Égalités / Culture

Hitchcock, Zanuck, Cohn, Warner et Mayer étaient les Weinstein du XXe siècle

Temps de lecture : 10 min

Avec des hommes tout-puissants à leur tête, les studios hollywoodiens avaient fait du harcèlement, du viol et du chantage sexuel des pratiques systémiques. Des maisons closes trop pleines, comme les décrivait Marilyn Monroe.

Photo promotionnelle d'Alfred Hitchcock et de Tippi Hedren pour le film Marnie, en 1964. | Universal Pictures via Wikimedia Commons License by

Patricia Douglas, jeune danseuse de 20 ans, pensait répondre à une annonce de figuration dans une de ces comédies musicales qui inondaient alors les écrans. Au lieu de cela, à peine habillée d’un chapeau de cowboy, d’une petite veste boléro, de menottes en cuir, d’une petite jupe et de bottes noires, elle était mise dans un bus avec 120 autres filles, direction un ranch au milieu du désert pour une fête de cadres et exploitants de la MGM animée par Hal Roach, le célèbre producteur de Laurel et Hardy.

Elle n’était là que pour danser au milieu des 300 invités du plus puissant des studios. Tous des hommes. La fête leur avait été présentée comme «une affaire de mâles, loin de tout, où les “hommes sont des hommes”». Là, Patricia croise rapidement le chemin de David Ross, un commercial de 36 ans. «Il était répugnant, il était visqueux avec des yeux comme ceux d’une grenouille», racontera-t-elle. Quand, à 22h, la fête se met à dégénérer, Patricia ne trouve plus d’échappatoires aux avances de son tourmenteur.

«Lui et un autre homme m’ont retenue de force. Un m’a pincé le nez pour que j’ouvre ma bouche afin de respirer. Ils ont ensuite versé un verre entier de scotch et de champagne dans ma gorge. J’ai lutté! Mais ils trouvaient que c’était drôle. Je me rappelle de beaucoup de rires.»

Tandis qu’elle tente de reprendre ses esprits, il la suit à l’extérieur et la traîne dans une voiture. «Je vais te détruire», lui dit-il. Il la viole et, alors qu’elle s’évanouit, la frappe au visage en hurlant «Coopère! Je te veux réveillée».

Comme tant d’autres avant elle, l’histoire aurait pu s’arrêter là mais, avec une bravoure unique (et historique), la jeune fille décide de porter plainte «pour se venger». À défaut de regretter sa décision, Patricia Douglas verra là, après celui de son agresseur, le deuxième visage de la machine à rêves.

La première «promotion canapé»

Le studio MGM ne pouvait pas laisser une danseuse de 20 ans ruiner son image. Aidé par son célèbre «fixer» [homme employé par le studio pour régler les problèmes annexes à la production d'un film, ndlr] Eddie Mannix, il la traînera donc dans la boue. Tous les moyens étaient bons: faire disparaître des documents en soudoyant police et procureur, éviter que la presse ne mentionne le nom du studio en amadouant les «journalistes», faire témoigner les invités de la fête (ainsi que les autres danseuses) comme quoi la jeune femme avait fortement bu.

Quand un journaliste demandait à Eddie Mannix, sur son lit de mort en 1963, ce qu’il pensait de cette jeune fille qui s’était attaquée à la MGM, il aurait répondu: «Nous l’avons fait assassiner». Le mythe hollywoodien était sauf. La vie de Patricia Douglas, elle, était détruite.

Patricia Douglas réconfortée par sa mère. Extrait du documentaire Girl 27. | Capture d'écran via YouTube

Proies faciles, les jeunes filles en quête de gloire et de célébrité pouvaient continuer à affluer, des rêves plein la tête. Malgré les récits d’horreur, le flux ne discontinuait jamais.

Le 14 juillet 1956, deux journalistes anglais du magazine de cinéma Picturegoer, Derek Walker et Tom Hutchinson, tentaient de raconter ce qui attendait les candidates à la gloire sur celluloïd. Intitulée «Les périls du show business», leur enquête en quatre parties devait révéler au monde les pratiques de ce que Variety appelait, pour la première fois en 1937, «The Casting Couch», la promotion canapé. Elle commençait ainsi:

«C’est l’histoire la plus déprimante que nous ayons écrite. Pendant des semaines, nous avons réalisé notre enquête –à table au déjeuner, dans les studios et dans la profondeur de confortables fauteuils. Nous avons peu à peu construit un dossier d’informations qui, nous le croyons, est une vilaine cicatrice sur le visage glamour du show business. La chose la plus terrible est que ces faits semblent être pris pour acquis par les gens du show business. Il est temps de les révéler au grand jour...»

Marigold Russell, une des actrices interrogées, conseillait: «Un: quand vous devez parler affaires, restez dans des bureaux –pendant les heures de travail. Deux: faites passer les invitations et les offres de rôles par votre agent. Trois: ne donnez pas votre numéro de téléphone, donnez celui de votre agent».

Pourtant, comme avec Patricia Douglas, le battement d’aile d’un papillon aurait eu plus d’effets. Dans leur enquête illustrée avec des photos aguicheuses des actrices ayant eu le courage de témoigner (Joy Webster, Dorinda Stevens, Anne Heywood et Marigold Russell), les journalistes ne citaient jamais les hommes qui les avaient abusées. Pire, Walker et Hutchinson insistaient sur la responsabilité de ces jeunes actrices: la troisième partie de la série était intitulée «Ne blâmez pas toujours les hommes».

Dans son bureau, une réplique en or de son pénis

Les hommes, Darryl F. Zanuck à la 20th Century Fox, Harry Cohn à la Columbia, Jack Warner à la Warner ou Louis B. Mayer à la MGM, avaient le pouvoir de faire des films, d’engager de jeunes actrices débutantes venant d’un peu partout des États-Unis et du monde, et d’en faire des stars. Ils avaient ce pouvoir et ils ne se sont pas privés d’en abuser. En 1954, Marilyn Monroe l’écrivait dans ses mémoires (publiées vingt ans plus tard):

«Je les ai tous rencontrés. Ils étaient recouverts par la fausseté et l’échec. Certains étaient vicieux et malhonnêtes. Mais ils faisaient les films. Alors vous vous asseyiez avec eux, à écouter leurs mensonges et leurs stratagèmes. Vous pouviez alors voir Hollywood avec leur yeux, une maison close trop pleine, un manège avec des lits à la place des chevaux.»

Louis B. Mayer avait, par exemple, l’habitude de faire asseoir les jeunes actrices sur ses genoux. À Judy Garland, seulement âgée de 16 ans, il avait ainsi dit qu’elle chantait «avec son cœur» en lui touchant le sein gauche.

Mickey Rooney, Judy Garland et Louis B. Mayer. | MGM via Wikimedia Commons License by

Shirley Temple avait, elle, découvert l’anatomie masculine à seulement 11 ans quand Arthur Freed, producteur à la MGM, avait enlevé son pantalon devant elle (il l’avait fait sortir du bureau quand elle s’était mise à rire).

Marlys Harris racontait dans sa biographie de la dynastie Zanuck que Darryl avait même des petites habitudes qui n’avaient échappé à personne aux studios Fox. La rumeur disait que, chaque jour à 16h, il faisait fermer le studio pendant une demi-heure pour faire entrer, via des passages souterrains, de jeunes filles pour les «auditionner». Le biographe écrivait que «pour lui, elles étaient à peine une pause plaisir dans sa journée –comme le polo, le déjeuner et les petites blagues».

«Tu n’as jamais été avec personne tant que tu n’as pas couché avec moi, bébé.»

Darryl F. Zanuck, producteur, réalisateur et scénariste

Joan Collins, jeune actrice débarquée d’Angleterre, décrivait bien des années plus tard comment Marilyn l’avait prévenue des abus du patron de la Fox.

«J’ai dit à Marilyn que j’étais bien préparée à affronter les hommes me tapant les fesses, me regardant le décoletté, ce genre de choses. Elle a remué la tête. “Il n’y a rien de comparable au pouvoir des patrons de studios d’ici. S’ils n’ont pas ce qu’ils veulent, ils te vireront. C’est arrivé à beaucoup de filles… Fais surtout attention à Zanuck. S’il n’a pas ce qu’il veut, chérie, il mettra fin à ton contrat”.»

Quelques jours plus tard, Collins perdait le rôle de Cléopâtre au profit d’Elizabeth Taylor. «Tu n’as jamais été avec personne tant que tu n’as pas couché avec moi, bébé. Je suis le plus grand et le meilleur et je peux le faire toute la nuit», lui avait dit le nabab qui, d’après l’actrice, avait dans son bureau une réplique en or de «sa virilité».

Pour échapper aux abus, Carole Lombard, la reine de la comédie slapstick, avait de son côté appris à parler de la manière la plus vulgaire possible car, comme l’écrivait Annette Tappert dans The Power of Glamour, «elle avait entendu que rien n’était plus déstabilisant pour un homme qu’une femme disant des gros mots». Pendant le tournage de La Joyeuse Suicidée, pour repousser les mains baladeuses de l’acteur Fredric March, réputé un des grands prédateurs de l’époque, l’actrice avait été jusqu’à mettre entre ses cuisses, sous sa robe, un gigantesque godemichet pour renvoyer dans leurs cordes les mains trop curieuses.

Bande-annonce de La Joyeuse Suicidée.

Les flammes la brûlent, la caméra tourne

Mais pour tous ces récits, combien de jeunes filles n’avaient pas réussi à échapper aux griffes de ces prédateurs? Combien de viols dans ces bureaux et ces loges bien insonorisées et calfeutrées à l’abri des regards? On ne le saura jamais. Car ces victimes-là, bien trop vulnérables, ne parlaient jamais. La moindre velléité de le faire était étouffée et discréditée.

De ces pratiques, Joan Crawford, même au plus haut de sa célébrité, en gardera les stigmates. Issue d’une famille très pauvre du Texas, désespérée et encore appelée Lucille LeSueur, elle avait commencé dans le cinéma en jouant dans un porno soft intitulé… The Casting Couch. Toute sa carrière, malgré un Oscar et trois nominations, elle était celle dont la grande rivale, Bette Davis, disait qu’elle avait couché avec toutes les stars masculines de la MGM «sauf Lassie». Vraie ou fausse, la rumeur était plus forte que tout.

Jean Seberg, elle, était une simple adolescente de l’Iowa quand elle a été choisie, parmi 18.000 candidates, par Otto Preminger pour jouer le rôle de Jeanne d’Arc. Lors de son audition, le réalisateur lui avait pourtant dit qu’elle jouait «exagéré» et «faux», qu’elle «ne savait pas jouer et qu’elle ne le saurait jamais». Une anecdote au regard des tortures psychologiques et physiques répétées qu’il lui fera subir lors du tournage. Pour la scène du bûcher, Preminger laissera ainsi tourner la caméra malgré les flammes brûlant réellement la jeune actrice. Évacuée sur une civière, elle s’en tirera avec des cheveux légèrement brûlés et des doigts cloqués. «Je sens comme un poulet grillé», disait-elle ce jour-là.

Ce type d’abus de la part de réalisateurs omnipotents sur de jeunes actrices à leur merci, Tippi Hedren l’a également raconté à propos d’Alfred Hitchcock. À 31 ans, élevant seule sa fille de 4 ans, sa carrière semblait déjà derrière elle: entre pubs et photos, la mannequin n’avait jamais réussi à percer dans le cinéma. Mais le maître l’avait remarquée dans une publicité et la voulait pour les rôles principaux de ses prochains films, Les Oiseaux et Pas de printemps pour Marnie. Pour Hedren, c’était l’opportunité d’une vie. Hitchcock le savait et, dès le départ, il faisait comprendre, à elle et à l’équipe, qu’elle était sa propriété: elle apprendra plus tard que Rod Taylor et Sean Connery avait reçu l’ordre de ne pas s’approcher d’elle. Lui, au contraire, ne s’est pas privé.

Un soir, après une journée de travail, alors qu’une limousine approche de leur hôtel, il se jette sur elle pour essayer de l’embrasser. Devant les clients, techniciens et valets, elle hurle et le repousse avant de courir à l’intérieur du lobby. Le jour suivant, elle finit aux urgences, des éclats de verre dans le visage après qu’un oiseau mécanique a cassé une vitre censément incassable lors du tournage de la célèbre scène de la cabine téléphonique.

Après «Je vais te détruire», «Je vais ruiner ta carrière»

Quelques jours plus tard, lors d’un dîner, il lui confie qu’il a eu une érection en filmant la scène de La Main au Collet dans laquelle Cary Grant embrasse passionnément Grace Kelly. Pire encore, un jour, sur le plateau de tournage, il la coince dans un coin pour lui demander de le toucher. Un calvaire qui durera jusqu’aux derniers jours de tournage.

«Tout allait dans le sens de la célèbre scène de la chambre dans laquelle Mélanie monte les escaliers seule, rentre dans la chambre, ferme la forte et subit la plus vicieuse attaque d’oiseaux de tout le film. Hitchcock m’avait expliqué la scène en détails. Ce serait juste moi et un groupe d’oiseaux meurtriers et… mécaniques.»

Le réalisateur a menti. Les oiseaux sont réels. Pendant cinq jours, elle devra subir les assauts répétés de ces oiseaux attachés à elle. Le dernier jour, un oiseau lui coûte presque un œil. En pleurs, elle en a fini. Traumatisée, elle passe la semaine suivante dans son lit, sous supervision médicale.

Les tortures ne cessent pas pour autant. Sous contrat, Hedren doit tourner un film supplémentaire avec Hitchcock, un film dans lequel son personnage, Marnie, une femme froide et distante, est violée par son mari lors de leur nuit de noces. «Le fantasme que Hitchcock projetait sur moi», a-t-elle écrit dans ses mémoires. Après des micro-agressions constantes, il la convoque enfin dans son bureau.

«Je n’ai jamais raconté cette histoire en détails et je ne le ferai jamais. Je dirai simplement qu’il m’a soudainement attrapée et a mis ses mains sur moi. C’était sexuel, c’était pervers et c’était horrible.»

«Je vais te détruire», avait dit son violeur à Patricia Douglas. Trente ans plus tard, Hitchcock finira par asséner à Tippi Hedren «Je vais ruiner ta carrière» et mettra rapidement à exécution ses menaces, en empêchant le studio Universal de faire campagne pour la nommer aux Oscars et en ruinant sa réputation dans le petit milieu hollywoodien. Il en était fini de Tippi Hedren. Sa carrière ne décollera jamais.

«Je ne pouvais raconter ces histoires à personne. C’était le début des années 1960. “Harcèlement sexuel” était une expression qui n’existait pas.»

Elle n’était pas la première, elle ne sera pas la dernière. À Hollywood, les vies et les carrières des femmes n’ont jamais eu guère de valeur, détruites et ruinées sans un battement d’aile de papillon.

Michael Atlan

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