France

Pour aider les SDF, les solutions d'urgence n'ont jamais suffi et ne suffisent toujours pas

Temps de lecture : 8 min

Le 28 février, à l'initiative de l'élue d'Étampes (Essonne) Mama Sy, un groupe d'élus a passé la nuit dans la rue pour alerter sur le sort des sans-abri. L'opération médiatique ne saurait masquer l'absence de solutions sur le long terme.

Une personne sans abri, boulevard Haussmann à Paris, le 9 février 2018 | Gérard Julien / AFP
Une personne sans abri, boulevard Haussmann à Paris, le 9 février 2018 | Gérard Julien / AFP

«Mes amis, au secours!» Personne, aucun élu, aucun humanitaire ne se risquerait sans doute à reprendre la terrible formule. Ce serait sacrilège. L’emprunt à une légende trop haut placée dans le ciel glacial de la mémoire nationale, par les nuits d’hiver.

Et puis, cela obligerait l’imitateur à énoncer la suite du texte fameux, et déjà il faudrait en avoir le cran:

«Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à trois heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant contre elle le papier par lequel, avant hier, on l’avait expulsée».

«Volonté de rendre impossible que cela dure»

L’incroyable appel de l’abbé Pierre, le 1er février 1954, en faveur de tous ceux qu’on avait laissé dormir dans la rue, par une météo devenue sibérienne. Cinq ans plus tôt, l’ancien résistant, l’ex-député de Meurthe-et-Moselle, le fondateur d’Emmaüs avait d’abord obtenu, au chantage, de l’administrateur de la radio nationale que celui-ci lise à l’antenne le texte qu’il venait de lui dicter au téléphone. Puis il avait lui-même filé jusqu’aux studios de Radio Luxembourg, pour persuader la concurrence de lui céder directement le micro.

«La météo annonce un mois de gelées terribles, avait continué l’abbé. Tant que dure l’hiver, que ces centres subsistent; devant leurs frères mourant de misère, une seule opinion doit exister entre les hommes: la volonté de rendre impossible que cela dure. Je vous en prie, aimons-nous assez, tout de suite, pour faire cela.»

Dans les heures qui avaient suivi l’appel, l’hôtel Rochester de la rue de La Boétie (8e arrondissement), que l’abbé avait imprudemment indiqué comme premier lieu de dépôt pour les dons, avait été submergé par les Parisiens. La première maraude de l’entraide dans la capitale, forte de plus de deux cents voitures, était venue se garer autour du Panthéon, au pied duquel les chiffonniers d’Emmaüs venaient de dresser un camp d’urgence avec des tentes de l’armée américaine.

Il avait fallu trois semaines pour trier l’énorme butin de la solidarité, ouvrir des entrepôts en banlieue, regrouper l’argent venu de tout le pays. Charlie Chaplin avait contribué à l’élan de générosité pour une petite fortune: «Je ne les donne pas, avait indiqué l’acteur, je les rends, ils appartiennent au vagabond que j’ai été et que j’ai incarné».

L’hiver 1954 n’allait pas être le plus rude du siècle –ce serait, deux ans plus tard, celui de 1956–, mais une banquise allait tout de même se former à Dunkerque. La Marne allait geler juste avant Paris, à la confluence de la Seine, et le Rhône en Arles. Il allait tomber sur Perpignan quatre-vingt-cinq centimètres d’une neige qui allait tenir plus d’un mois. À Paris, la température allait descendre jusqu’à -13°C.

À la suite d’une promesse faite à l’abbé, les députés avaient voté, au début de la vague de froid, un amendement à la loi sur la reconstruction, attribuant au logement des déshérités un milliard de francs sur une enveloppe de quatre-vingt-dix milliards.

Ce n’était rien encore, une aumône, mais c’était déjà ça, dans une France qui manquait de tout et d’abord d’eau et d’électricité dans les habitations. Dans la nuit du 3 au 4 janvier, un bébé était mort, dehors, à Neuilly-Plaisance. Dans une lettre ouverte publiée par Le Figaro, l’abbé Pierre avait mis Maurice Lemaire, le ministre de la reconstruction, au défi de se rendre aux obsèques de l’enfant.

L’État n’était pas tombé dans le piège tendu et le ministre Lemaire avait suivi l’enterrement, promettant devant la presse la construction dans les trois mois de la première cité d’accueil.

Le même épisode en boucle

Soixante quatre ans plus tard, nous rejouons inlassablement l’épisode, la même histoire d’effroi et d’humaines suppliques, devenues une sorte de part quasi-identitaire de nos hivers.

Les nuits de grand froid, les héritiers de l’abbé, l’État, la femme «morte gelée», les SDF ou les migrants sans papiers paraissent reprendre leurs rôles respectifs, devant une France désormais pourvue de tout le confort connecté et prise à témoin. Les «coups de com’» pour la bonne cause, l'agit-prop de l’entraide, «l’insurrection de la bonté», comme disait l’abbé.

Le recours aux médias, aussi, qui n’aiment rien tant que le danger, le froid, les inondations et le Zouave du Pont de l’Alma quand il a de l’eau jusqu’aux genoux et qui, les temps des intempéries revenus, plébiscitent l’héroïsme au quotidien, l’entraide entre usagers et les dévouements de l’humanitaire. Les bonnes dispositions des télés, des radios, des sites internet accompagnent la vie collective du pays, d’une chute de neige à une vague de froid –cette année, des grandes crues de décembre dans le bassin de la Seine à ces dernières nuits de février, pétrifiées par un froid tombé tout droit de Russie.

Le 28 février, il a encore neigé sur Perpignan. Moins qu’en 1954, mais tout de même. Il y a eu des «naufragés de l’autoroute», bloqués dans leurs voitures immobilisées par -7°C. Plusieurs milliers de personnes ont dû trouver refuge dans les gymnases ouverts précipitement, autour de Montpellier. Tout le monde a fait correctement son travail: les sableurs, les gendarmes, les pompiers, les préfets –qui nous résumaient la situation à la radio et dispensaient leurs conseils de prudence.

Aucune anicroche sur «le front froid» de cette nouvelle poussée d’adversité météo, dans le Sud: les autoroutes ont été coupées à temps, à la différence du nord du pays, qui avait vu dans la soirée du 27 février les voies de communication de l’Île-de-France rendues impraticables par la neige et le verglas. La N118, entre les Yvelines et les Hauts-de-Seine, est devenue célèbre en quelques heures avec la diffusion de reportages compatissants sur les centaines d’automobilistes contraints d’y pratiquer la marche à pied.

L'appel de Mama Sy

Le 28 février, Mama Sy a endossé à son tour la pèlerine de l’abbé Pierre et lancé son appel en faveur des sans-abri. Un appel modeste, à petite échelle, mais non sans écho. Cette maire-adjointe (LR) d’Étampes (Essonne) chargée de la jeunesse, travailleuse sociale dans le civil et engagée dans le mouvement associatif, a eu l’idée de réunir d’autres élus pendant une nuit de maraude humanitaire et de leur proposer de passer la nuit sur les trottoirs parisiens, munis de leurs duvets et de quelques tentes, en signe de solidarité avec les SDF et les migrants restés dehors.

Le rendez-vous avait été fixé à l’entrée du quai n°2 de la gare d’Austerlitz. Comme les élus ne se connaissaient pas tous, ils sont arrivés ceints de leurs écharpes officielles. Trois ou quatre dizaines de conseillers régionaux, départementaux et municipaux d’Île-de-France, représentant –miraculeusement– tous les partis politiques. Devant les caméras et les micros de la presse, ils avaient l’air étrange, en bonnet et engoncés dans leurs doudounes, un peu comme une expédition en partance pour le Pôle Nord. Ils se sont ensuite dispersés pour la nuit sur les trottoirs du quartier.

Mama Sy a essuyé des critiques de la part de confrères: les sittings de solidarité au ras du bitume étaient-ils la place d’élus? L’opinion n’attendait-elle pas plutôt d’eux qu’ils trouvent ailleurs, là où était leur pouvoir d’agir, les solutions propres à sortir les SDF de la rue?

«Je n’ai pas d’intérêt personnel, avait vivement réagi la jeune femme d’Étampes, si ce n’est de rendre visible des personnes invisibles. Ce qui doit indigner, ce n’est pas le fait que des élus passent la nuit dehors, c’est qu’on puisse mourir dans la rue. Les gens estiment à juste titre que nous n’en avons pas fait assez.»

Le plan «grand froid», qui ouvre en urgence des places d’accueil –en général de gymnases– en Île-de-France, n’a pas de destinée pérenne, regrettait le groupe d’élus autour de Mama Sy. Quand recule la vague de froid, ce qui finira bien par arriver en cet hiver tardif, les sans-abri sont renvoyés dans la rue.

Le printemps reviendra, un jour ou l’autre, pour clore un nouvel hiver de querelles sur le nombre de places de logement qu’un pays riche et démocratique doit mettre à la disposition de ses déshérités urbains.

Incapacité étatique

Fait invraisemblable: soixante-quatre ans après l’appel de l’abbé Pierre, à travers l’élue d’Étampes, surgit la même plainte, les mêmes colères d’élus, d’opposants, de militants. L’État ne fournit jamais assez d’abris; l’État n’est jamais prêt, quand survient le froid –impuissance chronique, sous deux Républiques et après tant de gouvernements, après la gauche, après la droite.

Depuis 1954, la France produit surtout des humanitaires de tout poil, de bonnes âmes qui chaque hiver revenu tentent de rappeler les autorités à leur devoir d’assistance.

Depuis décembre, la Ville de Paris a dû organiser, à l’aide de bénévoles, le recensement des SDF et migrants à la rue, que le gouvernement affirmait réduit à un nombre de cinquante personnes –en vérité, ils sont près de 3000, même les nuits les plus glaciales.

Louis Gallois, le président de la Fédération des acteurs de la solidarité –qui regroupe les quelque 900 associations engagées dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion–, a dû reprendre ses critiques contre les dispositifs d’urgence et en particulier contre le dysfonctionnement permanent du numéro téléphonique 115, sujet d’ironie amère parmi les sans-abri depuis maintenant des lustres. «Entre 60% et 80% des demandes adressées au 115 reçoivent une réponse négative», déplore Louis Gallois.

Depuis des années, les mêmes constats sont dressés quant à l’incapacité publique à améliorer l’accueil des plus déshérités, dans des centres où les chiens sont toujours interdits et d’où on est souvent rendus à la rue après trois ou quatre nuits au chaud.

Indispensable pari du logement définitif

En fait, ils ont été quelques-uns l’été dernier, humanitaires et citoyens en alerte, à croire que le cycle maudit allait peut-être prendre fin. En juillet, le tout nouveau président Emmanuel Macron a fait une promesse qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait osé formuler depuis 1954: «Je ne veux plus d’ici à la fin de l’année avoir des femmes et des hommes dans les rues, dans les bois ou perdus», avait-il déclaré le 27 juillet.

Le président a été démenti par les faits, sinon Mama Sy ne serait pas venue rameuter son monde, gare d’Austerlitz. Sans doute les délais étaient-ils trop courts, ou le suivi administratif imparfait. Il y avait peu de chances, en fait, que ça marche.

Louis Gallois regrette la sortie présidentielle. Mieux aurait valu, pour lui, «entreprendre un travail de fond» plutôt que de «fixer un délai irréaliste».

En quelques mois, le gouvernement a tout de même ouvert 10.000 places supplémentaires; elles sont cet hiver au nombre de 145.000, pour une population estimée à 140.000 personnes. Mais ce ne sont là toujours que des abris provisoires, des solutions d’urgence.

Emmanuel Macron a fait une autre promesse, celle que réclamait en fait l’abbé Pierre: la création de logements définitifs, qui favorisent peu à peu la reprise de vies normales. Le plan a un nom, «Logement d’abord», et une ambition: bâtir 40.000 logements «très sociaux», en ouvrir 10.000 autres en pensions de famille et 40.000 dans le secteur locatif d’ici la fin du quinquennat. Chiche?

Philippe Boggio

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