Culture

«Atlal» et «Signer», le poème et l'enquête sur la Terre des humains

Temps de lecture : 3 min

Le film de Djamel Kerkar et celui de Nurith Aviv sont aussi passionnants que différents. Ils représentent deux pôles opposés, mais pas contradictoires, des possibilités documentaires.

«Atlal»: dans la campagne algérienne, le témoignage des ruines | Capture écran via YouTube / Capricci
«Atlal»: dans la campagne algérienne, le témoignage des ruines | Capture écran via YouTube / Capricci

Deux documentaires remarquables sont sortis mercredi 7 mars –semaine absurdement surchargée, avec aussi Eva, La Caméra de Claire et Tesnota à ne pas laisser passer au sein d’une offre pléthorique.

Atlal, la polyphonie du chant des ruines

Que s’est-il passé? La guerre, un tremblement de terre? Les habitants disent simplement: «la catastrophe».

Ce sont d'abord des images de bâtiments détruits, sur des images pourries de vieille vidéo. Une date apparaît, 1998. Puis, aujourd’hui, ces même lieux. Les traces sont là, mais de quoi?

Il y a eu la terreur, cette atroce guerre civile qui a ravagé l’Algérie des années 1990 dans la semi-indifférence d’un monde qui avait déjà du mal à prêter longtemps attention à Sarajevo et au Rwanda –oui, c’était quasi synchrone.

Face à ces autres images, actuelles, on ne sait pas non plus: ce travail de paysan bûcheron, est-ce juste le nettoyage normal du bois, ou les suites d’un drame? C’est un verger entier qui brûle.

Et là, cette maison inachevée: détruite ou en construction? Cette carcasse métallique: un tank ou un engin agricole?

Attentif, sur le qui-vive, Djamel Kerkar regarde et écoute. Il ne déclare rien; il capte les vibrations, les échos. Il enregistre les souvenirs des anciens, les prières, les cancans, les soliloques... Dans la nuit, des chants, mélopées ou raps; des jeunes viendront tisser d’autres fils.

Territoire hanté

«Atlal», en Algérie, désigne une forme poétique inspirée par les ruines. Mais ce n’est pas un champ de ruines que filme ce jeune réalisateur, qui incarne la vitalité créative du cinéma algérien actuel.

Dans l'ombre, la parole d'un jeune homme seul face à un présent bouché, à un avenir obscur | Capricci

L'objet du documentaire est plutôt un territoire hanté, par les vivants et les morts, les souvenirs et le présent, les peurs atroces, les violences extrêmes mais aussi les gestes du quotidien, de l’existence qui s’obstine et qui s’accroche.

L’optimisme, ici, serait une obscénité. Mais dans cette bourgade –Ouled Allal, à cinquante kilomètres d'Alger, fut un terrain d'affrontement de l'armée et du Groupe islamique armé–, que les habitants naguère chassés par les combats ont réinvesti et reconstruisent, si tous les désespoirs sont permis, le chiendent de la vie elle-même ne cesse de pousser entre les pierres disjointes, les blocs de ciment effondrés, les mots de ces jeunes gens auxquels rien n'est promis, les traces d’un passé que nul n’a cure d’oublier.

Ce premier long métrage trouve ainsi sa propre forme poétique, entre enquête et incantation, faisant confiance à ce qui circule entre les plans, entre images et sons, entre connaissance et imaginaire.

Signer, les innombrables provinces de l'empire des signes

Tout autre est l’approche de la cinéaste Nurith Aviv, à qui l'on devait déjà –entre autres– une passionnante trilogie autour de l’hébreu.

Elle s’intéresse cette fois… au fond à la même chose: à ce qui se joue, se transmet, se déjoue, s’active, s’occulte dans l’usage de la langue. Mais elle le fait en consacrant son nouveau film à la langue des signes, ou plutôt aux langues des signes, puisque les idiomes des sourds sont –au moins– aussi divers que les langues des entendants.

Partant de ce dont elle est proche, la langue des signes en usage dans son pays, Israël, la cinéaste déplie pas à pas les arrière-plans historiques, sociaux, politiques qui gouvernent les possibilités d’utiliser ce système.

On peut aisément trouver la question trop spécifique, voire anecdotique. On aura tort, et le déroulement du film ne cesse au contraire de rendre sensible l’étonnante richesse de sens. Ce sens ne concerne pas que, loin s'en faut, la communauté des sourds-muets.

Il interroge au passage l’idée même de communauté, à partir de la situation de ceux qui appartiennent à ce groupe de personnes –une question qui trouve de multiples échos, en particulier en Israël.

De proche en proche, d’une langue «officielle» à la fois différente et symétrique de l'hébreu à une langue vernaculaire constamment réinventée par les jeunes, du seul usage des mains à une forme de danse qui mobilise tout le corps, puis en accueillant les extraordinaires récits des communautés arabes d’Israël chez qui se sont inventés plusieurs langages des signes distincts, c’est une formidable géographie des rapports de sociabilité et de différenciation qui devient perceptible.

Méthodique, Nurith Aviv remonte les pistes, suit les trajectoires –jusqu’au laboratoire de langue de Haïfa–, accompagne d’inattendues arborescence: qui entend dans cette famille? Qui signe et quand? Comment la parole y circule-t-elle? Logiquement, cette quête la mènera jusqu’à Berlin ou à la scène de théâtre de la ville palestinienne de Kafr Qasim.

L'infinie richesse des langages des signes | Via 24images

Grâce à la rigueur de sa démarche, ce qui pouvait sembler une étude de cas très spécifique se charge d’échos, d’enjeux, d’imaginaire. D’émotions et de sourires aussi.

Par des moyens très différents, mais pas du tout antinomiques puisque tous font confiance aux ressources du cinéma, ces documentaires atteignent une richesse et une profondeur imprévues, ouverts aux questions, aux pensées, à l’imagination.

Atlal

de Djamel Kerkar

Durée: 1h51. Sortie le 7 mars 2018.

Séances

Signer

de Nurith Aviv

Durée: 1h. Sortie le 7 mars 2018

Séances

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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