Culture

Au théâtre, on n'a pas fini de voir des vieux

Temps de lecture : 6 min

À la Comédie-Française, «Poussière» de Lars Norén explore, entre rire et écœurement, la déchéance physique et morale de neuf vieillards, reclus dans une station balnéaire d'un pays du Sud. Le metteur en scène parle de lui, dans la prochaine et terrible étape de sa vie. Et s'inscrit dans un courant théâtral promis à un bel avenir: les vieux.

Photo de «Poussière» |  © Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française
Photo de «Poussière» | © Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française

Qu’attend-on d’une œuvre crépusculaire? Qu’elle nous donne à voir une forme de sagesse, l’expérience d’une vie, l’épure d’un style, mais aussi, par voyeurisme, et peur, l’imminence de la mort, lorsque l’artiste la regarde en face. Dans Poussière, Lars Norén, 73 ans, opte pour cette dernière approche. Crûment. Et c’est en partie sa propre mort qu’il décrit:

«Ces pièces sur les personnes âgées sont nées parce que moi-même je vieillis […]. Il y a de plus en plus de silence dans mon écriture. Dans la phase de vie où je suis, je réalise que ce sont les choses très simples qui recèlent les plus grands secrets.»

Un théâtre de monologues

Est-ce parce qu’il est suédois? Difficile de ne pas penser à Saraband, le dernier film d’Ingmar Bergman, qui faisait se retrouver le couple déchiré de Scènes de la vie conjugale. Dans ce film, Erland Josephson, en écoutant du Bruckner à fond, s’enferme et, de la musique devenue bruit, se construit une carapace muette à tout dialogue.

Les personnages de Poussière en sont là, ou plutôt juste après. Dans ce moment du basculement, lorsque le monologue emplit tout. Ils sont neuf, attendant le couperet, comme un soulagement. C’est bien là le premier enseignement, qui rappelle la justesse cruelle des vers de Jacques Brel: «Mourir cela n’est rien, mais vieillir, oh vieillir…»

Les phrases, assassines, se succèdent, qui énoncent les souffrances, les accidents, les renoncements. On évoque l’eczéma, le psoriasis, l’AVC, la sclérose en plaques.

«Je dors si mal.»

«J’ai mal partout.»

«On sent le soir à quel point on pue. C’est comme si on était déjà mort.»

«Je peux voir mon corps mort à travers ma peau.»

«J'me suis pissé dessus»

Le renoncement au corps est aussi celui de la pudeur. Le désir a laissé la place au dégoût.

«Ça sent la chatte sale. La vieille chatte!»

Avec cette franchise désarmante que donne l’âge, tout s’exprime, sort, avec une simplicité enfantine. Brutalité d’un corps qui ne répond plus, se détache déjà.

«- Je suis vraiment constipé. Depuis trois jours, rien n’est sorti.

- Mettez un doigt.

- C’est ce que j’ai fait. Rien n’est sorti.»

«J’me suis pissé dessus.»

Chaque mot est une sentence. Le monologue exsude la détestation de soi, du corps déjà en décomposition. Les douleurs, les disparus, emplissent l’espace, le temps d’une pensée, d’une détresse. Et puis, la pensée fuit. Le cerveau zappe: il ne parle pas plus avec lui-même qu’il n’écoute les autres. Les regrets nourrissent la rancœur, la haine. Ce n’est plus l’usure du couple, mais son enfermement, huis-clos létal.

«- Va-t’en! Va-t’en tout simplement!

- Non, je ne m’en vais pas.»

Se parlent-ils? Se voient-ils? Se haïssent-ils? Tout sentiment semble asséché, dans l'attente de la mort, au moment où elle cesse d'être crainte –pour devenir un soulagement.

Photo de «Poussière» | © Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française

L'écriture de Norén est sèche, elle aussi, mais pas froide: il sait faire rire et notre rire vient de l'incongruité, de la stupéfaction, du dégoût. Ce qui se dit place Colette relève de la diarrhée. Les sphincters du bon goût se relâchent, grands ouverts, tout s'évacue et tout se dit avec évidence. Nous n'avons même pas l'excuse de la caricature. Parfois, la détresse survient, un sanglot, un corps qui se dérobe, une faiblesse, des larmes. Nous n'avons même pas l'excuse de la cruauté. Je serai un de ceux-là. Je me regarde, je me stupéfie, je me déteste, je me plains.

J'ai peur. Lars Norén a peur (mais il écrit le contraire). Rions de notre peur tant que c'est encore possible.

Les vieux, nés dans les années 1970

Poussière de Lars Norén n'est pas un îlot isolé, dans un répertoire où Marivaux, avec les émois de charmants jeunes gens, tiendrait le haut de l'affiche. Non, les vieux sont de plus en plus présents à la scène et, allongement de l'espérance de vie oblige, y resteront encore longtemps.

Bien sûr, l'acteur malade, vieilli, comme dans une corrida, excite notre voyeurisme. Allons voir celui-ci: c'est peut-être la dernière fois. Mais, désormais, c'est un autre vieux qui est sur la scène: nos grands-parents, parents, nous.

«Baromètre le plus fidèle et le plus sensible des changements [...]», le théâtre ne fait que suivre notre évolution démographique.

Hélène Catsiapis

Selon Hélène Catsiapis (Communication et langage, 1987), un courant de théâtre de la vieillesse a surgi dans les années 1970 et n’a cessé de s’amplifier depuis. Vieillesse, pour ce qu’elle est et non comme ferment d’un récit politique ou familial (oubliez King Lear). Non: la vieillesse, multiple, mais brute. «Baromètre le plus fidèle et le plus sensible des changements sociaux, sociologiques et biologiques de la vie humaine», le théâtre ne fait que suivre notre évolution démographique. Lorsque l’espérance de vie était de 40 ans, personne ne songeait à écrire une pièce sur un nonagénaire. Elle y voit aussi une logique économique. Aller au théâtre (comme au cinéma, d’ailleurs) suppose de la disponibilité et de l’argent: mieux vaut s’adresser à ceux qui ont les deux. Lorsque les retraités sont majoritaires dans les théâtres, autant leur offrir un miroir.

Miroir tragique (mouroir) ou heureux. Ici, ce sera la déchéance physique et morale à laquelle s’ajoute la solitude, conséquence de la banalisation du divorce, d’autant plus douloureuse lorsqu’elle révèle l’indifférence des enfants. Inversement, d’autres pièces s’attachent à restituer une vieillesse heureuse, émancipatrice, celle où l’on mène des projets longtemps repoussés.

La sexualité de Tatie Danielle

Enfin, le théâtre, comme l'illustre ce spectacle de la Comédie-Française, peut réparer une injustice. Le corps flétri, usé, avachi n’a plus droit de regard dans un monde obsédé par la jeunesse. En les montrant tels qu’ils sont, le théâtre rend visible ce que nous ne voulons plus voir. Nous aimons les bonnes joues d’une grand-mère rose bonbon, les traits acariâtres d’une Tatie Danielle, la sagesse du grand âge, les unes nous rassurant, les autres nous amusant, la dernière nous élevant. Nous craignons la sexualité des seniors, leurs couches-culottes et leur incontinence verbale, qui ignore le politiquement correct.

Or, c'est ce que le théâtre, et le mouvement est loin d'être fini, a pris l'habitude de nous montrer. La vieillesse, et la peinture l'illustre assez, est souvent (toujours?) associée à la laideur. Le théâtre l'assume. La noirceur des dialogues de Poussière est là, tout entière, dans cet exhibitionnisme de chairs et pensées flétries.

De nouveraux Géronte sont là, vous n'allez pas aimer (et c'est le but)

Dans cette crudité, comment agit le corps des acteurs? Comme le rappelle Ariane Martinez («La Vieillesse, ennemie ou alliée de l’acteur?»), «le réalisme demeure le code dominant de l’époque actuelle, [même s’il] est loin d’être le seul». Or, l’authenticité passe, au cinéma, au théâtre, par le choix d’acteurs dont le corps incarne nécessairement le rôle qu’on leur assigne, au point parfois de faire jouer des amateurs:

«Injonction paradoxale: d’une part, leur métier exige d’eux une capacité à se métamorphoser, à se projeter dans un autre soi, capacité intrinsèque à la notion de jeu; d’autre part, l’avancée en âge les contraint à accepter ce qu’ils sont (devenus), à jouer avec un corps et un esprit dont les qualités ont parfois décliné au fil du temps.»

Citant Rousseau, elle souligne combien les rôles de vieillards n’ont souvent eu pour fonction que de valoriser les jeunes (amants):

«Qui peut douter que l’habitude de voir toujours dans les vieillards des personnages odieux au théâtre n’aide à les faire rebuter dans la société, et qu’en s’accoutumant à confondre ceux qu’on voit dans le monde avec les radoteurs et les Géronte de la comédie, on ne les méprise tous également?»

Il apparaît aujourd’hui qu’une nouvelle génération de Géronte s’impose sur la scène, et qu’il n’est nul besoin de les rendre sympathiques, ni même de leur chercher des excuses. Ils ne valorisent personne et ne dévalorisent qu’eux-mêmes. Ils sont vieux, et cela suffit. Avoir un pied dans la tombe crée un autre paradoxe: Poussière est une pièce d'une grande vitalité.

En se montrant tel qu’il sera peut-être, Lars Norén nous invite à ne pas détourner le regard de notre future indignité. Préparons-nous à des pièces de plus en plus trash, pardon: de plus en plus vraies, car le vieillissement de la population ne fait que commencer.

Poussière, Comédie française, avec Martine Chevallier, Anne Kessler, Bruno Raffaelli, Alain Lenglet, Françoise Gillard, Christian Gonon, Hervé Pierre, Gilles David, Danièle Lebrun, Didier Sandre, Dominique Blanc. Places de 7 à 43 euros, jusqu'au 16 juin 2018.

Jean-Marc Proust Journaliste

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