Égalités / Culture

Du 50/50 à Time’s Up: quand les femmes disent stop au Hollywood sauce Weinstein

Temps de lecture : 7 min

Les nombreux cas de harcèlement, viols, chantage sexuel et discrimination contre les femmes mis en lumière par l'affaire Weinstein ont permis de briser le mur du silence qui régnait depuis cent ans à Hollywood. Cela suffira-t-il?

Lettre des femmes de l'industrie du cinéma à l'initiative du mouvement Time's Up. | Capture d'écran via Timesupnow.com
Lettre des femmes de l'industrie du cinéma à l'initiative du mouvement Time's Up. | Capture d'écran via Timesupnow.com

Allison Anders, réalisatrice de Mi Vida Loca, Gas Food Lodging ou Grace of My Heart, très beaux films féministes des années 1990, était dévastée. En cette fin d’année 1999, elle venait d’apprendre que, vingt ans auparavant, Dorothy Reid Davenport, une pionnière d’Hollywood qui avait produit et réalisé une dizaine de films entre 1923 et 1938, était morte, «pratiquement dans mon jardin à Woodland Hills», dans un quasi-anonymat.

Inspirée par cette précurseuse, Anders décidait donc de réunir, en avril 2000, cent femmes –actrices, productrices, réalisatrices, critiques– pendant un week-end de printemps, à l’hôtel Miramar By The Sea de Santa Barbara pour faire avancer la lutte contre les discriminations sexistes dans l’industrie hollywoodienne.

Étaient présentes, entre autres, Polly Platt, productrice et chef décoratrice pour Peter Bogdanovich, Martha Coolidge, la réalisatrice de Valley Girl et Rambling Rose, Victoria Hochberg, une des «Original Six», Donna Deitch, réalisatrice de Desert Hearts, prix spécial du jury à Sundance en 1985, Maggie Renzi, la productrice des films de John Sayles (Lone Star) ou de Girlfight, Tamra Davis, la clippeuse et réalisatrice de Billy Madison et CB4, Gurinder Chadha, la réalisatrice de Joue-la comme Beckham, la documentariste Marina Zenovich, la critique Manohla Dargis, des actrices comme Marianne Jean-Baptiste (Secrets et Mensonges) et de toutes jeunes réalisatrices comme Jamie Babbitt (But I’m a cheerleader) ou Angela Robinson (D.E.B.S.).

«Notre mantra était “nous ne sommes pas des victimes, nous sommes des survivantes”. Il y avait tellement de colère en nous à cause des déceptions, de cette impression de se faire baiser et d’un sentiment général d’injustice», expliquait Anders à Vanity Fair.

Le vrai visage de l'Oscar

Les discussions et les débats s'enchaînaient. Certaines expliquaient qu’elles ne voulaient pas réaliser de «petits films mais des films épiques», d’autres qu’elles avaient toujours perdu des films au profit des hommes. Parce que les femmes constituaient 50% de la population et qu’elles devaient donc raconter 50% des histoires, elles décideront, ce week-end là, d'appeler leur mouvement 50/50 –avec quelques actions et initiatives spectaculaires.

En 2002, par exemple, en pleine campagne des Oscars, elles érigeaient un panneau publicitaire, stratégiquement placé à l’intersection de Melrose et Highland, qui proclamait que «l’Oscar anatomiquement parfait est blanc et mâle, exactement comme les types qui gagnent» accompagné de statistiques «meilleur réalisateur n’a jamais été attribué à une femme», «seulement 3% des Oscars ont été attribués à des acteurs ou actrices de couleur», «94% des Oscars ont été attribués à des scénaristes mâles». La même année, Martha Coolidge était élue à la tête de la Guilde des Réalisateurs [syndicat professionnel qui représente les intérêts des réalisateurs, ndlr].

L'Oscar anatomiquement parfait. | Joseph Francis via Flickr

Résultat: au cours des années 2000-2010, la parole commençait à se libérer. En décrochant un Oscar pour Boyhood, Patricia Arquette livrait un discours engagé et féministe en faveur de l’égalité salariale entre hommes et femmes. Jennifer Lawrence, elle, écrivait un très discuté essai sur le même sujet après qu’avait été dévoilé qu’elle et Amy Adams avaient été bien moins payées que leurs partenaires masculins, Bradley Cooper et Christian Bale, pour le film American Bluff. Après des années de silence, soixante femmes témoignaient, quant à elles, pour dire qu’elles avaient été violées par Bill Cosby. Trente-cinq d’entre elles faisaient même la couverture du New York Magazine à visage découvert.

Kathryn Bigelow, elle, remportait un Oscar de la meilleure réalisatrice en 2008. Sofia Coppola et Diablo Cody remportaient celui du meilleur scénario en 2003 et 2007. Patty Jenkins devenait, grâce à son Wonder Woman, la première réalisatrice à passer la barre des 100 millions de dollars de recettes en un week-end. Ava Du Vernay, avec Un raccourci dans le temps, devenait la première femme noire à se voir confier une production à plus de 100 millions de dollars de budget.

Mais comme le faisait remarquer Manohla Dargis, désormais critique émérite du New York Times, «elles sont toujours des licornes». Ces vingt dernières années, malgré des signes et des symboles d’encouragements, peu de choses ont vraiment changé. Concrètement. Patricia Arquette avouait même que son discours lui avait fait perdre des rôles.

Secrets gardés par la peur

Surtout, deux articles du New York Times et un du New Yorker, publiés la même semaine d’automne en 2017, montraient à la face du monde que le Hollywood des années 1990 et 2000-2010, que l’on pensait débarrassé de ses prédateurs les plus impénitents, n’était en fait pas si différent de celui qui avait permis à Darryl F. Zanuck, Harry Cohn, Louis B Mayer ou Jack Warner de prospérer. Elles étaient alors des dizaines à témoigner contre Harvey Weinstein, le nabab qui avait couvert d’or des films comme Pulp Fiction, Sexe, Mensonges et Vidéo, Le Patient Anglais ou Shakespeare In Love.

Grâce aux réseaux sociaux et au Hashtag #MeToo lancé dans la foulée, elles se révèleront être des centaines, des milliers, stars ou non, à avoir été, à un moment de leur carrière harcelée et/ou violée par Weinstein et/ou d’autres. Ce n’était alors plus des récits semblant aussi irréels qu’un film en noir et blanc, des récits imprimés dans des biographies publiées des décennies après les faits, des histoires servant à corser des biopics plus ou moins sulfureux, des légendes qui participaient à renforcer la grande mystique hollywoodienne dans les romans de James Ellroy ou les films des frères Coen. C’était des récits en couleur, des histoires de tournages de films qui avaient construit notre psyché adolescente, des actrices qui avaient orné les murs de nos chambres, non parce qu’elles étaient des artefacts du passé mais parce qu’elles auraient pu être nous, parce qu’on s'identifiait à elles.

«Je me rappelle comment il m’a allongée sur le lit, comment il m’a enveloppée avec son gigantesque corps et s’est frotté sur tout mon corps»

«Je me rappelle si clairement, vingt-cinq ans plus tard, comment Joel Kramer m’a fait me sentir spéciale, comment il a méthodiquement acquis ma confiance et celle de mes parents, pendant des mois, à me chouchouter. Je me rappelle exactement comment il m’a attirée dans sa chambre d’hôtel de Miami avec une promesse à mes parents qu’il m'emmènerait nager à la piscine de l’hôtel où logeaient les cascadeurs puis manger mes premiers sushis, après. Je me rappelle distinctement comment il a méthodiquement tiré les rideaux et éteint les lumières, comment il a poussé l’air conditionné à un niveau glacial, où il m’a placé sur un des deux lits, quel film il a mis à la télévision (Coneheads), comment il a disparu dans la salle de bain pour en émerger, nu, ne portant seulement qu’une petite serviette qu’il tenait entre ses jambes. Je me rappelle ce que je portais. Je me rappelle comment il m’a allongée sur le lit, comment il m’a enveloppée avec son gigantesque corps et s’est frotté sur tout mon corps. Il a dit ces mots: “tu ne vas pas t’endormir maintenant ma chérie, arrête de faire semblant que tu dors” alors qu’il se frottait encore plus fort et plus vite contre mon corps paralysé. Quand il a “terminé”, il a suggéré “je pense que nous devrions être prudents” et de ne rien dire à personne. J’avais 12 ans. Il en avait 36», racontait Eliza Dushku sur Facebook à propos de son expérience sur le tournage de True Lies en 1994.

Un témoignage parmi d’autres, plus ou moins graphiques, plus ou moins pudiques. Mais avec une constante, toujours: ces hommes se servaient d’une position de pouvoir, d’une influence pour attirer des femmes dans un bureau ou une chambre d’hôtel et les abuser, se servant de la honte et de la peur –quand ce n’était pas des accords de confidentialité et d’anciens agents du Mossad– comme moyens de garder le secret.

Juste une nouvelle parenthèse?

Rien n’avait changé. Entre Ashley Judd, Mira Sorvino, Annabella Sciorra, victimes de Weinstein, et Maureen O’Hara, jeune star de Qu'elle était verte ma vallée, tout juste arrivée de son Irlande natale, disant en 1945 au Mirror qu’elle se sentait comme «une victime impuissante d’une campagne de ragots hollywoodiens» car elle ne laissait pas «le producteur et le réalisateur l’embrasser et la peloter chaque matin», rien n’avait changé.

Rien n’avait changé entre Maureen O’Hara et Theresa Russell racontant en 1988 à Roger Ebert que Sam Spiegel, le plus oscarisé producteur de l’histoire d’Hollywood (Lawrence d’Arabie, Sur les Quais…), avait essayé de «mettre sa langue au fond de ma gorge» avant de la menacer qu’elle «ne travaillerait plus jamais à Hollywood». Rien n’avait changé car, encore en 1975, Variety titrait «Casting Couch: Fiction of Fact?» comme si tous ces crimes ne participaient finalement que d'une espèce de folklore hollywoodien.

En fait, une seule chose avait changé. Désormais, après un siècle de silence, les actrices étaient écoutées. Le monde, les médias prêtaient attention. Chaque témoignage partagé sur Twitter, Facebook, dans les pages du New York Times ou du New Yorker étaient un coup de poing dans le ventre de millions de gens, hommes et femmes.

«Les changements dont nous sommes témoins sont menés par le son puissant de nouvelles voix, de différentes voix, de nos voix, liées ensemble dans un chœur puissant qui dit enfin que c’est fini», disait Ashley Judd lors de la 90e cérémonie des Oscars.

Dix-huit ans après la réunion des 50/50, trois cents femmes de l’industrie lançaient donc Time’s Up, «c’est fini», une initiative pour lutter contre le harcèlement sexuel à Hollywood mais aussi dans tous les autres pans de la société. Parmi ses signataires, Cate Blanchett, Ashley Judd, Natalie Portman, Reese Witherspoon et Meryl Streep, la présidente de Universal Pictures, Donna Langley, mais aussi l’écrivaine féministe Gloria Steinem.

Jill Soloway, créatrice de la série Transparent et signataire, expliquait à Vanity Fair qu’elle avait beaucoup pensé au Miramar et à 50/50 «pendant les longues conversations cherchant des solutions concrètes» des réunions Time’s Up car «un des objectifs discutés est 50/50 en 2020». «Le patriarcat est en train de s’écrouler en ce moment même», ajoutait-elle.

Alors que Hollywood se réunissait autour de ses Oscars pour la 90e année, une année où Greta Gerwig était nommée comme meilleure réalisatrice pour Lady Bird, que Rachel Morrison l’était comme meilleure directrice de la photographie pour Mudbound (une première historique), que Frances McDormand, oscar de la meilleure actrice, appelait à mettre des clauses d’inclusivité dans les contrats et que tous, dans la salle du Dolby Theatre, communiaient autour d’un changement radical pour l’industrie, ne restait plus qu’à espérer que cette nouvelle histoire ne soit pas qu’une parenthèse en milieu de phrase.

Michael Atlan

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