Culture

La force vitale et sombre de «Tesnota»

Temps de lecture : 3 min

Surgi de l'inconnu, le premier film de Kantemir Balagov impressionne par son énergie et sa capacité à fusionner réalisme et grand récit dans une petite ville du Caucase, grâce au renfort d'une jeune actrice remarquable.

Ilana (Daria Jovner) et son amoureux Zalim (Nazir Joukov), "pas de la même tribu". | (©ARP)
Ilana (Daria Jovner) et son amoureux Zalim (Nazir Joukov), "pas de la même tribu". | (©ARP)

Il est rare d’entrer ainsi dans un film avec si peu de points de repère: réalisateur et acteurs inconnus, titre obscur. Et en introduction, un carton qui semble établir une situation réelle, mais dans un pays dont on se demande s’il n’est pas imaginaire, la Kabardie.

Non, il s’agit en effet d’une région du Caucase. La date, du moins, est claire: 1998 –encore que, ce qui se joue là n’est assurément pas d’un seul temps, ni d’un seul lieu.

Bande annonce du film

Ce qui va se jouer là est à la fois extraordinairement situé, matérialisé, et surtout incarné, et directement branché sur les grands récits humains. Mais ça, on va le découvrir peu à peu.

Un bolide nommé Ilana

Parce que de prime abord, on a affaire à Ilana. Un sacré morceau.

Garçon manqué en salopette et tout à fait féminine, sensuelle et grande gueule, adolescente, enfant et adulte.

Elle bosse au garage de son père, elle entretient une relation d’une tendresse limite avec son petit frère qui s’apprête à se fiancer, elle affronte et adore sa mère, étouffe dans les carcans enchevêtrés de sa famille, de sa communauté juive à la fois répressive et opprimée, dans cette bourgade de province à majorité musulmane, où ce corps en plein épanouissement et cette âme gourmande frémissent d’assouvir leurs désirs.

Ilana entre père et mère (Artème Sypine, Olga Dragourova). (©ARP)

Mais ça, c’est Ilana telle qu’une fiche descriptive la définirait. Dans le film, cela va à la vitesse de l’éclair, et pourtant se déploie par nappes.

Avec le renfort de cette jeune actrice incroyable, Daria Jovner, le débutant Kantemir Balagov réussit en quelques plans à imposer la richesse complexe des situations qu’il met en scène.

La lumière et surtout les ombres, les mouvements, les plans séquences et les gros plans, les ruptures de montage construisent la matière extraordinairement riche où se joue le drame qui bientôt se déclenche –l’enlèvement du frère et de sa fiancée, la quête désespérée de la famille pour réunir l’argent de la rançon, les multiples lignes de conflit qui fracturent un microcosme saturé de forces antinomiques.

Les démons

C’est ce même art à la fois précis et ouvert de la mise en scène qui permet de faire ainsi s’entrechoquer de manière à la fois réaliste et mythologique les démons du racisme sous toutes ses formes (dont l’antisémitisme), de la fascination de la violence, de la misère, du machisme, du besoin de rupture d’une jeunesse sans avenir et de l’exigence d’appartenance de familles confinées, de la dépendance affective et du besoin d’émancipation.

La corruption et l’avidité sont aussi de la partie, ils envahissent l’espace mental et émotionnel, créant cette «exiguïté» qui est le sens du titre en russe, bien davantage que la pourtant bien réelle pénurie matérielle où tous vivent.

La famille, la communauté, opprimée et oppressante. (©ARP)

De réunion de famille en boîte de nuit, de synagogue en groupe visionnant des vidéos islamistes de torture, de brutalité en moments de tendresses, Tesnota, scotché à son héroïne comme les Dardenne à Rosetta suit un parcours sinueux, contrasté à l'extrême. Le corps vibrant de la jeune femme au blouson de jean, son visage étonnament mobile et expressif en sont l'omniprésente force active.

Ce monde est dur et sombre, assurément, mais si le film en témoigne sans concession, il n’est finalement ni dur ni sombre. Grâce à l'énergie qui émane d’Ilana, grâce aussi à la qualité du regard du cinéaste, y compris sur le plus médiocre ou le plus affreux.

Balagov vient de cette ville de Naltchik, il est lui-même kabarde, c’est son monde, et il a connu la plupart des situations qu’il évoque –kidnapping et demande de rançon compris. Beaucoup des seconds rôles jouent plus ou moins ce qu’ils sont dans la vie.

Mais Tesnota n'est pas une chronique naturaliste. Cet ancrage documentaire est si ardemment travaillé par la mise en scène qu’il devient la ressource d’une sorte de légende vitale, d’un chant vibrant qui rejoint le monde du conte, entre Petite Sirène et Juif errant. Et le dépasse encore, vers la vérité des émotions.

Tesnota. Une vie à l'étroit

de Kantemir Balagov, avec Daria Jovner, Artem Tsypine, Nazir Joukov, Olga Dragounova.

Durée: 1h58. Sortie le 7 mars 2018

Séances

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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