Culture

«The Room», le film si mauvais qu'il fait gagner de l'argent à son réalisateur

Temps de lecture : 8 min

Quinze ans après la sortie sur les écrans –ou plutôt sur un écran– de «The Room», réalisé par l'énigmatique Tommy Wiseau, le «Citizen Kane des mauvais films» est projeté à guichets fermés aux quatre coins du monde.

/
Tommy Wiseau lors d'une fête post-Golden Globes à Beverly Hills (Californie), le 7 janvier 2018 | Tara Ziemba / AFP

Tommy Wiseau: ce nom –a priori inspiré du français «oiseau»– ne vous dit peut-être rien. Il s’est pourtant durablement inscrit dans l’histoire du cinéma. Pas du côté des lumières, des classiques, des sommets, mais plutôt dans l’obscure frange des rebuts et autres nanars d’envergure.

Si le travail de cet hurluberlu venait à être montré en école de réalisation, ce serait sûrement pour expliquer aux étudiants tous les pièges à éviter lorsqu'on s’attèle à la mise en scène d’un long-métrage.

Avec son allure de vampire transylvanien, Tommy Wiseau s’est offert au monde en flamboyant Ed Wood des temps modernes, en rêveur chevronné qui a marqué le début des années 2000 en livrant une œuvre formidablement médiocre: The Room.

La genèse de ce projet frappadingue a été consigné par son ami et acolyte Greg Sestero dans l’estimable récit The Disaster Artist, publié aux éditions Carlotta et adapté au cinéma sous le même titre par James Franco.

Pièces du puzzle

Avant d’en évoquer la naissance et d’en analyser les atours, recollons les pièces du puzzle Wiseau –ou du moins, essayons. Elles sont nombreuses, éparpillées. Et il en manque un paquet.

À ce jour, personne n’est en mesure de retracer clairement l’historique du monsieur. Sa vie se conjugue au conditionnel. Elle se résume à un conglomérat insensé de suppositions folles et de supputations bariolées.

Il prétend par exemple avoir un oncle et une tante à Chalmette, en Louisiane, ou venir de la Nouvelle-Orléans, alors que son accent d’Europe de l’Est est à couper au couteau. Il ne donne jamais son véritable âge, s’auto-persuadant d’une jeunesse éternelle façon comtesse Élisabeth Báthory. Sa page Wikipédia indique 62 ans à son compteur et lui prête des origines polonaises.

Il se murmure par ailleurs qu'il aurait eu dans sa jeunesse une expérience de plongeur dans un restaurant de Strasbourg, ville où il se serait fait violenter par la police à la suite d'un assaut antidrogue –un moment regrettable qui aurait propulsé son départ vers l’Amérique.

Il s’est installé, in fine, à San Francisco. Là, il aurait vendu des jouets aux touristes à même les rues, géré l’entreprise Street Fashions USA –laquelle refourguait aux clients des jeans bardés de défauts de fabrication– et travaillé notamment dans le milieu hospitalier.

Corentin Palanchini, journaliste chez Allociné, l’a rencontré deux fois et témoigne:

«Tommy Wiseau est quelqu'un de très malin. Il sait éviter toutes les questions, mêmes détournées, qui essayent de dévoiler sa vie personnelle. Il répond en revanche volontiers à celles qui vont dans le sens du mythe qu'il a construit. C'est assez intéressant à observer.»

Par-delà les informations manquantes sur ses parents, la pierre angulaire de l'énigme Wiseau réside dans sa richesse financière. L'individu est doté d’une fortune dont l’origine est absolument intraçable. Beaucoup ont essayé d’en saisir la source mais s’y sont immanquablement cassé les dents.

Envers et contre tout

Cet argent, Wiseau l’a utilisé sans compter pour explorer et exploiter sa passion: le septième art. Envers et contre tout –et tous–, l’intéressé, grand fan de James Dean ou de Marlon Brando et dopé aux filmographies d’Orson Welles et d’Alfred Hitchcock, a cru en son talent –inexistant– et a multiplié les sessions d’acting, improvisant d’inénarrables et imbitables séquences devant ses codisciplinaires.

D’aucuns évoquent ses cris, ses moues improbables, ses borborygmes. Tout le monde se rappelle en tout cas de lui, et surtout Greg Sestero, qui deviendra son binôme d’(in)fortune:

«En 1998, j’étais un aspirant acteur de dix-neuf ans et je me suis inscrit à des cours de théâtre à San Francisco, écrit ce dernier dans l’essai The Disaster Artist. C’est là que j’ai rencontré Tommy Wiseau. […] Tout nous opposait […], mais nous avions le même rêve: faire carrière dans le cinéma. Notre rencontre fortuite a marqué le début d’une aventure que ni moi ni personne n’aurait cru possible.»

Main dans la main, ils arpentent les castings, se rêvant en haut de l’affiche –sans succès. Wiseau insiste, pique des crises de nerfs, ne comprend pas ce qui empêche les cinéastes de faire appel à lui. Il aime à se projeter en héros shakespearien, s’imagine déclamant du Tennessee Williams. Rien n’y fait: les autres ne le voient que dans un seul rôle possible, celui du méchant.

Il faut dire que son allure enténébrée, son visage taillé au burin, son regard fou et sa dégaine punko-gothique ne jouent pas en sa faveur. Las des portes claquées et des moqueries, il décide finalement d’écrire son propre scénario: The Room. Une histoire d’amour contrarié, de faux-semblants, de trahisons.

Il y croit dur comme fer, même si son pote Greg Sestero n’a pas l’air de capter grand-chose à son labeur. Wiseau soutient mordicus qu’il fera son film. Pour cela, il n’a pas loué le matériel mais l’a acheté, souhaitant incompréhensiblement shooter en numérique et sur pellicule. Entre tournage à rallonge –six mois!– et équipe au bord de la crise de nerfs –car incapable de saisir les intentions artistiques et l’histoire de Wiseau–, The Room finit par naître.

En tout, la pantalonnade aurait coûté six millions de dollars à Tommy Wiseau, issus de sa fortune personnelle.

«L'argent est incontournable, a-t-il récemment expliqué à la rédaction du site Nanarland. Mais quand on vit en Amérique, les rêves se réalisent, n'est-ce pas? [...] J'ai trouvé quelques investisseurs qui ont cru en moi et m'ont accordé les fonds nécessaires pour le projet. De plus, j'ai toujours été avisé en affaires. J'ai par exemple investi dans la construction dans la région de la Baie et je n'ai plus à m'inquiéter pour mes revenus.»

Fonds propres ou aides extérieures? Allez savoir… Le flou est total. Il n’empêche qu’au box-office, malgré des dépenses marketing subsidiaires –notamment pour l'affichage–, le crash est étourdissant. Le film sort dans une seule salle, pendant deux semaines, et engrange 1.800 dollars de recettes.

Nullité resplendissante

Les quelques spectateurs qui ont eu le courage de s’y frotter finissent par se fêler les côtes de rire. Personne ne croit à son histoire d’amour contrarié. Pas étonnant, à en juger par la teneur du pitch: Johnny (Wiseau) aime Lisa et passe son temps à lui faire l’amour en l’arrosant de pétales de roses rouges. Hélas pour lui, elle le méprise et étouffe, préférant nettement la compagnie ardente de son meilleur pote Mark, campé par Greg Sestero. Voilà pour le scénar.

Sous ses airs de benêt naïf, Sestero n’est pas dupe, loin de là. Il sait –à peu près– qu’il a mis les pieds dans un bourbier magnifique. Il joue sans comprendre, à l’image de tous ses partenaires, perdus comme dans le labyrinthe de Shining. Dans son livre, il écrit:

«Malgré son intrigue d’une simplicité déconcertante, The Room est peut-être le film le plus involontairement surréaliste jamais réalisé. Pour faire simple, [il] ne respecte aucune des règles établies au cours de tout un siècle d’évolution du cinéma. Il est plein de fausses pistes, de plans extérieurs d’endroits dans lesquels on ne va pas une seule fois et de conversations dénuées de sens. En gros, c’est une faille scénaristique géante.»

C’est justement sa nullité resplendissante qui en a fait un objet de culte aux quatre coins de la planète. Aujourd’hui, grâce à la foi originelle de deux étudiants américains en cinéma qui ont fait monter le buzz (Michael Rousselet et Scott Gairdner), The Room s’est façonné sa réputation, squattant régulièrement les festivals –en séance de minuit– et faisant salle comble. Des stars comme J.J. Abrams, Kristen Bell ou Adam Scott en sont les premiers aficionados.

Cet enthousiasme n’a pas échappé à l’œil aguerri de James Franco, qui a mis en scène l’adaptation du livre The Disaster Artist (en salle le 7 mars) en choisissant de se glisser sous les traits de Tommy Wiseau. Sa prestation, impeccable de mimétisme, a été auréolée il y a quelques semaines du Golden Globe du meilleur acteur dans une comédie.

Dans la préface qu’il a consacré à l’ouvrage, l’acteur confie:

«Depuis quatorze ans, dans presque toutes les grandes villes américaines, mais aussi à Londres, Paris et Tokyo, le public assiste à des projections de The Room et interagit avec le film […] Cet engouement particulier n’est pas uniquement dû au mauvais jeu des acteurs, aux décors nuls ou aux personnages qui jouent au ballon en costard. Ce qui entretient la ferveur du public, c’est le fait que Tommy a mis tout son cœur et toute son âme dans son film.»

Nanarophilie

Les 15 et 16 février derniers, au Grand Rex de Paris, Tommy Wiseau et Greg Sestero ont présenté le film à 2.800 personnes, à guichets (presque) fermés. Comme le dit James Franco, l’expérience a dépassé toutes les espérances.

«Ces séances sont représentatives d'un pan de la cinéphilie qui est en plein boom, celle du “douteux”, la nanarophilie, soutient Corentin Palanchini d’Allociné. Dur de subir un long-métrage sympathiquement mauvais seul dans son salon. L'effet de groupe est essentiel dans ces visionnages et pouvoir profiter de The Room dans ces conditions-là, c'est vraiment un cadeau que l'on doit à Panic Cinéma, Carlotta et au Grand Rex [les organisateurs des récentes projections parisiennes, ndlr].»

D’ordinaire, la coutume veut que le silence soit d’or quand le film conquiert l’écran. Sauf que là, le rituel impose, sans détour, que le public se moque joyeusement du travail de Tommy Wiseau. Lequel, indéboulonnable, se prête à l’humiliation collective avec une forme de consentement qui charrie en creux sa dose de tristesse. Il fait le show, harangue le public à la manière d’un gourou et semble fondamentalement accepter ce qu’est devenu The Room: une espèce de piñata d’anniversaire sur laquelle tout le monde tape en riant.

«Je n’ai jamais vécu une expérience pareille, se souvient Samy, 23 ans. Je n’avais jamais entendu parler de Tommy Wiseau et de ce film. Ce que j’ai vécu au Grand Rex dépasse l’entendement.»

Et pour cause: le public reçoit des consignes précises avant toutes les projections: crier «San Francisco!» à chaque fois qu’il y a un plan de la ville, saluer tous les personnages et leur dire au revoir quand ils entrent et sortent du cadre ou jeter des cuillères en plastique en scandant «Spoon!» dès qu’apparaît une cuillère à l’écran. Pour les scènes de sexe, c’est carrément les briquets et les torches des smartphones qui sont mobilisées, comme dans un stade où Michael Bolton entonnerait un slow.

Sans cette ambiance, The Room paraîtrait long et indigeste, quand bien même sa nullité et ses répliques à coucher dehors exercent un pouvoir de fascination inépuisable. Tommy Wiseau a mis sa vie et ses entrailles dans ce drame involontairement hilarant.

Sa sincérité, personne ne peut la lui enlever. Il a pleuré la première fois que le public s’est payé sa tête. Aujourd’hui, il peut sourire à pleine dents: à chaque éclat de rire, ce sont des dollars empochés, qui lui ont permis de rembourser sa mise depuis 2003. Tommy Wiseau est désormais très largement gagnant. Hollywood tient là sa success-story la plus génialement improbable.

Mehdi Omaïs Journaliste

Newsletters

Tribus amérindiennes: «Le manque de représentation positive a un impact sur les jeunes générations»

Tribus amérindiennes: «Le manque de représentation positive a un impact sur les jeunes générations»

«Les médias ont tendance à se concentrer sur les questions négatives au sujet des cultures amérindiennes, explique la photographe Carlotta Cardana, et, même s'il est certainement important de discuter de ces questions et de leurs causes...

La fabuleuse histoire du Photomaton

La fabuleuse histoire du Photomaton

Il a traversé le siècle dernier, inspiré les artistes, bouleversé les habitudes et la société, déchaîné les passions... petite histoire d'une grande invention.

Il y a trente ans, Public Enemy révolutionnait le rap

Il y a trente ans, Public Enemy révolutionnait le rap

En sortant son second album «It Takes A Nation Of Millions To Hold Us Back» en 1988, le groupe ne se contente pas de changer la face du rap. Il redéfinit son rôle, la place du rappeur dans l'engagement politique et le dialogue intellectuel.

Newsletters