France

La gifle visait Caroline De Haas, mais le militantisme tout entier en porte la meurtrissure

Temps de lecture : 11 min

La figure militante, aujourd'hui, est détestée avant même d’être détestable.

Caroline De Haas, invitée de Jean-Michel Aphatie sur France Info, le 13 février 2018 | Capture écran via France Info
Caroline De Haas, invitée de Jean-Michel Aphatie sur France Info, le 13 février 2018 | Capture écran via France Info

Il est des insignifiances qui marquent leur époque, et les babillages de messieurs Elkabbach et Besnehard sur l’envie de gifle qu’inspirerait madame De Haas reflètent un désastre contemporain.

Malgré les apparences (deux vieux mâles grasseyant sur une féministe dans la force de l’âge), ce n’est pas tant la question des femmes qui se joue ici que la haine licite des bien-pensants envers les militants de tout poil, de tout genre, de toute cause et de tout progressisme.

Il est, elle est, le militant, la militante, de trop dans le monde lissé que l’on ronronne en fausses controverses, sur les médias de bruit qui gardent l’ordre établi. La militante, le militant qui témoigne d’une incongruité de cet ordre et veut le chambouler, qui pense réellement devoir le chambouler, qui veut sérieusement échapper au consentement, ce militant est une gêne et une menace. On peut alors le traiter en violence, l’embastiller ou pire, si on a le pouvoir, le violenter, la violenter de verbe, si l’on est un chien de garde des mots.

Ainsi De Haas, traitée légèrement par deux hommes respectables; Jean-Pierre Elkabbach est un grand journaliste, de carrière peu égalée, et Dominique Besnehard un grand homme de cinéma, agent et protecteur, qui accompagnait au temps de sa gloire une femme politique qui se voulait aussi la revanche de son genre: Ségolène Royal, dont Besnehard était le conseiller et le héraut. Et si deux hommes que l’on peut estimer s’autorisent une vulgarité, c’est un signe; contre certains personnages, la chasse est ouverte.

De Haas est militante, d’une cause pense-t-on à la mode, celle des femmes, dont on parle tant depuis l’automne qu’on croirait qu’elle avance. Cela se discute. Il y a aussi bien une libération de la parole, dans nos contrées tempérées, qu’une domestication de la lutte, une décantation entre l’acceptable ou l’incongru.

Acceptable, le ruban blanc que porte un cinéma français qui n’a pas fait mine d’expulser ses porcs. Acceptable, une secrétaire d’État, Marlène Schiappa, qui porte le féminisme mais sait faire la part du jeu politique et fustiger la militante De Haas, avec qui elle ne s’entend guère. Incongrue, De Haas, à qui on reproche aussi bien telle déclaration mal calibrée dans un hebdomadaire que son implication personnelle dans des scandales: elle a conseillé Sophie Spatz, accusatrice du ministre Darmanin, avant de bavarder, bien légèrement déjà, sur Nicolas Hulot.

Opprobe à géométrie variable

De Haas n’est pas sans défaut et mérite qu’on la conteste. Mais a-t-on remarqué? Elle périt médiatiquement de ses légèretés, quand Elkabbach et Besnehard poursuivent leur petit bonhomme de chemin, quand Gérald Darmanin s’épanouit sous les applaudissements de l’Assemblée –excellent homme dont l'influence et le pouvoir lui auraient valu, selon ses accusatrices, quelques dérisoires faveurs sexuelles–, quand Catherine Millet prospère, femme de lettres qui vaticine sur son regret de ne pas avoir été violée puis bavarde sur le sort d’une jeune femme assassinée sauvagement dans un RER après avoir résisté à un violeur.

«Profondément croyante, elle avait défendu sa pureté au prix de sa vie, dit ainsi Millet de Anne-Lorraine Schmitt, tuée en 2007 à l’âge de 24 ans. Peut-être la jeune fille catholique, si elle avait lu de plus près Saint-Augustin et retenu l'enseignement de la séparation de l'âme et du corps, aurait-elle eu, elle aussi, une chance de sauver sa vie, sans perdre son âme.»

En comparaison de l’opprobre que subit De Haas, la si satisfaite Millet subit une réprobation modérée dans son ampleur, confinée à la famille d’Anne-Lorraine Schmitt et à la mouvance catholique.

«De Haas est une exagérée. On l’élimine. Elle nuit à la cause féministe, dans ses emportements? Elle est repoussoir, repoussée. [...]. Ce ne sont pas tant ses fautes que la matrice même de son engagement.»

Étrange? Logique? Millet campe du côté de la réaction, contre le féminisme invasif; nul ne veut sa perte, quand bien même serait-elle odieuse. De Haas, à l’inverse, est détestée avant d’être détestable; ce qui heurte chez elle conforte le refus qu’elle inspire. Elle est, De Haas, une exagérée: ainsi qualifiait-on les partisans de Hébert sous la Révolution, qui allaient plus vite que la musique et poussaient à la Terreur, et furent éliminés dans l’intérêt commun.

De Haas est une exagérée. On l’élimine. Elle nuit à la cause féministe, dans ses emportements? Elle est repoussoir, repoussée. Ne la plaignons pas, mais constatons simplement. Ce ne sont pas tant ses fautes que la matrice même de son engagement: ne rien céder, ne rien concéder à la culture du viol et à sa banalisation; prendre des risques, pour ébranler les certitudes et le confort. C’est exactement cela, militer, et prendre des coups en conséquence, pour exposer le mal en nous.

Discutant avec un journaliste de L’Obs, De Haas avait de son propre aveu dit ceci:

«Une femme sur deux est victime de violence sexuelle. Dans la majorité des cas, par quelqu'un de l’entourage. Donc ça signifie que les agresseurs sont nombreux. Un sur deux, un sur trois? Je ne sais pas. Beaucoup.»

La réponse arithmétique n’était pas la bonne, mais la question reste-t-elle posée ou la poser vaut-il une gifle, sur les plateaux repus? Elle disait aussi cela, De Haas:

«Ce que je trouve le plus intéressant dans tout ça, c'est à quel point le fait de dire que nous connaissons un agresseur, voire plusieurs, nous dérange, nous met mal à l'aise. C'est peut-être le signe qu'on a touché juste.»

Toucher juste. Laissons De Haas, qui s’en remettra. Tout militant n’a pas raison en soi. Le militant souvent se trompe, abuse de nos patiences, méconnait les usages et le paie.

Mourir d’être militant

Jacques Thibault était un malappris, qui méprisait les conventions patriotiques et périt abattu pour avoir survolé les armées en lutte et lancé des tracts pacifistes, dans le sale été 1914; on doit garder en tête ce jeune héros d’un roman ancien de Roger Martin du Gard, quand on se mêle de changer les choses.

La Camarde est un dénouement possible du militantisme, et pas seulement dans les pays totalitaires, pas seulement chez les cibles du djihad ou dans les territoires de l’islamisme radical où, comme dans l’Algérie de la sale guerre, des jeunes femmes sont mortes d’être libres et de refuser le hijab contre les fanatiques.

On peut aussi mourir en France, plus rarement évidemment –infiniment plus rarement–, et par malchance, sans ordre délibéré. Mais on peut mourir d’être militant, quand la malchance vient cristalliser une logique, quand une grenade qu’un gendarme lance sur des manifestants, à Sivens dans le Tarn, tache de sang la détermination du pouvoir à protéger un barrage contre des écologistes.

Le militant peut avoir tort. Il a souvent raison. Fraisse avait raison, comme il peut se tromper, dans sa passion. Mais une société qui le bannit et l’accule est une société où la rage s’accumule en vain. C’est la nôtre.

Rémi Fraisse est mort de militantisme, en 2014. L’a-t-on plaint, pour son sort funeste? Sans doute. L’a-t-on respecté, pour ce qui l’avait amené à risquer sa peau, sans le savoir? A-t-on compris ce qui se jouait, chez ce jeune homme, qui exposait son corps pour une cause? A-t-on modéré, chez les socialistes qui gouvernaient alors, la hargne qui s’exprimait contre tous les empêcheurs de gouverner tranquille? Pas une seconde.

Le militant peut avoir tort. Il a souvent raison. Fraisse avait raison, comme il peut se tromper, dans sa passion. Mais une société qui le bannit et l’accule est une société où la rage s’accumule en vain. C’est la nôtre. On y étouffera, si l’on flétrit ceux qui bougent. Ça ne s’est pas fait en un jour. Mille incidents en témoignent, qui ensemble dressent le paysage depuis quelque vingt ans.

Ce fut José Bové envoyé en prison, sous Chirac, pour avoir arraché du maïs transgénique et pris au sérieux le principe de précaution? L’anarchiste écolo, qui citait Thoreau et prônait la désobéissance civile, avait bien mérité le cachot, en bousculant les règles. La République se protège et fait protéger son droit.

Sous Hollande, d’autres écologistes, ses enfants, seraient interdits de manifestation pour ne pas perturber la COP 21 et l’état d’urgence, inventé contre les djihadistes, se révélerait bien commode contre des écolos plus radicaux que l’écologie officielle, celle du pouvoir. Entre temps, Rémi Fraisse était mort.

Sous Macron, qui a évité le pire à Notre-Dame-des-Landes, on bande les muscles pour chasser les contestataires de Bure, où l’État veut enfouir des déchets nucléaires.

À la fin du XXe siècle, des incongrus s’attiraient les foudres d’un étrange homme de gauche, Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur qui voulait introduire dans son camp l’ardente nécessité de l’expulsion des sans-papiers. Chevènement dénonçait les associations de défense des étrangers –associations mécontentes, blessées, heurtées– et le ministre maudissait un évêque qui osait protéger des migrants: «Si un jour il y a en France un gouvernement hégémonisé par l'extrême droite, l'évêque en rendra compte au jugement dernier.»

Le pli a été pris, depuis, et les défenseurs des migrants que l’on bouscule, méprise, diffame ou poursuit, vivent dans un univers devenu hostile, dans une atmosphère politique raréfiée.

Halte-là, colère interdite

Ce furent aussi les syndicalistes que l’on mettait en demeure d’abjurer, dans les médias –pour telle colère, tel énervement, tel affrontement, tel désespoir quand les mouvements crevaient, tel bris de matériel?

«Ça ne va pas trop loin?», demandait David Pujadas à Xavier Mathieu, délégué des Continental en 2010? «Vous vouliez casser du CRS?», demandait en 2013 Marc-Olivier Fogiel à Michael Wamen, délégué des GoodYear, et Pujadas comme Fogiel, hommes modérés, de bon sens, sans vindicte aucune, participaient pourtant à un mouvement plus large.

Sous Hollande, le Premier ministre Manuel Valls qualifiait de «voyous» des syndicalistes d’Air France ayant attaqué des cadres, et sous Macron, le président reprochait à des ouvriers blousés et excédés de «foutre le bordel» en manifestant. Halte-là, colère interdite, sous peine de privation de bienveillance?

Il y a une logique, implacable, et elle ne souffre pas d’exception. Le militant conteste l’ordre fluide du monde. Il abîme l’illusion de la pacifique résolution des contradictions. Quand on nous promet l’avènement d’une société sans lutte des classes, toute entière portée par l’entregent des premiers de cordée, le militant renâcle: il couine dans le concert divin des élites.

C’est de sa faute si les négociations achoppent, si le pays ne se réforme pas, si la SNCF, si Air France, si la sécurité, si la culture de l’excuse, si l’islamisme, si l’immigration, si les clandestins, si les femmes… Ceux qui dénoncent les violences policières sont bien vite accusés de porter la haine de la police; celles qui dénoncent les viols persécutent les hommes, l’amour courtois et menacent même le bon déroulement de la justice –la paix civile, demain; ceux qui vont au bout de la dénonciation du racisme et importent en France des débats banalisés dans les pays anglo-saxons sont taxés de communautarisme, d’islamisme, de racisme anti-blanc, d’entrisme et de manipulation.

Même SOS racisme, qui fut pourtant un consensus de la jeunesse il y a trente-trois ans, est désormais diabolisé, rétrospectivement. On s’insurge plus contre une association féministe, Lallab, qui inclut dans sa bienveillance les musulmanes portant foulard, que contre le racisme lui-même. Les réunions «interdites aux blancs», rarissimes et groupusculaires, sont une preuve de l’ennemi intérieur, méritant foudres médiatiques ministérielles et associatives. C’est pourtant la vérité de toujours du militantisme, d’aller au-delà des conventions, puisqu’il faut changer le monde?

On s’indigne des idéologies que dissimuleraient les militants –les Frères musulmans animeraient la lutte contre l’islamophobie, l’ultra-gauche violente les rassemblements zadistes, le communisme inchangé les résistances dans les entreprises. Sans doute, mais jamais le militantisme ne s’est développé en dehors d’une vision du monde, forcément radicale!

Les premiers syndicalistes croyaient à la lutte des classes, s’en souvient-on? On a oublié. L’idée est incongrue, dans notre époque où les ordinaires doivent admettre la supériorité des gagnants, où l’on ne peut émerger qu’en individu, jamais en groupe. On fustige alors, les chiens de garde dénoncent, l’État cogne, à la mesure des casseurs, et la violence des têtes de cortèges nourrit l’arrogance de la violence des agents de l’État.

Qui s’insurge contre les gaz lacrymogènes ou les flashballs, qui crèvent parfois un œil de manifestant, ou d’ultras du football, quelle différence? Qui plaindra l’extrémiste ou le porteur de fumigène? Le militant, c’est une antienne, est taxé d’extrémisme: ce n’est pas toujours faux, loin de là; mais l’extrémisme n’est pas la raison de l’ostracisme, simplement son prétexte, le point de rencontre avec le réel d’une volonté d’éradication: un besoin acharné de délégitimer toute disruption.

On regardera Diallo de travers, et De Haas renoncera aux réseaux sociaux, que Nadine Morano ou Catherine Millet prospèreront encore dans le petit cirque.

Quand par hasard, par entregent médiatique, constance, charisme ou habileté de carrière, une militante, féministe et noire, survit dans l’actualité, on la confine au bruit, pour la désamorcer.

Rokhaya Diallo, chez Hanouna, teinte d’antiracisme radical une émission qui a bien des défauts, mais une qualité essentielle: elle est, dans ce qu’on y exprime, dans le public qu'elle vise, loin du conformisme sociétal et branchée sur un pays multiculturel. Mais quand la même Diallo est pressentie pour un poste officiel, au Conseil national du Numérique, l’interdit retombe. La militante peut distraire, elle ne conseillera pas.

Diallo n’est pas une pacifique; son parcours n’est pas sans fautes, et certaines sont lourdes. En 2012, sa présentation de Dieudonné et de son inspirateur Alain Soral, dans un film sur l’égalité diffusé par la chaine parlementaire, manquait d’une réprobation un peu simple et basique, comme dirait Orelsan… Mais quand Diallo induit la gêne, une femme qui la poursuit de sa haine jusqu’aux confins du racisme, pourtant ancienne ministre, ne provoque aucune réprobation. Nadine Morano peut traiter Rokhaya Diallo de «française de papier», lui imputer un «racisme anti-blancs» et lui expliquer qu’elle a de la chance, elle qui est née en France, de ne pas être une enfant au Bénin, nul ne s’indigne vraiment, et nul ne bannit Morano des médias honorables.

Seuls les défauts de la militante sont retenus à charge; seule la militante est coupable, par nature, et peut être insultée; la notable, elle, a tous les droits. On regardera Diallo de travers, et De Haas renoncera aux réseaux sociaux, que Nadine Morano ou Catherine Millet prospèreront encore dans le petit cirque. Elles distraient et confortent. Elles le valent bien. On s’y est habitué.

Il fut un temps, jadis –les plus jeunes des Français le savent-ils?–, où le militant récoltait l’estime et l’on admettait sa passion, on l’accueillait à table, on l’écoutait. Le militant, la militante, avait quelquefois sauvé l’honneur du pays, en portant des valises contre le colonialisme, en accompagnant des femmes abandonnées avant l’avortement libre, en forçant l’État à combattre le racisme ou, par un clown engagé, à juguler la pauvreté. Le malséant était le sel de la terre. Nous avons vieilli, et plus que ça encore, comme deux chevaux de retour grasseyant le matin à la télévision.

Claude Askolovitch Journaliste

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