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Le «ratio», ou comment reconnaître un mauvais tweet

Temps de lecture : 6 min

«Si le ratio réponses/retweets est supérieur à deux, vous avez merdé.»

Atmosphère toxique sur Twitter | Ian Brown via Flickr CC License by
Atmosphère toxique sur Twitter | Ian Brown via Flickr CC License by

Il y a quelques semaines, le chroniqueur et animateur de Canal+ Pierre Ménès a écrit un édito dans lequel il avait décidé de s’en prendre aux Jeux olympiques d’hiver. Le problème, c'est que cet article avait été écrit avec une bonne dose de mauvaise foi, de condescendance, et un argument choc: un sondage sur Twitter.

Il s'agissait d'une «hot take», comme qualifient les Américains ce genre d'article moralisateur, généralement basé sur rien si ce n'est le ressenti du journaliste –ou plus généralement de l'éditorialiste–, qui vise juste à faire réagir. Alors quand Pierre Ménès a décidé de la partager sur Twitter, le réseau social s’est évidemment enflammé.

Pour bien se rendre compte du niveau de cette performance, il faut regarder les statistiques du tweet: moins de 100 retweets, un peu plus de 300 «likes» et plus de 1.100 réponses. Pierre Ménès a été «ratioisé».

Valérie Pécresse et Raphaël Enthoven touchés

Le «ratio», c’est «un rare exemple de la main invisible du marché qui fonctionne comme elle est censée le faire», résume Deadspin. Si le nombre de réponses à votre tweet dépasse copieusement le nombre de retweets, «vous pouvez être sûr que votre tweet craint salement» –pour en être totalement certain, regardez les réponses: si vous trouvez plusieurs «Supprime», vous êtes définitivement en présence d'un mauvais tweet.

Le concept n'est pas réservé aux confins de l’internet et aux utilisateurs compulsifs de Twitter: le dictionnaire anglophone Merriem Webster est revenu sur l’expression et le New York Times lui a récemment consacré un article.

D'ailleurs, rien qu'en France, Pierre Ménès est loin d'être le seul à avoir vécu de telles mésaventures. Dernièrement, on a observé cet exemple de Valérie Pécresse tentant de récupérer le succès du film 120 battements par minute aux César. Résultat: un joli ratio de deux sous le tweet en question.

On a aussi vu passer ce tweet de Laurent Wauquiez s’indignant que ses propos soient diffusés dans l’émission «Quotidien», qui a poussé une partie de Twitter à lui tomber dessus.

Début mars, c'est le philosophe et chroniqueur Raphaël Enthoven qui a été touché par le ratio, après son tweet sur Black Panther, où il teasait sa chronique sur Europe 1. La formulation de ce tweet rappelle fortement le discours –polémique– de Dakar, où Nicolas Sarkozy, alors président de la République, assurait que «le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire».

«Voici le ratio de quelqu’un qui a meeeeerdé»

Le concept du ratio a été défini sur Twitter par deux utilisateurs, selon l’encyclopédie des mèmes Know Your Meme.

En mars 2017, @85mf a tweeté une capture d’écran d’un tweet de Jason Chaffetz, un homme politique américain élu de l’Utah à la Chambre des représentants, qui comptait alors 701 réponses, pour 23 retweets et 108 likes.

«Rien sur ce site ne me rend plus heureux que les ratios réponses/RTs. Voici le ratio de quelqu’un qui a meeeeerdé.»

Quelques jours plus tard, @Briligerent le définissait de façon plus mathématique.

«Si le ratio réponses:retweets est supérieur à deux, vous avez merdé.»

Le ratio est encore plus catastrophique dans les quelques cas où le nombre de réponses dépasse le nombre d’abonnés. Comme l’explique The Independent, si un nombre important de réponses pourrait être le signe d’un débat engagé et intéressant, «quand on est sur Twitter, il a été prouvé que les réponses sont presque toujours négatives».

La réponse, «dislike» de Twitter

Quand vous souhaitez indiquer à quelqu’un que vous appréciez son tweet, il existe déjà deux outils: le retweet, pour lui donner de l’ampleur, et le like. Alors oui, ces deux outils ont des significations multiples et parfois propres à certains utilisateurs («le RT ne vaut pas approbation» et le like a des dizaines des significations diverses), mais aucun ne permet vraiment de donner un retour négatif.

Pour ça, il y a donc la réponse, comme l’explique la journaliste du Huffington Post Ashley Feinberg à Esquire:

«Sur Twitter, les gens sont extrêmement paresseux et idiots, comme moi. Si vous avez énervé assez de gens pour qu’ils a) soient trop gênés pour vous soutenir et b) se sentent obligés d’écrire quelque chose, alors vous avez fait un mauvais tweet.»

S’indigner en ligne sert à soigner son image et à montrer que l’on n’est pas d’accord. Mais au-delà de cette catharsis parfois nécessaire, cela exacerbe également le sentiment d’appartenance à une communauté, comme l'explique Parker Molloy d'Upworthy à Esquire:

«Parfois, c'est simplement cathartique de voir d'autres gens ressentir la même chose que vous à propos de l'opinion de quelqu'un, et de voir à quel point peu de monde souhaite partager cette opinion avec un retweet ou un like. C'est un peu comme les vidéos de Facebook Live avec les petits emojis qui flottent. Vous les regardez et vous vous dites: “Oh, d'autres personnes ressentent la même chose que moi”, pendant que des emojis colériques envahissent l'écran.»

Plus le tweet est mauvais, plus la probabilité de voir les gens s’indigner, se décider à répondre et faire grossir le ratio augmente. Avec son algorithme, Twitter n’hésitera pas à vous proposer ce genre de tweets à l'engagement élevé parmi ceux que vous auriez pu rater.

Plus généralement, quand vous voyez un article sur un «tweet qui fait polémique», il y a de fortes chances qu’il soit touché par le ratio.

Pas de ratio pour Donald Trump

Le compte Twitter le plus controversé des derniers mois continue pourtant d'y échapper. Selon les calculs de FiveThirtyEight, «les tweets de Donald Trump déclenchent des tempêtes, mais peu d’entre eux font des ratios. En fait, nous n’avons qu’un seul exemple de tweet dont le nombre de réponses dépasse celui de likes. En moyenne, Trump accumule 60.000 likes, 16.000 retweets et 14.000 réponses par tweet».

Pour le New York Mag, qui s’est intéressé aux pires politiciens sur Twitter, si le ratio de Trump a diminué depuis son investiture en janvier 2016, il doit son salut à «sa visibilité et à la bonne volonté des gens (et des bots) de le retweeter en toute circonstance». Ce système permet à nombre d’utilisateurs d’éviter le ratio.

Pour autant, ce n’est pas parce que vous avez une communauté soudée derrière vous et prête à vous défendre envers et contre tous que vous allez réussir à échapper à la colère des utilisateurs de Twitter.

Le ratio n’est pas l’unique façon de déclencher l'ire de Twitter. Depuis 2015 et l’arrivée du «quote-tweet», certains s’en donnent à cœur joie pour «dunker» sur un tweet raté, raconte Slate.com:

«Avec ou sans le quote-tweet, les réseaux sociaux ont toujours aimé de l’humour à base d’insultes. Ce que le design du quote-tweet a apporté, c’est que votre insulte intègre et est inextricable du post originel. Avant, si vous vous mangiez un dunk, cela voulait probablement dire que votre bourreau avait fait une capture d’écran de votre tweet peu judicieux –ce qui vous protégeait un peu de l'inévitable arrivée de mentions. Avec un quote-tweet, on vous a sorti de la masse et vous devenez vulnérable. Ce qui nous ramène à l’expression “se faire owned”: l'idéal platonique d'un tweet-dunk consiste à détruire ce que le post initial essayait de dire, et ce message finit par contribuer à l'argument (et à la monnaie sociale) du dunker. Votre tweet ne vous appartient plus vraiment, il est au service de votre dunker.»

Dans ces cas-ci, il n'y a pas grand-chose d'autre à faire que de laisser passer l'orage et continuer à tweeter, en se demandant si le jeu en vaut vraiment la chandelle. Parce que pour rester en sécurité sur Twitter, et éviter tout ratio ou dunk, il existe une règle assez simple et trop souvent ignorée par ceux qui les cumulent: «Never tweet».

Grégor Brandy Journaliste

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