Égalités / Culture

À Hollywood, la femme est un aliment: comestible à loisir mais vite périmé

Temps de lecture : 8 min

Quand les femmes sont réalisatrices, elles ont à peine le droit de s'exprimer. Actrices, elles ne sont qu'un corps, objectifié et discriminé dont la date de péremption, 40 ans, est inscrite sur leur carte d'identité.

Kirsten Dunst, 20 ans à l'époque, a été préférée à Elizabeth Banks, 28 ans, pour jouer la petite amie de Tobey Maguire, également âgé de 28 ans, dans Spider-Man. | Hollywood Branded via Flickr License by

Nell Cox était arrivée à Hollywood au milieu des années 1970 avec une ambition: adapter les grands genres cinématographiques, le western, la science-fiction, le film de guerre, sous un point de vue féminin. Elle voulait faire des films hollywoodiens à gros budgets, raconter des histoires de femmes avec un regard de femme. Désormais âgée de 80 ans, elle n’est jamais parvenue à réaliser ce rêve.

En 1976, elle a bien réalisé le western féminin Liza's Pioneer Diary pour la télé publique PBS, mais sa comédie en forme de road-trip Bad Girls, son adaptation du roman féministe L'Éveil de Kate Chopin, ou ses biopics de la révolutionnaire anarchiste Emma Goldman et de l'abolitionniste Fanny Kemble resteront dans ses tiroirs à côté des dix scénarios et vingt-cinq traitements écrits pendant sa carrière.

«Le film sur Emma Goldman, Harold Ramis [réalisateur de SOS Fantômes et Un Jour sans fin] l’a co-écrit et voulait le produire. Il était alors au sommet de sa carrière! Et nous avions l’accord de Bette Midler, qui aurait été géniale. Mais c’était un film en costumes, un gros et coûteux film. Et j’étais attachée au projet comme réalisatrice. Harold, c’est tout à son honneur, n’a jamais dit qu’il devrait le réaliser, ce qui aurait permis de faire le film. Il était merveilleux. Mais nous avons travaillé sur ce projet pendant des années et rien n’en est sorti», expliquait-elle bien des années plus tard.

Issue de la deuxième vague féministe, Nell Cox avait cru aux promesses d’une plus grande égalité entre hommes et femmes, en particulier en ce qui concernaient les opportunités de travail. La désillusion sera brutale. Elles étaient des dizaines, comme elle, à voir le travail constamment leur passer sous le nez au profit d’un homme, toujours un homme. Un jour de 1979, elles décidèrent donc de se rassembler et de former, au sein de la Guilde des Réalisateurs (DGA), le Women Steering Committee (WSC).

«Épidémie d’invisibilité»

Avec cinq autres femmes, Joelle Dobrow, Susan Nimoy, Dolores Ferraro, Lynne Littman et Vicki Hochberg, elles passeront leur première année d’existence à prouver que le problème qu’elles avaient identifié sur le terrain était systémique. Elles en tireront un chiffre marquant, fort: 0,5% des jobs de réalisations au cinéma et à la télé étaient confiés à des femmes. Sur 7.332 films et 65.500 heures de télévision, seulement 14 et 115 avaient été réalisés par des femmes.

En juin 1980, un groupe de trente-deux décideurs hollywoodiens, parmi lesquels Barry Diller de Paramount, Ned Tanen de Universal, Frank Wells de Warner et Norman Lear, producteur des sitcoms les plus regardées d’Amérique (All In The Family, Au fil des jours, Sanford & Son), se réunissaient alors autour des «Original Six».

«Je me rappelle la réunion de 1980 quand ces femmes ont révélé ces statistiques embarrassantes et honteuses», se rappelait Lear dans un article du Los Angeles Times en 1986. «Mais ensuite, tout le monde est reparti travailler et je n’ai jamais vu aucune preuve d’amélioration.»

En 1983, après des dizaines de réunions similaires, la Guilde, avec le WSC, était donc contrainte de faire ce qu’elle ne faisait habituellement (presque) jamais: elle attaquait en justice deux studios, Paramount et Warner, pour discrimination. Deux ans plus tard, les poursuites étaient rejetées par la juge, arguant que la Guilde, via ses membres, était elle-même en position de recrutement (des assistants-réalisateurs) et ne pouvait donc pas accuser les studios d’une discrimination qu’elle pratiquait elle-même.

«Les studios sont un club de garçons blancs et hétéros»

Avec cette désillusion, les six femmes furent réduites au silence et leur combat rayé progressivement de la conscience collective, malgré des statistiques en hausse jusqu’en 1995, où le nombre de femmes travaillant comme réalisatrices à la télé a grimpé à 16%. Un écran de fumée: ce chiffre n’augmentera plus jamais. En 2016, sur les 250 plus gros films de l’année, seuls 7% ont été réalisés par des femmes. C’est 2% de moins que l’année précédente. Une étude de l’Université de Californie (USC) montrait récemment que, sur les 1.100 plus gros films de la décennie 2007-2017, seuls 4,3% avaient été réalisés par des femmes.

Sachant que la moitié des diplômés en cinéma sont des femmes, c’est une «épidémie d’invisibilité», expliquait une chercheuse. «Les studios sont un club de garçons blancs et hétéros», ajoutait-elle. Par conséquent, si les femmes étaient discriminées derrière la caméra, elles l'étaient aussi devant. Un phénomène symbolisé par une des plus grandes stars des années 1980.

Presque finie à 30 ans

Debra Winger avait fait le voyage de son Ohio natal jusqu’à Hollywood sur un coup de folie. Un accident de voiture à 18 ans l’avait laissée paralysée, aveugle, et il n'y avait que peu d’espoir qu’elle retrouve la vue un jour, d’après les médecins. Avec l’envie de vivre chaque jour comme le dernier et le rêve de devenir une actrice célèbre, la jeune femme reviendra finalement au bout de dix mois, décidant de s’envoler pour la Californie.

Cinq ans plus tard, elle avait déjà récolté deux nominations aux Golden Globes et décrochait le rôle de Paula Pokrifki dans Officier et Gentleman. Sur le tournage, elle faisait la connaissance de Don Simpson, alors président de la production chez Paramount qui, un jour, tapa à la porte de sa loge. En ouvrant, il lui tendit une enveloppe kraft. «Nous avons regardé les rushs, lui dit-il. Tu as l’air un peu ballonnée.» À l’intérieur de l’enveloppe se trouvait une pilule diurétique.

Bande-annonce du film Officier et Gentleman.

Ce genre d’humiliation, Debra Winger y repensa lorsqu’à 40 ans tout juste, elle décida de quitter ce monde qui l’avait rendue célèbre, aussi adulée par le public pour sa grande gueule et ses manières de fille comme les autres que par les critiques.

40. Un chiffre qui résonnait comme une malédiction. Y compris, malgré ses huit nominations aux Oscars, pour Meryl Streep. «Je me rappelle qu’en approchant de la quarantaine, je me disais que chaque film serait mon dernier, confiait-elle au Wall Street Journal. L’expérience des femmes de 40 ans à cette époque –il y a vingt-sept ans– me faisait penser que c’était terminé pour moi aussi.»

Un phénomène loin d’être récent ou nouveau. Lana Turner, «la fille au pull-over», en parlait déjà: «Quand une actrice atteignait les 30 ans, elle était considérée comme presque finie. Nous avons commencé par jouer des filles qui se mariaient seulement à la fin des films. Nous ne jouions pas les épouses. C’est arrivé plus tard. La chose la plus horrible était ce moment où une star devait jouer une mère. C’était le début de la fin de sa carrière».

Un constat d’autant plus triste que, plusieurs décennies plus tard, Liv Tyler, alors âgée de 38 ans, disait exactement la même chose, comme une éternelle boucle cauchemardesque au centre de laquelle se trouveraient les fantasmes adolescents d’hommes désormais en position de pouvoir: «Quand vous êtes adolescente ou dans la vingtaine, il y a une abondance de rôles d’ingénues qui sont très excitants à jouer. Mais à mon âge, vous ne jouez que la femme ou la petite-amie. Vous êtes une sorte de citoyen de seconde zone».

Des actrices de dix ans leurs cadettes pour ces messieurs

Des déclarations loin d’être des lubies, des chiffres venant, encore une fois, supporter cette idée que les actrices, contrairement à leurs homologues masculins, ont une date de péremption. Quand, en 2016, les économistes Robert Fleck et Andrew Hanssen étudiaient l’ensemble des films produits aux États-Unis entre 1920 et 2011, leurs résultats étaient sans appel.

Ils découvraient que dans l’histoire, sur l’ensemble des acteurs, les actrices de 20-29 ans ont joué 80% des rôles principaux; à 30-39 ans, elles n’en ont plus joué que 40%; passé 40 ans, les femmes n’en ont plus joué que 20%. Bref, en près de cent ans, il y a eu plus de rôles pour les seules femmes de moins de 30 ans que pour l’ensemble des femmes de plus de 30 ans.

Des chiffres qui ont une application très concrète dans la vie quotidienne de milliers d’actrices, stars ou non: approchant la quarantaine ou l’ayant déjà franchi, elles sont abruptement et très frontalement rejetées avec cette phrase: «tu es trop vieille».

Ces récits, elles sont nombreuses à les avoir racontés au cours des années: Maggie Gyllenhaal ne décrochant pas un rôle à 37 ans, car jugée «trop vieille» pour son partenaire masculin de 55 ans; Emma Thompson, elle aussi jugée trop vieille à 38 ans pour jouer dans Raisons et Sentiments face à Hugh Grant; Elizabeth Banks, éjectée de la compétition à 28 ans pour jouer Mary-Jane dans Spider-man face à un Tobey Maguire également âgé de 28 ans (un rôle qui ira à Kirsten Dunst, alors âgée de… 20 ans). Olivia Wilde, elle, avait à 28 ans perdu le rôle que tiendra finalement Margot Robbie, 22 ans, dans Le Loup de Wall Street, toujours pour la même raison.

Julia Louis-Dreyfus, Amy Schumer, Tina Fey et Patricia Arquette fêtent «Le dernier jour de baisabilité» de la première.

Encore récemment, sur Twitter, l’actrice et comédienne Jamie Denbo racontait l’humiliation d’une audition malheureusement typique:

«On vient de m’informer qu’à 43 ans j’étais TROP VIEILLE pour jouer la femme d’un homme de 57 ans. Oh, les personnages ont également une fille de 18 ans. Je suis TROP VIEILLE pour être la mère d’une fille de 18 ans. La vraie femme de l’acteur de 57 ans a facilement au moins 50 ans. Mais cet enculé veut être marié à la télé à une femme de 38 ans. MAXIMUM.»

Ce phénomène, Vulture l’avait schématisé en 2013. On y voyait des acteurs vieillir et franchir allègrement la barre des 50 ou 60 ans sans que leur partenaire féminine à l’écran, petite amie ou femme, ne passe jamais la quarantaine. À l’exception de Tom Hanks, toutes les grandes stars étaient concernées, de Denzel Washington à Johnny Depp en passant par Tom Cruise et Brad Pitt.

À peine un cerveau, une paire de seins à la rigueur

Comment en vouloir à ces actrices jugeant que la seule solution était d’avoir recours à la chirurgie esthétique et/ou botox pour tenter de faire illusion quelques années de plus? Quoi qu’elles faisaient, le combat était perdu d’avance. D’un côté, on leur reprochait d’être trop vieille, de l’autre, comme Martin Scorsese ou Baz Luhrmann, de ne plus être «naturelle».

À peine un cerveau, l’actrice n’était qu’un corps, observé, décortiqué, objectifié et discriminé. «Il a regardé droit dans mes seins sans même regarder mon visage. J’ai vu dans son visage que je n’aurais pas le rôle car il n’aimait pas mes seins», racontait Adrienne Shelly, icône du cinéma indépendant des années 1990, alors âgée de 37 ans, à propos d’une audition avec deux femmes qui s’est radicalement transformée quand un cadre du studio est entré dans la pièce.

«Est-elle baisable? Est-ce que je veux la baiser? Est-ce que j’arriverai à la baiser? C’est tout ce qui compte dans ce monde», disait Debra Winger avec des mots qui, quinze ans plus tard, prendront tout leur sens et leur horreur.

Michael Atlan

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