. Un marronnier dont la presse se délecte. Mais pour vraiment comprendre ces chiffres, il ne faut pas se laisser impressionner par leur immensité.

Les profits du CAC 40, si impressionnants qu'ils peuvent troubler la vue. |
Eric Piermont / AFP
Les profits du CAC 40, si impressionnants qu'ils peuvent troubler la vue. | Eric Piermont / AFP

Ce 8 mars, la «une» du Monde affiche en toutes lettres, ou plutôt chiffre par chiffre, le cumul des profits des entreprises du CAC 40. 93,4 milliards d’euros. Un nombre astronomique. Impensable. Cette une est assez représentative d’un marronnier qui nous est cher: la dénonciation des super profits, où le grand méchant capital a longtemps été incarné par Total –Ségolène Royal ayant même proposé il y a une dizaine d'années de prélever ces profits, considérés comme «un bien collectif». Même pressé, le lecteur, pourtant, pourrait relativiser: ces profits, est-il écrit, sont au même niveau que ceux de 2006-2007, avant la crise. Ils témoignent donc que tout n’a pas été rose durant une bonne décennie.

Des chiffres spectaculaires pour un rendement immédiat digne d'un livret A

Surtout, ils ignorent (sciemment?) le montant de la capitalisation de ces mêmes sociétés qui, le même jour, s’établissait à 1,334 milliards d’euros. Rapportés à cette capitalisation, les "méga-profits" s’établissent donc à 7%. Rien d’extraordinaire. Et, rapportés aux dividendes, qui sont souvent de l’ordre du tiers des profits, pour l’actionnaire, la rentabilité immédiate sera de l’ordre de 2,5%. Pas mal: un peu mieux que le livret A.

Les cries d’orfraie moutonniers qui accompagnent chaque année la publication des «super profits» ont ainsi quelque chose de pathétique. Car il s’agit juste de mettre en exergue quelques chiffres spectaculaires, et parfois d'en tirer une interprétation qui nous donne bonne conscience, mais sans vraiment regarder ce que ces chiffres montrent.

De la même manière, Bernard Arnault n’est pas le 4e homme le plus riche du monde mais «potentiellement» le 4e homme le plus riche du monde, ce qui n’est pas pareil. Comme près de la moitié de sa fortune repose sur des actions LVMH, elle ne peut être réalisée qu’en les vendant. Or, s’il vend tout d’un coup (ou même en quelques semaines), le cours s’effondrera. Ça ne l’empêche pas d’être blindé aux as mais, à ce jour, une large partie de sa fortune est potentielle. Si demain l'action LVMH double, il sera «potentiellement» l'homme le plus riche du monde. Et si elle s'écroule, il sera «potentiellement» le 500e. Bref, ce classement ne sert qu'à amuser, et parfois exciter la galerie.

Remettre en perspective grâce à d'autres indicateurs

Revenons aux super profits. LVMH: 5,1 milliards d’euros pour une capitalisation boursière de 122,66 milliards. Total: 7,2 milliards pour une capitalisation de 117,66 milliards.

Néanmoins, s'agit-il des bons indicateurs?

«Comparer le résultat net à la capitalisation boursière revient à mon sens à introduire un biais lié à l'idée que se font les marchés des profits futurs, me souffle un spécialiste des marchés financiers. Pour la profitabilité, le ROE [Return on Equity, résultat net rapporté aux fonds propres] semble suffisantCe critère de rentabilité financière offre aussi l'avantage de la visibilité. Avec un ROE élevé, l'entreprise aura, en principe, besoin d'assez peu de capitaux nouveaux pour continuer à croître.

Comparons donc le ROE de Total et d'autres grands groupes. Dans son étude annuelle consacrée au CAC 40, le cabinet Ricol Lasteyrie et associés montre que ce taux a sensiblement varié avec la crise financière: 15% en 2006, 6,4% en 2015, pour remonter depuis.

Certes, les bénéfices de Total restent impressionnants, mais, avec un ROE évalué par Zonebourse à 10,5% en 2018, la rentabilité du groupe n’a rien d’immorale. Elle est dans la bonne fourchette du secteur énergétique, où les activités sont très capitalistiques. Il faut investir beaucoup pour rester parmi les majors. D'autres secteurs, comme le luxe, garantissent un ROE bien plus attractif: aux alentours de 18% pour LVMH, selon le même site (là ce n'est pas potentiel, Bernard Arnault s'en sort très bien).

Relativisons donc ces super profits en les confrontant à d'autres critères, comme le ROE (mais ce n'est pas le seul).

En France, la rentabilité financière est très variable

Mais puisque nous jouons avec le ROE, qu'en est-il d'autres entreprises, pas forcément cotées? Avec beaucoup de patience, le service presse de l'INSEE puis celui de la Banque de France m'envoient des dizaines de tableaux et fichiers. Tous secteurs confondus, le ROE dépasse rarement les 9%. Dans l'agriculture, comme l'immobilier, il flirte avec un petit 5%. Il est erratique dans la construction (23% ou 5%...) mais, dans la plupart des cas (commerce, hôtellerie et restauration...), atteint assez régulièrement les 10%.

Assez régulièrement: il suffit de regarder les courbes pour s'apercevoir que la rentabilité financière alterne des petits hauts et des (parfois très) bas. La moindre performance des PME est sans doute là. Car Total, Sanofi ou LVMH obtiennent, année après année, des résultats financiers solides, durables, sans trop de secousses. Ce n'est visiblement pas le cas des PME.

Pour Bernard Paranque, professeur à la Kedge business school, cela traduit «l'insertion des grands groupes dans la chaîne de valeur avec la captation d'une partie de la valeur générée par leurs sous-traitants. Sans oublier leur internationalisation qui joue un rôle d'amortisseur des résultats.»

Les super profits de Super Mario

Mon intuition initiale était celle-ci: un opticien ou un boulanger sont plus rentables en pourcentage que Total. Et mon rédacteur en chef préféré pense qu'un pizzaïolo dans son camion, en vendant quinze euros une pizza qui lui en coûte deux, est bien plus rentable que tout le CAC 40. Si la «quatre saisons» est dégueue, on se dira qu’on s’est fait arnaquer. Mais personne n’aura l’idée de faire sa «une» sur «Pizza Napoli: 13.548,25 euros de profits en 2017. Porté par la baisse du prix des anchois, Mario a retrouvé le niveau de rentabilité des années 2011-2012.»

Comme me l'explique Pierre Rondeau, professeur d'économie et chroniqueur pour Slate, la rentabilité varie fortement avec la taille:

«Vendre des pizzas dans une camionnette quand on bénéficie d'un monopole géographique peut être extrêmement rentable. Mais si le vendeur de pizzas décide d'ouvrir un second point de vente dans un secteur avec une forte concurrence, cela fera chuter son taux de profit. Il pourrait même perdre de l'argent. Il en va de même pour les grandes entreprises qui dégagent des profits réels colossaux mais avec des taux plutôt faibles. Le risque n'est également pas le même. Lorsque Total investit 100 millions de dollars dans un forage, il y a très peu de chances que ce ne soit pas rentable.»

Encore que... Il y a géologiquement des risques de déception, avec des forages peu rentables.

La rentabilité n'exclut pas la fragilité

De fait, ouvrir un commerce est bien plus aléatoire. Sans oublier, détaille Olivier Passet, directeur des synthèses chez Xerfi, que «l'impression de rentabilité très élevée dans un commerce peut être trompeuse car elle inclut à la fois le profit et la rémunération du dirigeant. Le boulanger se paye sur ses bénéfices alors que, dans un grand groupe, les dirigeants sont des salariés.»

En outre, observe Bernard Paranque, la rentabilité des grands groupes et des PME est structurellement différente:

«Les grandes entreprises accumulent beaucoup à des fins de redistribution (dividendes) ou de développement, en rachetant un concurrent. Les PME ont parfois une rentabilité plus élevée parce qu'elles font des réserves de trésorerie pour faire face aux aléas économiques ou pouvoir répondre à de nouvelles demandes. Mais la rentabilité n'exclut pas la fragilité. Le taux de défaillance est bien plus important dans les petites entreprises.»

Oggy et les cafards, c'est mieux que Picsou

Revenons à la bourse de Paris. Une rapide recherche montre que Total, et même LVMH, ne sont pas les entreprises présentant la plus forte rentabilité financière. Certaines, comme Claranova, Bureau Veritas, Kaufmann et Broad, affichent des pourcentages très élevés. Et ce ne sont pas les seules.

On peut ainsi trouver une entreprise de taille moyenne aux super profits, en regardant… des dessins animés. Si vous utilisez la télé comme baby-sitter, vous connaissez forcément «Oggy et les Cafards».

Oggy et les Cafards. | Via YouTube.

Mais vous ignorez sans doute le nom de la société de production: Xilam. Or, le modèle de Xilam est en train d’exploser façon casino. Après avoir produit des centaines d’heures de programmes, destinées à un marché restreint, la France, Xilam est aujourd’hui à la tête d’un catalogue de qualité qui intéresse les diffuseurs du monde entier. Avec internet, les «tuyaux» n’ont jamais été si nombreux. Aussi, les producteurs de contenus se retrouvent-ils en position de force. C'est le jackpot pour Xilam qui, assis sur un tas d’or, vend tranquillement des heures de programmes déjà amorties pour en produire de nouveaux qui lui assureront des revenus toujours plus confortables.

En conséquence, la rentabilité de Xilam devient exceptionnelle, tout simplement.

«Le studio d'animation a ainsi dévoilé un résultat net en progression de 135% à plus de 2,3 millions d'euros et une progression de 123% du résultat opérationnel courant à plus de 2,8 millions. Au total, la marge opérationnelle courante a affiché un niveau record à 31% du chiffre d'affaires contre 23% au premier semestre 2016. Le chiffre d'affaires a bondi de 66,50% à 9,2 millions d'euros.»

Chez Xilam, le ROE a plus que doublé en trois ans: 10% en 2015, 17% , 24% en 2017... Et Euroland corporate le prévoit à 28% en 2019. La bourse ne s'y est pas trompée: l'action Xilam a gagné 2.000% en trois ans!

Si Total affichait les mêmes ratios, il faudrait multiplier par cinq ses «super profits», son résultat net n'ayant progressé l'an passé “que” de 28%. Évidemment, la maison d'Oggy et les Cafards est une entreprise minuscule par rapport au géant pétrolier et les deux secteurs n’ont rien à voir. Mais, si l'on délaisse les chiffres énormes pour s'intéresser à la rentabilité réelle des capitaux, les profits les plus spectaculaires ne sont pas forcément les plus visibles. Et puis, «Oggy et les Cafards», c’est tellement mignon…

Jean-Marc Proust Journaliste

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