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Google, un cheval de Troie derrière la Grande muraille numérique

Reporters sans frontières, mis à jour le 18.01.2010 à 12 h 48

Merci Google.

Un véritable coup d'éclat! Le 12 janvier dernier, le géant d'Internet Google a annoncé être prêt à mettre la clé sous la porte en Chine. Ses dirigeants refusent désormais de censurer la version chinoise de leur moteur de recherche, Google.cn, quitte à devoir se retirer du marché. Une décision sans appel, prise à la suite de plusieurs cyber-attaques «hautement sophistiquées» contre l'entreprise américaine et une vingtaine d'autres sociétés, visant des militants des droits de l'homme.

Google adopte une position courageuse en défiant ouvertement les autorités chinoises. En rendant public ces attaques, l'entreprise américaine fait savoir que sa priorité est de protéger les données personnelles de ses usagers, en particulier les dissidents et militants des droits de l'homme. Chapeau bas. Yahoo! n'avait pas fait preuve des mêmes scrupules, quand, en 2005, la compagnie avait collaboré avec la police chinoise. Le journaliste et dissident Shi Tao avait écopé de dix ans de prison. Yahoo! avait alors essuyé une crise majeure de relations publiques qui a laissé des traces durables sur son image de marque.

Google est subitement devenu le champion de la lutte contre la censure. Des dizaines de citoyens chinois se sont précipités au siège de l'entreprise à Pékin pour y déposer fleurs, bougies et déclarations de soutien. Des net-citoyens, utilisant des serveurs proxies pour accéder à Twitter, ont posté des messages comme «Je ne peux pas imaginer un monde sans Google». Certains ont juré de ne pas utiliser Baidu, le moteur de recherche chinois contrôlé par le gouvernement, qui occupe les deux tiers du marché et apparaît comme le grand gagnant d'un retrait éventuel du géant américain. Beaucoup ont regretté le départ probable de Google comme une perte pour la Chine. Des points de vue nationalistes ont également été exprimés, célébrant la victoire des entreprises chinoises sur une entreprise américaine.

Contrôle accru depuis quelques mois

Google n'a pourtant pas toujours été le porte-étendard des avocats d'un Internet libre. En 2006, il avait fait l'objet de critiques après avoir accepté les termes de la censure imposés par le gouvernement chinois au moment du lancement de la version chinoise de son moteur de recherche en 2006. En violation de son slogan «Don't be evil». Google justifait alors l'existence de Google.cn par «mieux vaut un peu d'information que pas d'information du tout». Il semble aujourd'hui que le «peu d'information» se soit réduit à une peau de chagrin. Ces derniers mois, le contrôle du web s'est considérablement accru en Chine. Ce qui peut expliquer la décision de Google de jeter l'éponge.

Internet a permis l'émergence d'un nouvel espace de discussions et d'informations, notamment sur des sujets tabous (telles que Tiananmen, le Dalaï-Lama, la démocratie) qui n'étaient que peu ou pas traités dans les médias traditionnels, sous la coupe du parti communiste. Cependant la Chine - qualifiée d' «Ennemie d'Internet » par Reporters sans frontières - a développé le système de surveillance et de filtrage du Net le plus sophistiqué au monde, le « Great Firewall », couplé avec une présence importante de la propagande étatique en ligne et d'une chasse aux sorcières contre les dissidents. Ces derniers sont la bête noire d'un régime qui fait de la «stabilité sociale» une priorité absolue. Soixante-neuf personnes sont actuellement derrière les barreaux pour s'être exprimés librement sur la Toile. Le gouvernement a réussi à transformer Internet en un Intranet contrôlé de près. Preuve de son efficacité: de nombreux jeunes Chinois ignorent tout des événements de juin 1989 sur la place Tiananmen.

Le retrait du «green dam»

Le «Great FireWall» va-t-il donc s'effondrer suite à l'offensive de Google? Pas si vite. D'abord prises de court, les autorités chinoises se sont contenté, le 13 janvier, d'une déclaration laconique: elles seraient «en train de se renseigner sur les motivations» de la compagnie. Pékin a pris cette redoutable habitude de négocier avec des entreprises étrangères prêtes à faire des concessions importantes pour pouvoir accéder au marché chinois.

Google crée un précédent de taille en tapant du poing sur la table. Les entreprises Internet comme Yahoo! et Microsoft devraient faire front commun pour tenter de négocier des conditions moins drastiques de censure. Après tout, le régime chinois avait retiré l'été dernier son projet d'installation obligatoire d'un logiciel de filtrage Green Dam après que les fabricants d'ordinateurs se sont ligués contre le projet. Mais si Yahoo! a affirmé son soutien à Google en condamnant ces cyberattaques, Microsoft - dont les ambitions chinoises ne sont pas un secret - a d'ores et déjà exclu tout retrait de ses activités en Chine.

Les autorités américaines ont réagi rapidement, exprimant leur inquiétude et demandant des explications à la Chine. Des députés américains ont annoncé leur volonté de faire passer une loi pour protéger les entreprises américaines des censeurs chinois. Le Congrès devrait tenir une audience sur le sujet dans les semaines à venir. Ce qui ne risque pas d'arranger les rapports complexes entre les deux puissances.

Les conseils de Google pour contourner la censure

Finalement, le 14 janvier, les autorités chinoises ont réagi en faisant passer  un premier message qui semble indiquer qu'elles ne sont pas prêtes à plier devant le «chantage» de Google: «les entreprises qui opèrent en Chine doivent se conformer au droit local», déclarent-elles.

De son côté, Google annonce mettre en place la sécurisation par défaut des emails entre les serveurs Google et les usagers et donne des conseils sur son blog officiel pour mieux contourner la censure et protéger leurs communications. Les experts s'attendent à ce que l'entreprise américaine investisse massivement dans ces outils à l'attention des internautes chinois.

Quoi qu'il en soit, l'image de la Chine en a pris un coup. Qu'un pays qui s'apprête à recevoir l'exposition universelle à Shanghaï et qui prétend à une place de choix sur la scène internationale ne soit même pas capable d'offrir au plus grand moteur de recherche mondial les conditions nécessaires pour exercer son activité envoie un signal négatif aux investisseurs.

Un bras de fer est engagé entre censeurs du web et supporters d'un Internet libre. A la clé: non seulement le futur de la présence de Google en Chine, mais surtout l'avenir d'Internet. Un acquis déjà: un coup de projecteur projeté sur l'apartheid digital dont sont victimes les internautes chinois. Pour une fois, il ne vient pas des organisations de défense des droits de l'homme, mais d'une entreprise soucieuse de ne pas «look evil».

Lucie Morrillon

Responsable du Bureau Nouveaux médias

Image de une: Siège de Google, le 13 janvier à Pékin. Bouquets posés par des militants des droits de l'homme. Jason Lee/REUTERS

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