Égalités

«Je rentre dans la personne et même sans parler, je la domine»

Temps de lecture : 17 min

Il se fait appeler «Monsieur». Adepte de la domination, il considère le sexe comme un jeu de pouvoir. Rencontre.

«Pour accéder à ces soirées-là, j’ai dû m’acheter un pantalon en vinyle.» | spDuchamp via Flickr License by

Premier épisode d'une série d'articles intitulée Derrière la porte close, dans laquelle Lucile Bellan interroge des personnes sur leur rapport singulier au sexe, à l'amour, à la baise, aux autres, à elles-mêmes.

Comment on s’habille pour rencontrer un dominateur? C’est la première question que je me pose, et je m’en veux presque de jouer les midinettes à ce point, parce que, dans le fond, c’est comme s'il avait déjà le dessus. Trouver un dominateur, ça, ça n’a pas été si dur. À en croire les conversations avec les copines, les réseaux sociaux et internet en général, les dominateurs pullulent. Mais j’en voulais un vrai. Pas un de ces types qui s’improvisent maîtres de la fessée ou du shibari, font des demandes absurdes ou ne respectent juste pas leurs partenaires.

Celui que je rencontre, j’ai déjà l’impression de le connaître. Sa soumise du moment m’en parle depuis des mois. C’est «Monsieur». Pas de prénom, pas de visage. Mais une domination totale et absolue qui ravit sa partenaire. Ensemble, ils vont loin. Ils repoussent les limites du supportable, de la douleur et du plaisir. Je le contacte par mail et, en quelques mots lapidaires, il accepte ma demande. J’ai une semaine pour me préparer, réfléchir à mes questions, choisir ma tenue et un lieu qui lui convienne.

Le lieu, c’est une autre affaire. Monsieur m’a indiqué un quartier qui, ironiquement, se trouve à deux pas de l’appartement où j’ai rencontré sa soumise pour la première fois, un an auparavant. Il souhaite rester discret. Mais en début d’après-midi à la Butte-aux-Cailles (quartier-village du 13e arrondissement de Paris), si je sais où trouver un café convivial, je maîtrise un peu moins le spot idéal pour discuter cravache et consentement pendant une heure. Je finis par trouver un bar un peu sordide qui ouvre à l’heure de notre rendez-vous. Je me dis qu’il sera vide. Le jour même, la barmaid a ouvert tard, j’ai eu une sueur froide en me disant que nous n’allions pas réussir à nous retrouver.

Vodka tonic et cappuccino

Le couac, c’est spécifiquement ce pour quoi je ne veux pas que ce professionnel du contrôle me juge. Mais la gentille barmaid qui a eu du mal à se réveiller lève enfin la grille. Et Monsieur me retrouve devant. Nous nous installons tout au fond de ce bar du soir, légèrement sordide, carrément sombre. La musique est assez forte pour couvrir notre conversation. Il n'y a personne d'autre que nous, comme prévu. Je pose sur la table mon carnet et mon dictaphone. Je commande une vodka tonic et lui un cappuccino. Nous pouvons commencer.

Monsieur est exactement comme elle me l’avait décrit. Imaginez Christian Grey. Le même visage lisse et anguleux, le regard perçant dont on devine qu’il peut être alternativement brûlant ou glacial, le costume gris sombre. C’est le fantasme du dominateur. Un personnage de romans érotiques. Un véritable cliché ambulant. Dans ce sens, il est parfait. Évidemment, je lui pose la question qui me brûle les lèvres: a-t-il lu Cinquante nuances de Grey?

«Oui, c’est de la merde. Le premier ouvrage était intéressant, pas forcément dégueulasse à lire. Les deux et trois, chiants à mourir. J’ai lu ça avec un sourire. Effectivement, la façon dont l’opinion publique considère le sujet de la domination… c’est finalement beaucoup de mise en scène, beaucoup de jeux. Et il y a certains messages qui ne passent pas. Je pense que la majorité des gens qui ont lu le livre ne se projettent pas dans ce cérébral-là, ils se projettent sur la fessée, le fouet…»

Se sent-il insulté par le personnage? «Non, mais je n’ai pas de cause à défendre. Je n’ai pas une communauté à défendre. Je peux me sentir proche de personnes avec qui je partage des intérêts mais ça veut pas dire que je dois être un porte-étendard ou considéré comme faisant partie d’une communauté.»

«Je ne vais pas essayer de protéger un quelconque territoire, mais j’irai protéger l’intégrité de la personne avec qui j’ai une relation.»

Monsieur est un loup solitaire, et il défend avec fierté cette image. Je lui demande s'il juge les autres dominants qu’il peut croiser à des «munchs», rendez-vous qui servent de rencontres autour d’apéritifs pour ceux qui pratiquent le BDSM: «Oui, mais pas plus que dans une soirée classique. Je n’ai pas de schéma de pensée différent quand je suis entouré de personnes de ce monde-là ou de l’autre monde. Quelqu’un qui va raconter de la merde, que ce soit sur la politique ou la manière de manier le single tail ou la cravache, c’est pareil. Et je ne vais pas essayer de protéger un quelconque territoire, mais j’irai protéger l’intégrité de la personne avec qui j’ai une relation. Il n’y a pas de jalousie, de crainte… mais il y a des limites à ne pas dépasser. En un sens, je protège mon territoire. Je me montre attentif. Je m’interdis d’être jaloux dans cette vie-là mais je suis d’une nature assez possessive».

L'amour de la contrainte

Mon esprit vagabonde, je l’imagine enfant. Alors que beaucoup de fictions tendent à justifier les tendances à la domination par un traumatisme de jeunesse, je me demande comment on en arrive à devenir un tel personnage.

«Le fait d’aimer contraindre l’autre a fait partie de mon imaginaire bien avant la masturbation. Il n’y avait aucun prisme pervers là-dedans. Je ne le savais pas en fait. C’était totalement innocent. Avec le recul, je me dis que ça explique bien des choses mais à l’époque, c’était innocent. Après, le fait d’avoir des copines a donné un terrain un petit peu plus sexuel à la chose que j’ai voulu expérimenter. Il y a eu quelques jeux de bondage à l’époque avec des amies qui étaient vanilles, autour de ma majorité. C’était relativement soft. De test en test, toi, tu t’affirmes. J’ai fini par avoir une relation avec qui c’est devenu un jeu plus récurrent. Juste le fait de contraindre et d’attacher, parce que ça lui plaisait. Mais c’était pas du tout de la technique de shibari, il n'y avait pas de codes, pas de protocoles. J’avais fait aucune recherche. C’était véritablement “jouons”. On s’amuse, on prend des écharpes ou ce qui traîne et on s’amuse avec.»

Il raconte ensuite le glissement. Si Monsieur a toujours eu un goût pour l’univers BDSM et de sérieuses tendances à la domination, il a toujours mis un point d’honneur à avoir une vie «vanille». C'est comme cela que les personnes qui pratiquent le BDSM désignent toute forme de sexualité ou de relation qui n’est pas BDSM.

«Vu de l’extérieur, quand tu es totalement vanille, tu peux avoir des soirées type fetish.»

«C’est au final entre 20 et 25 ans que s’est opérée une transformation. J’ai voulu pousser ce terrain-là, le terrain de jeu de la contrainte via le sexuel. C’était véritablement une envie et un besoin qui venaient de moi. Quand nous nous sommes séparés, j’ai eu l’opportunité de creuser un peu plus le sujet et de découvrir le monde du BDSM. Ça ne s’est pas fait par une rencontre. J’ai eu envie seul de pousser le truc et je suis allé sur des forums. J’ai choisi un forum vanille, Chat-Land, qui avait une sous-section BDSM. Ma démarche de découverte et de construction de mon personnage à venir était engagée à ce moment-là. Et là je me suis documenté. J’ai voulu, pendant une période où je n’avais pas de copine, voir en vrai ce que c’était que ce monde. Je me suis mis à chercher des soirées BDSM. Vu de l’extérieur, quand tu es totalement vanille, tu peux avoir des soirées type fetish. C’était pas des munchs, c’était des soirées où tu avais la sécurité de l’anonymat. Je ne connaissais pas l’existence des munchs à l’époque mais je trouvais que c’était moins engageant de se retrouver dans une soirée à 250 personnes qu’à 20 autour d’une table. Pour accéder à ces soirées-là, j’ai dû m’acheter tout simplement un pantalon en vinyle, parce que ça suffisait pour rentrer, c’était le strict minimum.»

L'aristocrate

Là, c’est moi qui me mets à sourire. Comme une poupée, je déshabille Monsieur dans ma tête pour le mouler dans son pantalon en vinyle. Il le voit très bien et s’en amuse. «Tu l’as encore?» «Ouais, je l’ai encore.»

«C’est le moment où j’ai pu sortir de ma tanière de gars qui fait des recherches sur internet pour aller à la rencontre des gens. Et pour ce faire, il fallait que je porte un masque. Pas de manière littérale mais que je me crée vraiment mon personnage. Parce que j’y ai trouvé un jeu mais aussi un besoin de me protéger pour garder ma vie vanille intacte, que ce soit ma famille… Je pense que j'ai besoin de protéger cette vie à cause d’une dichotomie de l’éducation. Une éducation de la haute aristocratie qui s’oppose à mes envies de free party. J’ai donc créé deux personnages. Et le monde BDSM m’a permis d’affirmer un de ces personnages-là et vraiment le faire exister en tant que tel.»

«Ma manière de dominer est impactée par le type d’émotions que je porte à la personne.»

Un peu joueuse, je lui demande dans quel milieu il porte vraiment son masque. «Je ne vais pas me leurrer, ce monde-là, j’adore. Les châteaux, les rallyes, l’éducation de la haute… J’ai pris énormément de plaisir et je veux reproduire le modèle. Un modèle que j’ai subi mais que j’ai vécu et porté, et que je porte encore en moi. Donc là-dessus il n’y a aucune fuite. Il y a vraiment deux parties, je m’imagine pas en supprimer une et si je devais en sauver une ce serait ma vie vanille.»

Quand j’ai commencé mes recherches, j’ai découvert que certaines personnes appréciaient de pratiquer la domination et la soumission comme un mode de vie, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ce n’est pas le cas de Monsieur, qui a toujours laissé un fossé entre ses deux vies. Pourtant, il pourrait tout à fait trouver une compagne qui serait à la fois son épouse et sa soumise… en théorie.

«J’ai essayé, mais je n’y arrive pas. Ma manière de dominer est impactée par le type d’émotions que je porte à la personne. Je dis émotions parce que je n’ai pas envie de dire sentiments, c’est un grand mot. C’est pas une question de porter du respect ou pas en fait. Par exemple, bien que tu aies de l’aftercare dans la relation D/S qui fait partie intégrante des jeux, c’est un type de tendresse particulier. Et je dois être capable dans ma manière de dominer d’être totalement froid. Parce que ça fait partie de mon jeu, de ma scène. Et c’est ce que je veux transmettre à ma partenaire à ce moment-là. Si j’ai trop d’émotions, de sentiments typés vanille, je dénature cette domination-là. Avec une amie, on a essayé quatre mois; avec une autre, huit mois. Le problème, c'est qu'une partenaire qui n’est pas demandeuse de ça et qui veut le faire pour me faire plaisir, ça marche pas, c'est fake. C’est là où ça contraint énormément. Pour moi, dominer quelqu’un c’est savoir le placer sur le plus haut piédestal possible, tout comme le traîner à terre comme la plus petite chose. Tout le jeu de la domination réside dans le voyage autour de ce spectre-là. Tu as des pratiques qui s'adaptent, qui vont d’un bout à l’autre, et dans ma vision des choses, avec ce besoin de naviguer d’un extrême à l’autre… je ne peux pas considérer quelqu’un avec qui j’aurais un lien amoureux profond, donc un lien amoureux vanille, comme une moins-que-rien. Même si ce n’est qu’une scène ou un scénario, j’aurais toujours une barrière, un garde fou qui m’empêchera de le faire.»

«Ce que j’aime techniquement, ma manière de dominer, c’est le regard»

A-t-il pensé à pratiquer vingt-quatre heures sur vingt-quatre?

«J’y ai songé. C’est quelque chose que je trouve intéressant et qui m’a beaucoup attiré pendant très longtemps. Même avec une vie vanille d’un côté et une vie BDSM de l’autre. J’ai beaucoup pensé à pousser le H24, pousser le protocole, le cadre, faire quelque chose de très normé tel qu’on peut le lire dans beaucoup d’ouvrages: le vouvoiement, les termes appropriés, ce qu’on peut considérer comme l’éducation à l’anglaise, un respect du protocole… Ça m’a passionné pendant énormément de temps. Et je pense qu’il y avait deux choses: ça m’attirait énormément mais pour moi le protocole est une sécurité. Tel que je l’ai perçu, ça m’a aidé à progresser dans ce monde et à m’assumer sans être totalement accompli. Si tu as des règles et des manières de faire et que tu les suis, tu ne suis pas tes propres manières à toi finalement. Tu t’inspires, tu suis un cadre. C’est bien, ça peut être génial, ça l’est souvent, mais c’est pas toi. Maintenant, ce que j’aime techniquement, ma manière de dominer, c’est le regard. Peu de mots. Ça peut être une situation totalement improbable, totalement vanille, un simple regard qui remet une condition directement, qui remet un cadre qui a été fixé et qui lance la machine, qui remet de la D/S dans une sorte de bulle. Ce n'est plus du H24 mais une écoute H24 et une pratique sous forme de petites bulles dans le temps.»

Du sang mais pas d'aiguilles

Dans le BDSM, il existe une infinité de pratiques. Je lui demande ce qu’il aime, ce qui le définit en tant que dominant. «J’aime l’éducation à l’anglaise, tout ce qui est contrainte, le bondage, les bâillons, le shibari en règle générale, et le cérébral dans le sens où j’aime à n’avoir qu’à jeter un seul regard pour ouvrir le truc. J’aime bien une domination où je n’ai rien à faire. Simplement, je rentre dans la personne et même sans parler, je la domine. Et ça, je l'ai appris avec le temps. C’est une pratique en tant que telle. C’est ce qu’on appelle le mindfuck.» Il me raconte qu’il n’est pas capable de jouer avec des aiguilles. «Si je fouette au sang ça me choquera pas. Mais je déteste les aiguilles.»

Ce personnage que j’ai en face de moi, même s'il a déjà abordé l’aftercare, c’est-à-dire le moment de tendresse partagé entre le dominant et sa soumise pendant la redescente qui suit la séance, je ne l’imagine pas embrasser. «Pendant un moment dans l’axe protocole, c’est quelque chose que je m’interdisais. Maintenant beaucoup moins, c’est au cas par cas.»

Au quotidien, Monsieur a donc une vie vanille, à laquelle il est très attaché. Une femme, que j’imagine grande et belle du même milieu aristocratique que lui, des enfants et un métier avec des responsabilités. Sa femme ne pratique pas le BDSM, mais elle accepte cette double vie tant qu’elle n’impacte pas leur vie de couple et de famille. Elle n’a juste pas le désir d’en savoir plus. Il me dit que le BDSM représente 30% de sa vie, en y incluant les pensées. Je lui demande si ces pensées font partie de la construction de son excitation:

«J’allais commencer à répondre que quand j’ai une envie je la mets en application, mais ce n’est pas vrai. J’ai des envies que je n’ai pas encore, que je vais peut-être ou que je mettrai jamais en application. Par exemple, la chasteté imposée. Mais la chasteté avec un outil de chasteté. Je m’amuse déjà autour, mais l’object sublime le truc. L’objet en soi me fait envie. Peut être parce que le cérébral je peux le faire, c’est très amusant, très plaisant, mais l’outil parfois ajoute quelque chose. J’aime les accessoires, c’est une sorte de fétichisme».

«Si elles ne placent pas de limite, j’irai jusqu’au bout.»

Dans mon imaginaire forgé à coup de littérature érotique et théorique, les dominants ont toujours un accessoire fétiche. Ceinture, cravache, fouet, menottes, cordes… Quand je lui demande quel est son accessoire signature, il réfléchit longuement avant de murmurer «la cravache». Il m’explique qu’il n’en a qu’une et que c’est celle de la soumise qu’il voit actuellement. J’en profite pour lui demander combien de soumises il voit. La réponse est sans appel: une seule. Ce n’est pas particulièrement dans ses habitudes mais il y a «une relation privilégiée. Et une relation comme ça, j’en veux qu’une. Après, il y a des opportunités d’amusement». Je lui demande combien de ces relations privilégiées il a eues dans son parcours de dominant. «Six ou sept.»

Et son rapport à la vie de l’autre? Place-t-il des limites pour le respect de leurs vies?

«Si elles ne placent pas de limite, j’irai jusqu’au bout. Même à distance. Tout savoir, tout voir. Toi, ton devoir en tant que dominant, c’est de sentir les limites, et poser tes actes, poser tes demandes et finalement tu y vas à tâtons comme dans n’importe quelle relation. Tu avances petit à petit, tu pousses un petit peu plus, tu reviens, tu sondes. À partir du moment où les limites ne sont pas clairement définies, bien sûr que tu vas tenter de pousser un maximum. La part d’investigation pour définir ce cadre, j’aime bien ça. Ou définir ce non-cadre.»

Les limites

Là, une lumière rouge dans ma tête, je pense «danger»: ne s'est-il jamais dit qu'il était déjà allé trop loin?

«Non, je ne sais pas pourquoi mais ce n’est jamais arrivé. En règle générale, j’aime lire les gens. Et non, je pense pas avoir outrepassé une limite. C’est comme les histoires de safewords, je ne prône pas le safeword. Parce que pour moi c’est mon devoir de regarder, d’observer et de sentir.»

Le safeword, c'est ce mot qui, s'il est prononcé par l'une des personnes participant à une séance de domination/soumission, marque son arrêt immédiat. Il se différencie des mots «non» ou «stop» qui peuvent parfois être prononcés de façon réflexe, sous l'effet d'une douleur ou d'une sensation nouvelle, mais ne signifient pas pour autant que la personne dominée souhaite que tout s'arrête. Un code de sécurité, en somme.

«Les tremblements, les mouvements des mains, la transpiration, le souffle, ça transporte tellement plus que des mots.»

«En règle générale, je ne bande quasiment jamais les yeux parce que les yeux disent beaucoup. Je regarde les yeux et c'est par eux que je sonde si ça va ou ça va pas. Jusqu’à présent c’est comme ça que je fais. Mais si de son plein gré et au début de la relation, la femme souhaite un safeword, j’irai pas à l’encontre. Mais la manière dont je fonctionne, c’est sans safeword. Si jamais il y a quelque chose où on marche à tâtons sur un cadre qui est un peu fumeux mais attirant, il y a les yeux… Si je ne peux pas regarder les yeux, je place quelque chose dans la main de ma partenaire qu'elle va lâcher. Et ensuite là je le replace, parce que ça peut être un réflexe. Si elle le relâche à nouveau j’arrête.»

La méthode qu'il décrit est couramment utilisée dans le cadre de pratiques où la bouche est déformée par un gagball, par exemple, ou dans le cas du port d’un masque intégral en latex. On place par exemple un trousseau de clés dans la main de la personne dominée, qui peut le faire tomber lorsqu'elle veut dire stop.

«C’est une sorte de safeword mais c’est parce que je n’aime pas les mots. La parole est un vecteur qui passe des messages qui est trop contraignant. Il y a tellement plus à passer avec autre chose que les mots… Les tremblements, les mouvements des mains, la transpiration, le souffle, ça transporte tellement plus que des mots.»

Histoire d'O

Je l’appelle Monsieur, parce que c’est souvent ainsi que le nomme sa soumise, avec qui je suis en contact. En réalité, Monsieur a un autre pseudonyme sur la scène BDSM (qu’il utilise notamment sur le réseau social Fetlife). Un prénom court, très viril et un grade militaire. Ce pseudo, c’est une part de son personnage. Je lui demande si, en tant que dominant, il a un livre de chevet. Il me parle d’Histoire d’O. Cette référence signée Pauline Réage va très loin dans les pratiques: la soumise y est une esclave qui va jusqu’à être marquée au fer. À sa lecture, si j’y ai vu la splendide déclaration d’amour de Pauline Réage/Dominique Aury à l’homme marié avec qui elle était en couple secrètement, j’ai aussi été choquée par le discours extrême sur le respect des limites, assez éloigné de l’image très safe véhiculée par le milieu aujourd’hui.

Je lui demande ses positions sur la question du consentement. «Le consentement pour moi est important. Au départ, on se sonde avant de s’engager. J’ai pas envie de mettre de contrat, de truc à la con [il est souvent conseillé au début d’une relation BDSM entre un maître et sa soumise de rédiger ensemble un contrat revenant sur les limites des pratiques, ndlr]. On s’engage avec la personne et puis au fur et à mesure des pratiques, on voit s'il y a un réel engagement. Engagement veut dire consentement.»

Je lui dis que j’ai été assez choquée par le marquage au corps dans le roman. «Pas moi, répond-il. Pour moi, ça rentrerait dans un possible. Tout mon désir de domination repose sur la possession et le contrôle de l’autre. Mais c’est quelque chose que je n’imposerais pas. Et c’est quelque chose qui viendrait sur la table avec quelqu’un avec qui, bien entendu, je me projette sur le long terme. Après sur moi, j’aime pas porter de tatouages, de signes de quoi que ce soit, aussi parce que je suis une chochotte. Donc c’est quelque chose qui est de l’ordre du possible pour moi et si ça venait à moi ce serait une offrande, un don incroyable. Et je te dis ça aujourd’hui mais si demain ça se présente à moi, si ça se trouve, j’aurai peur».

Le dominant dominé

Il parle de ses limites physiques, je lui demande s'il lui est déjà arrivé de switcher, c’est-à-dire de jouer le rôle du soumis: «J’ai tenté de l’être. J’ai tenté de switcher avec une personne et en fait la domination ça nécessite énormément de créativité, ça doit être réfléchi, c’est rarement improvisé ou alors c'est comme du théâtre d’impro. Mais dans le théâtre d’improvisation, les gens ont une appétence, une formation, une certaine habitude. La domination c’est pareil, soit tu apprends, soit tu es très doué dès le départ. Et j’ai switché avec quelqu’un qui était pas vraiment dominant, qui a pas eu de créativité et qui a pas été spécialement à l’écoute de tendances, de besoins… Mais ça reste peut-être une curiosité pour l’avenir».

Au moment de payer, Monsieur refuse que je l’invite. Un refus net, catégorique. Malgré la connivence que nous avons partagée pendant une heure, Monsieur est Monsieur, c’est lui qui domine, c’est lui qui paye. Je râle franchement et puis je laisse faire. Il m’a donné beaucoup, je ne vais pas lui retirer ce plaisir. Nous marchons un temps dans la rue l’un à côté de l’autre avant de nous séparer à une intersection. J’ai une dernière question, je lui demande quel message il aimerait faire passer.

«Ce que je recherche dans ma domination, en fait, finalement, mon plaisir de dominer c’est d'amener l’autre à son plaisir. À ma manière. Et je pense qu’il y a beaucoup de personnes qui oublient ça. Ça peut sembler paradoxal pour ceux qui ne connaissent pas la relation de domination, mais celui qui est au service de l’autre, c’est le dominant.»

Lucile Bellan Journaliste

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